Chéreau, littéralement

SCENES | Théâtre & Cinéma / Après un été lyrique à Aix-en-Provence, Patrice Chéreau revient au cinéma avec Gabrielle, son 9e film, et repart en tournée pour lire Guibert et Dostoievski. Et si, derrière l'homme de scène devenu cinéaste, se cachait un authentique passeur de mots et de récits ? Christophe Chabert

Marlène Thomas | Mercredi 5 octobre 2005

Il le dit encore aujourd'hui : le théâtre n'est plus pour lui. Et cela fait longtemps que Patrice Chéreau le répète. Même si sa création de Phèdre avec Dominique Blanc en 2003 a été acclamée comme un des plus grands spectacles montés sur les planches ces dernières années, Chéreau veut qu'on le regarde comme un cinéaste. Quand il y revient, sur ces planches qui ont assuré sa gloire comme metteur en scène d'abord, comme directeur ensuite, du TNP à Villeurbanne aux Amandiers de Nanterre, c'est avec un texte à la main et lui comme seul interprète : ceci n'est pas de la mise en scène. Pourtant, le texte, il le connaît presque par cœur, capable de le laisser sur la table et de le faire vivre comme le meilleur des tragédiens. Il lit Dostoievski et Guibert, des monologues littéraires : ceci n'est pas du théâtre car Chéreau est "de la vieille école" comme il le dit lui-même. "Je pense qu'au théâtre, on monte des pièces de théâtre".

"Restez !"

Et au cinéma, visiblement, on adapte de la littérature. Dès son premier film, La Chair de l'orchidée avec Charlotte Rampling, Chéreau s'inspirait d'un polar de James Hadley Chase. Par la suite, il gardera presque exclusivement un matériel littéraire comme base de ses projets : de Dumas (La Reine Margot) à Philippe Besson (Son frère), de Kureishi (Intimité) à Tchekhov (Hôtel de France) et aujourd'hui Conrad (Gabrielle, son dernier film, est tiré de la nouvelle Le Retour), Chéreau s'appuie sur le roman pour filmer de la fiction. Mais cette origine est souvent malmenée : dans Intimité, il mixait plusieurs nouvelles d'Hanif Kureishi ; dans Gabrielle, il conserve la trame et l'époque du récit de Conrad, mais fait réécrire tous les dialogues, pour inventer "un style assez écrit, assez soutenu, mais qu'il fallait parler". Un texte qui parfois vient s'inscrire à l'écran et même, lors d'une séquence paroxystique, se substituer au dialogue. "Tout est venu de la dernière phrase de la nouvelle : "Il ne revint jamais". Je n'ai pas d'autres moyens de donner cette information au spectateur que de l'écrire. En l'écrivant, je lui donnais cette brutalité-là. Après, j'ai su que ça ne pouvait pas être la seule chose que j'écrirais, que je devrais écrire "Le jeudi d'avant" et "Le lendemain matin" pour définir des temps ; ensuite, j'ai pensé à écrire des répliques. Je pense à celle-ci qui me plaît beaucoup, quand il lui dit "Restez !". Il la rattrape à la porte d'entrée, ils se battent, et il hurlait littéralement ce "Restez !". Il y a un fortissimo d'orchestre à ce moment-là qui remplace ce cri." Dans cette scène, peut-être à son corps défendant, Chéreau arrive à une parfaite synthèse de tous ses talents : la scénographie de la séquence rappelle le théâtre, l'utilisation de la musique renvoie à l'opéra et l'ensemble est filmé avec cette caméra fureteuse qui autrefois passait pour un besoin compulsif de faire oublier le théâtre mais qui, à force, est devenu un vrai style.

"Au charbon"

