«Ne pas séparer le texte de la danse»

SCENES | Entretien / Denis Plassard, chorégraphe et metteur en scène du "Terrier", créé en 1998 et repris au théâtre Le Point du Jour. Propos recueillis par JED

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

Petit Bulletin : D'où est né ce désir d'adapter le Terrier de Kafka ?
Denis Plassard : Ce texte m'a intéressé pour son côté monologue obsessionnel, métaphore d'un enfermement intérieur, et son mélange de quelque chose de très concret et de très abstrait. Les réflexions du narrateur relèvent même parfois de la stratégie militaire. De plus, le Terrier ne relève pas de la représentation : on ne sait jamais de quel animal il s'agit ni de quelle taille il est, d'où une ouverture de ce texte mental assez fascinante. Dès le départ, je ne voulais pas représenter d'animal, mais rester dans une certaine abstraction et liberté de représentation.C'est un texte traversé par la peur...
La peur ici se rapporte à quelque chose qu'on ne connaît pas, qui ne peut être nommé, c'est une peur irrationnelle. Et cette peur-là me fait penser à quelque chose de très contemporain : les gens qui s'angoissent de ce qui se passe dans les banlieues alors qu'ils n'y ont jamais mis les pieds, les peurs un peu théoriques de l'après 11 septembre... On vit dans un monde qui se nourrit de ce type de peur.Vous avez dédoublé l'animal narrateur...
Oui, c'est un parti pris qui semble a priori aller à contre-sens du texte où l'animal solitaire ne peut avoir confiance qu'en lui-même et vit dans la méfiance de l'autre. Mon pari est de faire vivre ce personnage avec son «double» parce qu'il ne cesse de s'adresser à lui-même et de se regarder. Natalie peut ainsi se regarder à travers moi, on peut être dedans et dehors à la fois, montrer deux actions contradictoires, représenter la schizophrénie du narrateur. Avec vous, le texte de Kafka danse !
Je ne voulais pas séparer la diction du texte de la danse. Natalie a une présence physique aussi importante que la mienne, et même si je ne dis rien, je pense avoir une présence théâtrale aussi importante que la sienne. Nous sommes faits tous deux de la même «pâte». Et la difficulté pour Natalie d'exécuter certains mouvements participe de l'angoisse du personnage, et l'aspect physique apporte quelque chose dans la manière de parler, de saccader les phrases... J'ai cherché un équilibre difficile entre le fait d'être crédible sur le plan théâtral et la création d'une chorégraphie réelle et précise.

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Kafka sur scène

SCENES | Avec peu de moyens, le chorégraphe Denis Plassard et la comédienne Natalie Boyer parviennent à donner vie au "Terrier" de Kafka à travers un mélange de théâtre et de danse saisissant et d'une grande intelligence. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

Kafka sur scène

À nos yeux, Kafka est un grand chorégraphe. Non pas parce qu'il ferait danser les mots : l'écrivain n'est pas un grand styliste à la Proust (longue valse de la phrase) ou à la Céline (pogo exclamatif), et développe plutôt une littérature dite «mineure». Mais parce que ça danse dans sa tête et que ses textes ne cessent de faire «danser» le sens, de le mettre en mouvement, nous entraînant par petits gestes répétitifs et bifurcations inattendues dans des mondes aux significations inouïes et ambiguës. Dans sa préface aux "Cahiers in-octavo" récemment parus, Pierre Deshusses écrit : «de petits déplacements en petits déplacements, on quitte un monde connu et bien délimité pour arriver insensiblement dans un autre univers qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau mais qui est pourtant totalement différent». Le chorégraphe et le danseur créent pareillement des lignes de fuite, un mouvement des formes, ouvrant au vent des postures et des intensités corporelles les pages figées du signifiant. Dans un texte magnifique (intitulé simplement "Franz Kafka"), dix ans après la mort de Kafka, Walter Benjamin constate déjà que «l'œuvre entière de Kafka est un catalogue de gestes qui, pour l'auteur,

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