Une virée dans les maquis africains

On a testé... | Ils s’appellent Le Cristal, Le Coq Rouge, Chez Magie, La Maison Blanche ou encore Le Doyen. Tous situés entre la Guillotière et l’avenue Jean Jaurès, ces restaurants sont des points de rencontre des communautés d’Afrique de l’Ouest et permettent de (re)vivre l’Afrique ensemble que l’on y soit né, qu’on y ait voyagé… ou non. Bienvenue dans les maquis.

Sarah Fouassier | Mercredi 4 octobre 2017

Photo : © DR


« Les maquis sont les royaumes de l'improvisation » me lâche Charles, un quadragénaire d'origine ivoirienne habitué des lieux. La nuit est tombée depuis deux heures, en ce samedi soir : dans les rues du nord du 7e arrondissement se dessine un circuit particulier entre les restaurants africains. On passe de l'un à l'autre, pour rejoindre ses amis ou faire la bise aux patron-nes. Les familles se retrouvent autour d'un repas copieux, les noctambules passent boire un verre avant de s'éclipser dans les clubs du centre...

Il y a vingt ans, les quartiers de la Guillotière et de Saxe-Gambetta ont vu naître des bars et restaurants où la discrétion était le mot d'ordre. Au fond des salons de coiffure afro, dans les arrière-boutiques des épiceries, dans des appartements, des Ivoiriens, Camerounais, Sénégalais cuisinaient les plats de leur enfance. Mafé, poulet yassa, alloco et autres viandes et poissons grillés remplissaient les estomacs de toute une diaspora. Ces restaurants, autrefois clandestins, sont parvenus à accéder aux pas-de-porte du 7e aux côtés des communautés asiatiques et maghrébines, déjà installées dans le quartier.

En poussant la porte de Chez Magie, maquis réputé, nos cinq sens sont dynamités. L'odeur de pintade braisée vient chatouiller nos papilles. Le volume sonore est à son maximum. Musique et rires nourrissent cette convivialité propre à tous les maquis. Ce soir, nous sommes venus déguster le petit feu de la patronne, un mélange de rhum, cannelle, miel, citron et gingembre. Un truc costaud qui nous met instantanément dans l'ambiance avec cette impression d'être dans le salon de Magie. « Bienvenue chez moi » nous lance-t-elle dans un large sourire. Aux murs sont accrochés deux écrans où l'on diffuse Trace TV Africa pour profiter de la musique.

Pas de pression

Dans la plupart des maquis, on retrouve ce mélange de codes, à mi-chemin entre restaurant, bar et salon privé. Accoudée au bar, les rencontres se font quasi instantanément. André déplore un certain communautarisme dans le quartier de Saxe, « c'est dommage qu'on ne puisse pas manger ivoirien, camerounais et béninois au même endroit. Moi, je veux pouvoir réunir mes amis de toutes les communautés. » Heureusement, la clientèle se mélange peu à peu. Et même ceux qui n'ont jamais mis un pied en Afrique de l'Ouest sont curieux de ses plats traditionnels. Selon Charles, « les gens voyagent de plus en plus, et quand ils veulent manger les plats qu'ils ont goûtés au Sénégal, ils viennent les faire découvrir à leurs amis. »

Le dimanche soir, les maquis vivent à l'heure des matchs de foot. Charles m'emmène au Coq Rouge, un restaurant taille miniature où l'on mange en gardant un œil sur l'écran plat, tout en discutant politique avec son voisin de tablée. De grandes bouteilles de bière trônent sur toutes les tables « dans les maquis, il n'y a pas de bière pression, me dit le gérant, comme au pays. » Le menu varie selon l'humeur du chef. Ce soir, nous goûtons des côtes de porc persillées accompagnées de bananes plantain. Samedi prochain, nous irons manger le poulet yassa de Chez Magie, tout en lui apportant notre article : on lui a promis.