Lui-même l'a longtemps cherché. Il raconte l'avoir trouvé sur La Reine Margot, quand il a cessé de préparer avec maniaquerie le tournage des scènes pour "inventer le cinéma qu'[il] voulait". Sur Ceux qui m'aiment prendront le train, cette assurance grandit et l'expérience d'Intimité et de l'Ours d'or à Berlin vient consacrer ce basculement. Pourtant, c'est vraiment avec Gabrielle que Chéreau semble vivre pleinement sa pratique de metteur en scène, en revenant justement à la littérature "classique". Car s'il a très vite su tirer le meilleur de ses acteurs ("Ils savent que s'ils jouent avec moi, ils vont devoir fournir, aller au charbon"), il lui a fallu plus de temps pour que "la caméra [lui] devienne naturelle". Cela se sent dans La Reine Margot : un admirable travail de direction d'acteurs, hors des carcans du film historique, mais une certaine gêne avec la reconstitution historique, qui hésite entre décoratif à la Berri et iconoclasme à la Scorsese. Déjà, pourtant, Chéreau mettait en scène du texte avec la caméra : il filme de l'écrit. Avec Ceux qui m'aiment prendront le train, le texte (de Danièle Thompson) était faible et la mise en scène excessive ; pour Intimité, c'est peut-être la distance à la langue (anglaise) de Kureishi qui posait problème et poussait Chéreau à souligner par le ballet des corps saisis dans l'acte sexuel ou le speed urbain son thème de prédilection (flux et reflux du désir, sa boîte de prod' s'appelle, comme par hasard, Love Streams...). Revenu sur ses terres (une France très "tchekhovienne", un décor clos qui pourrait être une suite de "tableaux" de théâtre, des corps qu'il connaît bien - Huppert, qu'il n'a pourtant jamais dirigée, Gréggory, avec qui il a beaucoup travaillé...), Chéreau peut jouer de la caméra comme on écrit des notes dans les marges d'une page. Tout fait sens alors, le moindre mouvement d'appareil dit quelque chose de plus (ou de mieux) que le scénario... Gens de Paris Est-ce un hasard si Chéreau, cinéphile invétéré, ne cite pas vraiment un film comme influence majeure de Gabrielle, mais une œuvre hybride : le beau Gens de Dublin de John Huston, adaptation ultra-fidèle et pourtant singulière de James Joyce. "Le lien entre Gabrielle et ce film, c'est le rapport à la nouvelle de base, et le lien entre les deux nouvelles entre elles" commente-t-il. Comme s'il avait voulu rendre hommage à Conrad, Joyce et Huston dans un même geste artistique... Plus vraiment metteur en scène de théâtre, donc ; parfois un peu trop cinéaste, aussi ; et si Patrice Chéreau était en fait un simple passeur de récits, qu'il offrait sur scène et à l'écran dans leur beauté et leur actualité, comme Vilar le rêvait pour le théâtre populaire ?

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Quais du Polar : un festival de littératures noires

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On se fait peut-être des idées, mais on a le sentiment que la vie sentimentale des personnes handicapées est devenue une tarte à la crème sur les écrans depuis quelques années… Gabrielle, en tout cas, n’apporte pas grand-chose au sujet, se contentant de répéter en boucle que les handicapés aussi ont le droit d’être amoureux et d’avoir une sexualité sans avoir à subir ni tutelle, ni regards inquiets. Le film est terrassé par sa quête de justesse — au détriment de tout élan romanesque ou de tout parti pris de mise en scène — mais aussi par le sempiternel "Bisounours style" de nos voisins québécois, cette chantilly de bons sentiments qui finit toujours par dégouliner de partout. C’est qu’il ne faudrait surtout pas déranger quiconque, et le film se choisit l’unisson comme camouflage à son désir d’unanimisme : la chorale du centre reprend du Niagara et du Charlebois en attendant de pouvoir interpréter dans un concert live les tubes de l’auteur de Je reviendrai à Montréal… Qui avait au préalable adoubé ses "choristes" dans une séquence émotion filmée comme de la télé-réalité. Comme so

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Il est des petits trésors qu’on reçoit en héritage, comme un ticket de théâtre rose foncé. Un ticket de Massacre à Paris, qui fait l’ouverture en 1972 du TNP décentralisé à Villeurbanne. Quelques mois plus tôt, Jacques Duhamel, ministre des Affaires Culturelles, a donné cette fameuse appellation à un théâtre de province, le Théâtre de la Cité, bien loin de Chaillot, où il est né. La direction en est confiée à Roger Planchon, déjà dans les murs, qui décide de la partager avec Robert Gilbert et Patrice Chéreau. Ce dernier a alors 28 ans. Il monte cette tragédie sur les jeux de pouvoir de Christophe Marlowe. Sur scène : de la démesure avec de l’eau, un mur taché d’humidité et des tours immenses et expressionnistes imaginées par le fameux scénographe Richard Peduzzi, avec qui Chéreau avait déjà collaboré sur de nombreuses pièces (l’Italiana in Algeri, Richard II…) et avec qui il entretiendra une longue fidelité artistique. Durant l’élaboration de ce spectacle, il note pour lui-même, le 15 février 1972 : «être libre dans le travail, c’est-à-dire faire d’abord une vraie distribution». Car Patrice Chéreau est un formidable directeur d’acte

