Avis de suicide

SCENES | Deux ans après son passage au Théâtre de l’Élysée, la comédienne et metteur en scène Valérie Marinese revient avec "4.48 Psychose" de Sarah Kane au Théâtre Les Ateliers. Un spectacle noir qui sert d’écrin (tragique) à une performance d’actrice. Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Lundi 19 mars 2012

Photo : David Anémian


Les œuvres de Sarah Kane souffrent de ce que l'on pourrait appeler le «syndrome Lagarde et Michard». Difficile en effet de ne pas voir dans 4.48 Psychose un avis de suicide de son auteur, qui mettra fin à ses jours en se pendant dans un hôpital, à 28 ans, quelques semaines après avoir mis un point final à l'écriture de sa pièce. C'est cette rencontre d'une psychose suicidaire avec le «corps» médical que relate 4.48 Psychose. Valérie Marinese, comédienne et metteur en scène, choisit de raconter cette expérience médicale comme on rend compte d'un combat. Sur le sol, on a peint un simple carré blanc, dernier refuge avant la disparition des frontières entre vie réelle et vie imaginée peut-être, mais aussi ring qui se salit, se délite, qui déborde et où la comédienne s'affronte à elle-même et à un psychiatre, incapable de lui venir en aide dans son costume blanc immaculé. Dans cette lutte sans fin, où les points se comptent en longues prescriptions médicamenteuses, Valérie Marinese semble sans cesse tester ses propres limites et celles des spectateurs, qu'elle installe dans un inconfort permanent.

L'heure du crime

La grande qualité de Valérie Marinese est de ne jamais sombrer dans le pathos. Comme Edward Bond, elle a vu dans le texte de Kane «une grande pièce, amèrement comique, pleine d'un désir de vie». Certes, on pourra regretter la présence d'un bon nombre de poncifs du théâtre contemporain : je me mets tout nu, je saute en l'air sur une musique rock trop forte, je projette une vidéo où je me rase le crâne face caméra, je crache ma nourriture sur le sol, j'agresse les spectateurs en leur jetant de l'eau au visage… Mais l'engagement de la comédienne, absolu, sa façon de mettre ses tripes sur la table (d'autopsie ?) forcent le respect. Au-delà des clichés, la mise en scène de Valérie Marinese a le mérite de faire entendre et résonner le texte de Sarah Kane, dans toute sa violence et sa noirceur, mais aussi son humour, forcément grinçant. Laissant les spectateurs abasourdis par la performance.

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À la lueur de Sarah Kane

Théâtre | Comment entrer dans les entrailles de la dramaturge britannique qui a mis fin à ses jours à 28 ans en 1999 ? Mainte fois montés, les deux derniers écrits (...)

Nadja Pobel | Mardi 16 octobre 2018

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Comment entrer dans les entrailles de la dramaturge britannique qui a mis fin à ses jours à 28 ans en 1999 ? Mainte fois montés, les deux derniers écrits de Sarah Kane donnent parfois lieu à profusion de décors/vidéos... Ou, a contrario, d'un personnage absolument figé (Isabelle Huppert chez Claude Régy par exemple). Amine Kidia a décidé, au fil des répétitions, et non pas comme présupposé de départ, de plonger ses comédiens et ses spectateurs dans la nuit. Ainsi, il place deux actrices (issues de l'ENSATT) et deux acteurs (Conservatoire de Lyon) à chaque coin du plateau du théâtre où les écoutent des spectateurs en totale immersion, assis au sol. Déjà avec War and breakfast, il avait cassé le rapport frontal traditionnel. Mais alors que, dans son travail sur Mark Ravenhill, les corps avaient une importance primordiale et permettaient presque de se passer de texte, c'est l'inverse pour cette création. Quoique. Cet exercice n'est pas non plus une production radiophonique car le souffle nous

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Valérie Marinese fait grand bruit à l'Elysée

SCENES | La jeune metteur en scène (et actrice, notamment dans Mort d’un commis voyageur de Claudia Stavisky en 2012) Valérie Marinese n’en est (...)

