Emmanuel Ferber : « Chaque fouille complète un puzzle »

Archéologie | Au commencement de ce dossier consacré aux pierres qui roulent (ou non), rencontrons un homme qui fouille la terre. Emmanuel Ferber nous répond au téléphone, à l'instant même où il découvre avec ses collègues un sondage positif sur un chantier à Die. Cet archéologue responsable d'opérations, chargé d'études pour les périodes antiques à l'INRAP Rhône-Alpes, prend tout de même le temps de nous dire en quoi son métier éclaire quotidiennement notre Histoire.

Nadja Pobel | Mardi 4 juillet 2017

Photo : Emmanuel Ferber lors de la fouille de la nécropole de la place Wernert à Lyon en 2016 © DR


Comment avez-vous vu évoluer votre métier et votre rôle en une quinzaine d'années ?
Emmanuel Ferber :
Avant l'apparition de l'INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) en 2001, il y avait l'AFAN (Association pour les Fouilles Archéologiques Nationales) avec un statut associatif. Les lois sur l'archéologie étaient moins strictes que maintenant. C'étaient les services régionaux d'archéologie qui se battaient dossier par dossier, non seulement pour qu'il y ait une fouille mais sur son montant également.

Il y avait peu de personnels et on intervenait peu. Depuis l'INRAP et les lois mises en place en même temps, on travaille plus en amont. Les sondages ne sont pas systématiques, loin de là, mais la décision appartient au service régional d'archéologie. Comme ici à Die, dès qu'il y a un grand projet, le service est prévenu, il prescrit un sondage, personne n'a rien à redire, le promoteur s'y attend. Ce n'est pas discuté.

Le travail est donc plus constant et plus régulier sur la partie diagnostic, qui est restée du domaine public car le législateur a bien compris qu'une entreprise privée ne pouvait être juge et partie. Sinon monsieur Bouygues se créerait une boite d'archéologie qui dirait qu'il n'y a rien nulle part et qu'il peut construire partout.

C'est donc mené soit par l'INRAP, soit par les services municipaux. Sur la partie fouille, depuis l'époque Raffarin, il y a eu une énorme ânerie : la mise en concurrence. Une pression est montée, il faut des parts de marché... il faut toujours fouiller bien mais aussi pas cher.

Est-ce que cela met à mal - non pas la qualité du travail car certains archéologues du privé sont passés par l'INRAP - mais la qualité de notre patrimoine commun ?
Oui, clairement. Même dans le service public, on est contraint de jouer le même jeu que les autres. Le service régional met un cadre, en disant qu'il souhaite par exemple une fouille de douze personnes pendant deux mois. Ce minimum va être aussi le maximum puisqu'on est en concurrence. On tire tout vers le bas. Forcément, scientifiquement, ça se paye, quelle que soit la bonne volonté des gens sur le terrain. Les conditions de travail sont devenues plus dures.

Mais globalement, depuis une quinzaine d'années, c'est rentré dans les mœurs qu'on ne peut pas casser le patrimoine sans avoir fait un minimum de recherches. On ne peut pas à la fois s'émouvoir d'une destruction de mosquée du XIIe siècle en Irak ou ailleurs en disant que c'est un crime contre l'humanité et faire la même chose ici parce qu'il faut construire un Super U et que ça va créer de l'emploi. Le patrimoine, c'est le patrimoine.

Vous avez travaillé sur le site de Montout, l'emplacement du Parc OL à Décines, où vous avez trouvé de nombreux vestiges allant du néolithique à l'époque moderne. Qu'avez-vous appris de l'Homme en cet endroit ?
Le diagnostic a été très bien fait et on n'a pas eu de surprises sur la quantité de structures à sortir. Mais on a trouvé un temple très rare du IVe siècle. Ça nous apprend des choses sur nos ancêtres, car globalement chaque fouille complète un espèce de puzzle et met des choses en relief. En l'occurrence, on connaît des temples qui survivent au IVe mais beaucoup moins de temples créés au IVe, en période chrétienne.

Que deviennent ces trouvailles ?
Quand on fouille, on casse. On dégage toute la terre qui est autour et on coupe pour voir comment c'est construit. Et quand bien même on resterait sur les vestiges, à la première pluie ou gel, la première assise disparaîtrait. Si on fouille, c'est aussi pour récupérer les données avant de libérer le terrain. Concernant les petits objets exhumés comme une serpe médiévale, ça finit dans des dépôts de fouilles ; ceux-ci ont été déposés au Musée de Vienne, un dépôt de fouille archéologique d'État. C'est inventorié, recensé. Pendant un certain temps, on les étudie puis nous créons un catalogue. Des étudiants ou des musées y ont accès, comme le Musée de Fourvière qui avait exposé certains éléments de cette fouille.

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