En Afrique de l'Ouest, les maquis sont des restaurants populaires et conviviaux, les prix y sont abordables. Ces lieux flirtent parfois avec l'illégalité. À Lyon ou à Paris, les codes de la restauration française sont respectés : tous possèdent une licence IV ou V, mais la spontanéité demeure, « on peut attendre 30 minutes, comme deux heures avant d'être servi. Il arrive que le resto soit fermé très tôt, ou reste ouvert très tard... C'est l'impro totale ! » conclut Charles.

Chez Magie
19 rue Creuze, Lyon 7
Pntade braisée ou grillée, poulet yassa, mafé de 15€ à 18€

Le Coq Rouge
280 rue de Créqui, Lyon 7
Viandes et poissons entiers grillés, queue de boeuf de 12 à 18€

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Le label Blanc Manioc s'invite au Sucre

Clubbing | Un samedi aux couleurs africaines se profile au Sucre, sous la férule du label lyonnais Blanc Manioc et du festival d'Abidjan, Maquis Electroniq.

Sébastien Broquet | Jeudi 9 septembre 2021

Le label Blanc Manioc s'invite au Sucre

Drôle d'aventure que celle menée par Dom Peter, batteur du combo dub lyonnais High Tone depuis le mitan des nineties, ayant écumé les salles d'ici et de presque partout ailleurs au fil de tournées incessantes, de concerts dévastateurs et d'albums ayant marqué l'histoire du genre en Europe — surtout les premiers. Lors d'une pause entre deux tours, constatant la baisse d'intensité de la scène dub, la difficulté à se renouveler au sein d'un groupe — Antonin Chaplin, le clavier, a lui quitté la bande après de longues années —, il a décidé de ne pas abandonner, mais de se consacrer en parallèle à un autre projet, très personnel, puisant aux sources de son amour pour les musiques africaines. C'est ainsi que Midnight Ravers est né, superbe projet afro-électro, puis Blanc Manioc avec le dessinateur Emmanuel Prost, label 100% numérique dédié aux découvertes faites au cours de ses visites sur le continent africain, centrées autour de l'effervescente et diversifiée scène électronique locale. Et tout s'est enchaîné, avec la co-création d'un festival à Abidjan, Maquis Electroniq, sur lequel un autre duo lyonnais a

Continuer à lire

Saga Guillotière

ARTS | Inexorablement en voie de boboïsation et de gentrification avancée, le quartier de la Guillotière n’en reste pas moins une enclave intriguante, passionnante (...)

Nadja Pobel | Vendredi 31 mai 2013

Saga Guillotière

Inexorablement en voie de boboïsation et de gentrification avancée, le quartier de la Guillotière n’en reste pas moins une enclave intriguante, passionnante terre d’immigration depuis un siècle avec l’arrivée des Italiens, des juifs d’Europe de l’Est puis des Asiatiques et des Africains. C’est à ce terrain mouvant que s’intéresse l’ethnographe et photographe Benjamin Vanderlick dans une exposition présentée au Musée africain, mais plus encore au cours des visites commentées du quartier que l’artiste-chercheur propose. Depuis 2011, il travaille sur cette «petite Afrique» de la Guill’. La zone géographique est étroite (de part et d’autre du cours Jean Jaurès et du cours Gambetta à Jean Macé pour ses frontières Nord-Sud) et les commerces incontournables pour la population issue de l’immigration africaine, que ce soit pour y faire ses emplettes, se faire couper/rallonger les cheveux, organiser un transfert d’argent (ces sociétés sont en vogue depuis que cette fonction n’est plus le monopole des banques de transferts) ou tout simplement y manger (une quinzaine de bars-restaurants sont installés, malgré un impo

Continuer à lire

Politique de l’environnement

ECRANS | Suite du feuilleton de la rentrée : comment le décor et l’espace redeviennent, dans le cinéma d’aujourd’hui, des moteurs décisifs de la fiction… CC

