À Fléchère, un château comme un personnage de cinéma

Escapade | Peut-être est-ce le dernier été pour le visiter ! Le château de Fléchère s'apprête à être vendu. Filez donc le long de la Saône, dans l'Ain, à Fareins, visiter le plus bel édifice XVIIe siècle de la région, quasi intact et aux fresques miraculeusement retrouvées après de rocambolesques épisodes dont la décadence des fêtes qu'y donnèrent le Gang des Lyonnais...

Nadja Pobel | Lundi 13 juillet 2020

Photo : © NP


Y'a-t-il un butin planqué quelque part au château de Fléchère ? Non, mais en 1973, durant quelque mois avant sa disparition définitive, un membre du Gang des Lyonnais, Joanny Chavel a reçu le beau et mafieux monde (les deux termes n'étant pas inconciliables). Certains ont cherché longtemps des restes du casse de l'Hôtel des postes de Strasbourg ; Olivier Marchal y tourna logiquement des scènes de son film Les Lyonnais en 2010. C'est d'ailleurs par le cinéma que Marc Simonet-Lengart a découvert le lieu, grâce à une diffusion télé du Diable par la queue que Philippe de Broca tourna ici en 1968. Montand, Marielle, Rochefort... « le film était si délicieux et déjanté que le château lui-même me paraissait être un des personnages ».

Il l'acquiert, avec deux autres amis, en 1998 après treize années de bataille juridique avec celui qui voulait en faire une résidence d'une centaine de logements, avec un but : sauvegarder ce patrimoine à l'abandon depuis les années 50. Ensemble, ils le restaurent et s'apprêtent à le mettre en vente. Peut-être que la Région ou le Département prendront leur suite. Le trio conservera celui de Cormatin (Saône-et-Loire) et ses somptueux jardins, dont un fascinant labyrinthe.

L'histoire du château de Fléchère, méconnu du public lyonnais, mais moins des touristes anglo-saxons qui, avant le Covid, venaient directement le visiter lors de leurs voyages fluviaux, est centrale dans l'histoire lyonnaise. L'État l'a vite compris qui, en 1982, le classe d'office — fait rarissime — Monument historique. La DRAC concrétise cette reconnaissance en participant à chaque étape à hauteur de 40% aux rénovations entreprises sur le bâtiments (toiture vernissée, ailes...).
Sur les fondations carrées d'une forteresse du XIIe siècle, ce château est construit d'un seul jet entre 1606 et 1626 pour Jean Sève, prévôt des marchands de Lyon, soit l'équivalent du maire. Ce bourgeois est anobli par sa fonction à trois conditions et doit répondre à trois critères : ne pas travailler de ses mains, ne pas faire commerce d'argent et avoir un château. Ce sera celui-ci. Puisqu'il est aussi chef de la communauté protestante calviniste de la cité des Gaules, il fait édifier un temple au dernier étage avec sept fenêtres (chiffre biblique) rehaussées de trois autres pour la Sainte-Trinité. Les lieux d'habitations sont dans les ailes. On ne mélange pas Dieu et les humains.

150 à 200 fidèles venaient chaque semaine (une journée à cheval depuis Lyon) se rendre aux offices dans ce temple qui ne se visite pas car il a depuis été compartimenté et était — calvinisme oblige — la plus sobre des pièces. En-dessous, dans la grande salle du consistoire (135 m²), un pasteur recevait quatre fois par an les confessions publiques de ses fidèles devant une cheminée blanche-grise et noire, les teintes autorisées par ce culte. Ici, comme dans d'autres salles, le trésor est caché derrière des boiseries. Lorsque Marc Simonet-Lengart et ses deux compères acquièrent le château, c'est la déception. L'intérieur est fade mais un détail les attire : un œil peint qu'un mauvais état du bois le recouvrant laisse apparaitre. C'est en fait une fresque de la hauteur du mur. L'Italien Pietro Ricchi, formé à Florence, a peint toutes les pièces au XVIIe. D'un seul coup, les propriétaires le révèlent et lui trouvent « une identité incontestable ». Il ne s'agit plus seulement d'une belle demeure. Des œuvres laissées en Provence ou à Paris par le Toscan, subsistent celles-ci, et plus marginalement celle du château de Bagnols (Rhône) devenu un hôtel 5 étoiles loin d'être accessible à tous comme ici. La chambre de la parade est édifiante. Dans une ville lyonnaise catholique, Sève va tout tenter pour que ses administrés préparent une entrée triomphale au roi Henri IV — protestant — en 1595. Ce sont ces personnages de mousquetaires, hallebardiers et portes-drapeaux qui sont ici magnifiquement figurés. La salle des perspectives est aussi admirable et ludique. D'où qu'on se place, nous sommes dans l'axe du dessin.