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Nadja Pobel | Lundi 12 mars 2012

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Il ne s’agit pas de faire d’Une nuit juste avant les forêts un référendum pour ou contre Duris (d’autres grands noms l’accompagnent sur l’affiche : mise en scène co-signée par Patrice Chéreau et texte de Bernard-Marie Koltès) mais après 1h30 de spectacle, force est de constater que le comédien, depuis peu au théâtre (exception faite d’un balbutiement dans Grande École de Jean-Marie Besset en 1995), emporte tous les suffrages. Il est fait pour ça. Il faut dire que Romain Duris a bien grandi depuis le succès dont il a très tôt auréolé et sur lequel il a surfé presque malgré lui après les films de Cédric Klapisch (Le Péril jeune, L’Auberge espagnole, Les Poupées russes mais aussi le très réussi Paris). Et puis en un jour béni pour le cinéma, l’immense Jacques Audiard en a fait une petite frappe mélomane qui refuse de suivre le chemin tracé par son magouilleur de père dans De battre mon cœ

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ACTUS | Story / Ce n’est pas une superstition qui se cache derrière le 11.11.11, date de réouverture du TNP de Villeurbanne, mais un hommage à son passé : le lieu a été inauguré le 11 novembre 1920 au Trocadéro, à Paris. Depuis 1972, l’un des plus importants théâtres français est implanté à Villeurbanne. Récit de ce «défi en province». Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 novembre 2011

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Il y a plusieurs histoires du Théâtre National Populaire. Celle de cette appellation-même née à Paris au Trocadéro et confiée à Firmin Gémier, acteur et metteur en scène. Au sortir de la guerre, après bien des changements de noms, le TNP est aussi l’histoire de Jean Vilar, qui en prend la direction de 1951 à 1963, toujours à Chaillot, puis de Bob Wilson. Parallèlement, à Lyon, un jeune metteur en scène-acteur-auteur crée le théâtre de la Comédie en 1952 (aujourd'hui théâtre des Marronniers). Rapidement à l’étroit dans cette salle de cent places, il veut plus grand mais Lyon ne lui offre rien (Pradel est moins accommodant qu’Herriot) et c’est chez le voisin villeurbannais qu’il trouve hospitalité. Le maire Étienne Gagnaire lui permet de diriger (à 26 ans !) le Théâtre municipal de la Cité. Contrairement à ses missions, Roger Planchon ne poursuit pas la programmation d’opérettes, mais continue à faire ses spectacles dans un lieu de mille places au cœur du Palais du travail. En quinze ans, après avoir monté des classiques, des contemporains (Vinaver dès son premier texte, Aujourd’hui ou les coréens), après des anicroches avec le maire SFIO qui prend Planchon pour un «g

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ECRANS | Passée son introduction intrigante, 'Persécution' fait figure de ratage pour un Patrice Chéreau enfermé comme ses personnages dans une logorrhée sur les impasses de l’amour, filmée avec un volontarisme irritant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 décembre 2009

Persécution

La première scène de Persécution est soufflante. C’est sans doute le morceau de cinéma le plus intense jamais filmé par Patrice Chéreau, et on pense alors que le metteur en scène va donner une suite magistrale à son précédent Gabrielle. Dans le métro, des visages anonymes attendent leur station, pendant qu’une SDF circule au milieu des usagers en leur réclamant un euro. Elle s’arrête devant une femme un peu forte et la gifle violemment, sans raison. Témoin de la scène, Daniel (Romain Duris, qui s’agite en pure perte dans le film) s’approche de la fille en pleurs ; pas vraiment pour la consoler, plutôt pour la bombarder de questions et chercher à comprendre le pourquoi de ce geste inexplicable. Ce qui a tendance à aggraver les choses… Surgit alors de nulle part un type visiblement cinglé (Anglade, bien flippant) qui, à son tour, va persécuter Daniel, lui déclarant son amour, s’introduisant chez lui en son absence, le surveillant depuis l’appartement d’en face… Ce premier quart d’heure en forme de poupées russes de l’inquiétude place les personnages dans un monde où la menace semble s’immiscer partout, et en premier lieu dans les endroits les plus quotidiens. Ché

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