Christophe Chabert | Lundi 27 octobre 2008

Politique de l’environnement

Résumé de l’épisode précédent : depuis la sortie des Ruines, petite bande d’horreur pas si petite que ça, tous les films qui impriment durablement la rétine font de l’environnement un personnage essentiel de leur récit. Ces dernières semaines, c’est même devenu évident juste à la lecture des titres : Eden Lake, Tokyo !, Dernier maquis… On mettra de côté Entre les murs qui, s’il se définit par son décor, l’incorpore immédiatement à son dispositif de mise en scène — on est entre quatre murs, on n’en sort pas. Par contre, chez Ameur-Zaimeche, le Dernier Maquis du titre est un espace à la géométrie incertaine, dont les murs (de palettes) sont sans arrêt déplacés, comme les positions politiques des personnages. Les deux autres décors (une mosquée et une rivière) ont aussi une fonction cruciale : passage de la concorde à la discorde et signe qu’un autre monde poétique est possible au-delà de l’aliénation religieuse et ouvrière. Le cinéma est une villeCe n’est pas innocent si ce retour du décor au cinéma se fait au moment où la télé, crispée sur se

Continuer à lire

Dernier maquis

ECRANS | Pour sa troisième réalisation, Rabah Ameur-Zaimeche nous montre un univers en vase clos, où les inévitables luttes de pouvoir se font jour dans une singulière ambiance de gravité chaleureuse. François Cau

Dorotée Aznar | Mercredi 22 octobre 2008

Dernier maquis

Ce qui frappe immédiatement dans le nouveau film de Rabah Ameur-Zaimeche (après Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? et Bled Number One), c’est son décor. Une entreprise de stockage et de réparations de palettes, dont la dominante rouge frappe la rétine et donne lieu à une saisissante scène d’introduction - un employé pulvérise des flots impressionnants de peinture sur les installations, quitte à se fondre complètement dans le plan. Cette aliénation de l’humain au profit de son environnement industriel refera surface, dans des acceptions diverses, mais le réalisateur privilégiera toujours les échanges verbaux de son microcosme. Dans cette dynamique, Rabah Ameur-Zaimeche ne se donne pas le beau rôle en interprétant Mao, le patron, avenant mais profondément gauche dans son pragmatisme entrepreneurial, devant faire face aux légitimes exigences salariales de ces employés. Pour garantir un minimum de paix sociale, il va leur offrir une mosquée dans l’enceinte du bâtiment, pour mieux s’empêtrer par la suite en choisissant lui-même l’Imam, contre l’avis général. Palettes blues Diverses saynètes se succèdent sur un ton presque badin ; l’impeccable froide

Continuer à lire

La lutte des places

ECRANS | Rencontre avec Rabah Ameur-Zaïmeche, réalisateur exalté et généreux de Dernier Maquis. Propos recueillis par François Cau

Dorotée Aznar | Vendredi 17 octobre 2008

La lutte des places

Petit Bulletin : Est-ce que les grands espaces de Bled Number One vous ont donné envie de vous consacrer cette fois-ci à un semi huis clos ?Rabah Ameur-Zaïmeche : Pour ce film, c’est le décor qui a imposé notre manière de faire, et globalement, qui a imposé toutes les caractéristiques de Dernier Maquis. On avait découvert cet endroit il y a une dizaine d’années, et tout de suite, j’ai senti que c’était un décor de cinéma, un moyen de faire quelque chose de conséquent sur un univers industriel obsolète, en déliquescence. C’est un vrai paysage cinématographique, rarement exploité à l’écran, qui sent le travail, la sueur, la souffrance et la douleur des travailleurs. Comment avez-vous choisi les comédiens du film ?Ce sont les travailleurs des entreprises de réparation de palettes, à qui on a demandé de jouer leur propre rôle. Quand on est arrivé sur place, on avait un impératif de temps, on se disait que les palettes risquaient de partir dans les prochains jours, qu’il valait mieux se précipiter, et en même temps, on savait qu’on allait découvrir nos personnages là-bas. On avait cette certitude mais sans auc

Continuer à lire