Mutations

Au XVIIIe, le confort devient primordial, les pièces sont réaménagées, rapetissées pour plus d'intimité voire de secret avec des lits ramenés dans les alcôves et boudoirs. Les propriétaires, qui ont trouvé les lieux vidés et pillés, l'ont entièrement remeublé et des soyeux lyonnais ont participé à cette réhabilitation. Le parquet splendide de marqueterie, volé par un antiquaire, a même été restitué par voie judiciaire et est exposé. Le tour ne serait pas complet sans déambuler dans les cuisines — immenses — au sous-sol. Et bien sûr les jardins.

En mini-bus, train, vélo... tous les modes doux mènent au château de Fléchère où les châtelains, qui n'ont pas la moindre accointance avec le luxe (ne gardant qu'une infime partie du site privée), vous accueillent chaleureusement puisque « les visiteurs sont les mécènes du patrimoine et un mécène ça se remercie ». Il y a longtemps, ces historiens, historiens de l'art et archivistes voulaient réhabiliter une maison de pierre et en faire un café pour revivifier un village de Côte-d'Or. Les hasards de la vie les ont mené à Cormatin et ici. Acheté un million de francs en 1985 (l'équivalent de quatre studios parisiens à l'époque), le château de Saône-et-Loire avait donné lieu à un cocasse échange présidentiel : « Danielle Mitterrand (NdlR, originaire de la commune voisine de Cluny) m'a posé la question du prix, je lui ai répondu que c'était si peu cher raconte Marc Simonet-Lengart ! François Mitterrand lui a dit cette phrase qui m'a beaucoup amusé "ah tu sais ils ont juste acheté le droit de se ruiner ou de travailler toute leur vie". Je lui ai dit "mais peut-être les deux" ! »


Renseignements

Château de Fléchère – Fareins (Ain)
T. 04 74 67 86 59

Visite sans réservation, ouvert tous les jours en juillet-août de 14h à 17h30

Tarifs : 10€ (6, 50€ par les – 26 ans, 5€ de 7 à 17 ans) pour une visite guidée d'une heure du château ; 4€ (2€ pour les 7-17 ans) ; accès libre au jardin et aux cuisines

Accès :

En train. Depuis Lyon, aller à Saint-Germain-au-Mont-d'Or + bus 113 arrêt Grelonges

En vélo : 2h15 en longeant la Saône

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Marc Simonet-Lenglart : « le Loto du patrimoine ne suffit pas »

Château de Fléchère | Propriétaire heureux, Marc Simonet-Lenglart passera bientôt le relais à d'autres à Fléchère. Il évoque ce château, en forme, et la situation nationale du patrimoine, plus en difficulté.

Nadja Pobel | Lundi 13 juillet 2020

Marc Simonet-Lenglart : « le Loto du patrimoine ne suffit pas »

Comment se chiffre Fléchère ? Marc Simonet-Lenglart : Pour bien gérer un château comme celui-là, il faut à peu près 160 000€ en étant économe. Mais Fléchère ne rapporte que 128 000€ par an qui proviennent des visites. L'an dernier a été notre meilleure année et c'est d'ailleurs le drame. Nous étions passés de 90 000 à 128 000 €. Il y a 14 000 visiteurs par an. Et donc ce sont les recettes de Cormatin qui ont toujours aidé à faire les travaux de Fléchère. Il manque chaque année, 30 à 40 000€ pour le fonctionnement et il manque toute la partie de restauration proprement dite. Cela se fait sur les recettes de Cormatin qui reçoit à peu près 60 000 visiteurs. C'est un peu problématique. Outre les déductions d’impôt, les pouvoirs publics, via la DRAC, quand il y a des tranches de travaux comme les deux toitures et les deux pavillons, subventionnent à 40%. Le Département de l'Ain a donné une aide de 50 000€ qui représentent environ 10% du chantier. Ça fait 50 % de subvention et ce n'est pas valable pour tous

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