Kafka sur scène

SCENES | Avec peu de moyens, le chorégraphe Denis Plassard et la comédienne Natalie Boyer parviennent à donner vie au "Terrier" de Kafka à travers un mélange de théâtre et de danse saisissant et d'une grande intelligence. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

À nos yeux, Kafka est un grand chorégraphe. Non pas parce qu'il ferait danser les mots : l'écrivain n'est pas un grand styliste à la Proust (longue valse de la phrase) ou à la Céline (pogo exclamatif), et développe plutôt une littérature dite «mineure». Mais parce que ça danse dans sa tête et que ses textes ne cessent de faire «danser» le sens, de le mettre en mouvement, nous entraînant par petits gestes répétitifs et bifurcations inattendues dans des mondes aux significations inouïes et ambiguës. Dans sa préface aux "Cahiers in-octavo" récemment parus, Pierre Deshusses écrit : «de petits déplacements en petits déplacements, on quitte un monde connu et bien délimité pour arriver insensiblement dans un autre univers qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau mais qui est pourtant totalement différent». Le chorégraphe et le danseur créent pareillement des lignes de fuite, un mouvement des formes, ouvrant au vent des postures et des intensités corporelles les pages figées du signifiant. Dans un texte magnifique (intitulé simplement "Franz Kafka"), dix ans après la mort de Kafka, Walter Benjamin constate déjà que «l'œuvre entière de Kafka est un catalogue de gestes qui, pour l'auteur, ne possèdent pas d'emblée un sens symbolique déterminé, mais se trouvent constamment repris dans de nouveaux contextes, de nouveaux arrangements expérimentaux autour d'un tel sens».Terrier cérébral, terrier viscéral
On imagine alors combien Kafka peut nourrir l'art chorégraphique. Joseph Nadj, notamment, s'en est souvent inspiré, et en 1998 le lyonnais Denis Plassard se lançait dans l'adaptation du "Terrier", nouvelle de l'écrivain composée six mois avant sa disparition en 1924. «J'ai organisé mon terrier et il m'a l'air bien réussi. De dehors on voit un grand trou, mais qui ne mène nulle part ; au bout de quelques pas, on se heurte au rocher. Je ne veux pas me vanter d'avoir eu là une ruse intentionnelle ; ce trou n'est que le résultat de l'une des nombreuses tentatives que j'avais faites vainement...» Ainsi commence le monologue intérieur d'un animal indéterminé (taupe, blaireau, hamster...?) qui va nous livrer, et se livrer à lui-même, une multitude d'élucubrations quant à l'organisation de son refuge, aux stratégies à adopter pour se protéger d'éventuels ennemis, aux nécessités de survie... Entre petites satisfactions du travail bien effectué et grandes peurs de l'oubli fatal, joies et angoisses, burlesque et sérieux mathématique, ce texte a la précision d'une œuvre de Beckett et tient en équilibre, tel une toile de Pollock, entre abstraction et matérialité ultra concrète : on suit ses méandres pleins de vide et de silence, ses lignes pures qui ne représentent rien mais nous affectent des tourments de la pensée et des tourbillons des affects (peur, joie, ennui, fatigue, espoir...). Pour sa pièce, Denis Plassard a eu plusieurs idées géniales : ne pas représenter d'animal mais faire jouer et danser le texte par une comédienne (Natalie Royer) en costume sombre accompagnée de son double muet (Plassard lui-même), ne pas transposer le texte dans un contexte trop significatif ou symbolique, représenter le terrier par un simple et brinquebalant échafaudage (le "Terrier" étant lui-même l'échafaudage de multiples théories), balayé de lumières jaune-vert. Faire danser le texte
Au sein de cette structure verticale aux espaces étroits et reliés entre eux par des trappes, Natalie Royer et Denis Plassard effectuent des déplacements complexes et incongrus (avançant par exemple en présentant d'abord leurs pieds), prennent des poses surprenantes, sont saisis de mouvements suffocants ou poignants... Ils effectuent aussi au sol ou sur un canapé des mouvements d'une discipline quasi militaire, rampent, pirouettent, s'arc-boutent... Le mouvement du texte ne se différencie plus alors des mouvements du corps de la comédienne, et de ceux, en contrepoint, du danseur. La danse donne à la diction son souffle, son essoufflement, ses saccades, son rythme, sa vie, et... vice-versa ! Rarement l'alliage entre le théâtre et la danse n'aura été aussi efficace et opportun. La moelle du texte de Kafka devient visible et palpable sans jamais sombrer dans l'explication ou l'illustration. Le texte se meut littéralement, passe par différents paliers et stades, vrille et se métamorphose en multiples régimes d'intensités physiques : frayeur cristallisée, accélérations d'allégresse ou de fuite, basculements entre l'optimisme et le désespoir... Ce "Terrier" de Plassard est, de bout en bout, un bonheur d'intelligence scénique.Le Terrier, mise en scène Denis Plassard
Au théâtre Le Point du jour jusqu'au 22 janvier.

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«Ne pas séparer le texte de la danse»

SCENES | Entretien / Denis Plassard, chorégraphe et metteur en scène du "Terrier", créé en 1998 et repris au théâtre Le Point du Jour. Propos recueillis par JED

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

«Ne pas séparer le texte de la danse»

Petit Bulletin : D'où est né ce désir d'adapter le Terrier de Kafka ?Denis Plassard : Ce texte m'a intéressé pour son côté monologue obsessionnel, métaphore d'un enfermement intérieur, et son mélange de quelque chose de très concret et de très abstrait. Les réflexions du narrateur relèvent même parfois de la stratégie militaire. De plus, le Terrier ne relève pas de la représentation : on ne sait jamais de quel animal il s'agit ni de quelle taille il est, d'où une ouverture de ce texte mental assez fascinante. Dès le départ, je ne voulais pas représenter d'animal, mais rester dans une certaine abstraction et liberté de représentation. C'est un texte traversé par la peur...La peur ici se rapporte à quelque chose qu'on ne connaît pas, qui ne peut être nommé, c'est une peur irrationnelle. Et cette peur-là me fait penser à quelque chose de très contemporain : les gens qui s'angoissent de ce qui se passe dans les banlieues alors qu'ils n'y ont jamais mis les pieds, les peurs un peu théoriques de l'après 11 septembre... On vit dans un monde qui se nourrit de ce type de peur. Vous avez dédoublé l'animal narrateur...Oui, c'est un parti

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