En piste, poètes !

SCENES | On en oublierait presque que ce sont eux, les inventeurs du Nouveau Cirque. L'air de ne pas y toucher, avec Le Cirque invisible, Jean-Baptiste Thiérrée et Victoria Chaplin ont révolutionné l'art de la piste. Marion Quillard

Marion Quillard | Jeudi 11 décembre 2008

Photo : © Jean-Louis Fernandez


Lui, vieillard fou, tignasse blanche ébouriffée, professeur tournesol de la piste, clown burlesque. Elle, grands yeux noirs écarquillés, cheveux de jais, petit format tout en agilité. Lui, prestidigitateur en couleur, magicien de quatre sous, illuminé émerveillé. Elle, grâce incarnée, acrobate poète, contorsionniste élégante. Eux: Jean-Baptiste Thiérrée et Victoria Chaplin, maîtres à bord de cet incroyable Cirque Invisible. L'histoire du Cirque Invisible, c'est d'abord celle d'une rencontre, d'une correspondance. Il lui a écrit, elle lui a répondu. De ce désir de travailler ensemble sont nés deux enfants, James Thiérrée et Aurélia Chaplin, et trente ans de vie commune sur les pistes du monde entier. Au bilan, trois créations: le Cirque Bonjour, le Cirque Imaginaire et le Cirque Invisible, qui tourne depuis 1990. Jean-Baptiste Thiérrée aurait aimé «n'en faire qu'un seul et le peaufiner sans cesse...» Spectacle-valise
Avec facétie, les deux amants inventent un monde étrange et onirique où se mêlent équilibristes gracieux, lapins géants, cyclistes ingénieux et genoux amateurs d'opéra. Dans une irrésistible panoplie de numéros, ils marient la dextérité au merveilleux, l'inventivité à l'agilité, la magie au burlesque, et recréent le regard neuf de l'enfance. Rythmé, le Cirque Invisible saute de l'oie au lapin, et les saynètes s'enchaînent à la vitesse d'un changement de costume. Se succèdent ainsi clémentines, poissons de papier («Anchois Mitterrand» compris), théière géante et quelques fleurs. À eux deux, ils habitent la scène avec une créativité époustouflante. Humour et auto-dérision au poing, le maoïste et septuagénaire Thiérrée pose ses valises au fil des numéros comme autant de passés, autant de voyages. Des valises magiques desquelles s'échappent des morceaux d'enfance... Et hop, c'est reparti pour un tour. Victoria Chaplin, elle, joue sur un autre ton. Pleine d'amour et de tendresse, elle crée un microcosme onirique qu'habite tout un bestiaire fantasmagorique. Elle est tour à tour autruche, serpent, tortue, cheval, crocodile... Elle se pare chaque fois d'ombrelles, comme autant de protection contre la vitesse et la dureté du monde des adultes. En vingt ans, le Cirque Invisible a vieilli. Décalé, daté comme un film de science fiction rattrapé par la réalité et où des effets spéciaux improbables caricaturent le propos, il garde pourtant une infinie justesse dans la proposition artistique. Touchant comme un jeu d'enfant, comme une photo jaunie, comme leurs rides au coin des yeux. Touchant comme un dernier tour de piste... qu'on leur souhaite le plus long possible.

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