Nadja Pobel | Mardi 7 avril 2015

Valérie Marinese fait grand bruit à l'Elysée

La jeune metteur en scène (et actrice, notamment dans Mort d’un commis voyageur de Claudia Stavisky en 2012) Valérie Marinese n’en est pas à sa première rencontre avec le théâtre britannique contemporain. Par le passé, elle s’est déjà confrontée à Edward Bond et Sarah Kane. Mieux, elle avait joliment adapté il y a deux ans Bouh ! de Dennis Kelly, auteur méconnu de ce côté-ci de la Manche. La voilà qui se penche sur Matt Hartley, 35 ans et déjà auteur pour la Royal Shakespeare Company. Hartley et Kelly ont en commun de décrire sans faux-semblant la jeunesse violente (et violentée) d’une Angleterre peu amène avec ses ressortissants. Ici, un couple déchiré par la perte de son enfant adopte une ado agitée, des amis bourrés causent la mort accidentelle d’un gamin et un homme bat sa femme. Trois situations que Hartley lient d'une façon aussi impressionnante que poignante : avec un langage dur, sans fioriture

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Pendant que les enfants jouent...

SCENES | En mettant en scène "Bouh !" de Mike Kenny, auteur majeur mais peu joué en France du théâtre anglais contemporain, Valérie Marinese s'appuie non seulement sur un texte rude, bouleversant et tout en finesse, mais elle lui donne aussi magnifiquement chair grâce à des acteurs tous constamment justes. Une des plus belles surprises de la saison. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 18 novembre 2013

Pendant que les enfants jouent...

Il s'appelle Bouh, comme une onomatopée d'enfant qui joue à faire peur. Comme, aussi, la petite fille d'un des meilleurs films Pixar, Monstres et cie, qui ne se laisse pas impressionner par la joyeuse armée de bestioles censée l'effrayer. Bouh, c'est ici un adulte (incarné par Luc Chareyron, impeccable) resté enfant, coincé dans une forme d'autisme, dont son frère s'occupe quand il rentre du travail. Nous sommes en Angleterre, dans une de ces banlieues oubliées par Thatcher et ceux qui l'ont suivi. Entre deux immeubles, des gosses jouent avec ce qu'ils peuvent : une balançoire, un ballon, un tas de sable. Un jeune ado a pour ordre de son père de ne pas lâcher sa petite sœur du regard, car sont placardés sur les murs des avis de recherche d'une certaine Kelly Spanner. Qui l'a enlevée ? Qu'est-elle devenue ? Bouh, sans jamais être nommément accusé, a tout du coupable idéal. La grande force du travail de Valérie Marinese, qui continue son exploration d'un théâtre anglais contemporain d'une vitalité sans égal, est de livrer un spectacle très direct. Sans fioriture inutile, sans nimber la pièce d'un mystère po

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Avignon - Jour 2 - Tous azimuts

SCENES | "Ping Pang Qiu", "Orphelins" et "Concerto pour deux clowns".

Nadja Pobel | Vendredi 12 juillet 2013

Avignon - Jour 2 - Tous azimuts

Il nous a fallu laisser Angelica Liddell sur le côté pour enfin attaquer le Off du festival. Mais l'Espagnole n'est pas du genre qu'on oublie : récemment, son texte Belgrade avait résonné d'une manière absolument bouleversante au Théâtre des Ateliers,  grâce au collectif La Meute, et nous attendons depuis que cette création soit diffusée pour vous en parler plus longuement. À Avignon, elle met en scène ses propres textes, dont Ping Pang Qiu, dont le nom fait référence à la "diplomatie du ping-pong" - un échange de joueurs entre la Chine et les États-Unis dans les années 70, grâce auxquels les deux pays entretiennent depuis de bons rapports économiques, tant qu'il n'est pas question de droits de l'homme. Un travail documentaire à quatre voix, parfois trop délirant (le final où tout le monde se jette des nouilles chinoises à la figure) mais bien souvent instructif et intransigeant avec une Chine plus aimée que dénoncée.  De son côté, la comédienne Valérie Marinese, déjà aperçue au Théâtre de l'Elysée à Lyon joue dans Oprhelins, une très bonne pièce d'un dramaturge anglais contemporain, Den

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Corps au chœur

SCENES | Critique / «Pourquoi tu bois autant ? - Les clopes ne me tuent pas assez vite». Manque de Sarah Kane n’est pas une pièce de théâtre comme on les imagine, (...)

Dorotée Aznar | Lundi 16 mai 2011

Corps au chœur

Critique / «Pourquoi tu bois autant ? - Les clopes ne me tuent pas assez vite». Manque de Sarah Kane n’est pas une pièce de théâtre comme on les imagine, avec un début, une fin, des personnages bien définis. Dans son avant-dernière pièce, la jeune auteur britannique a en effet imaginé un chœur de quatre «voix», qui ne portent pas de nom mais des lettres et qui, sur scène, racontent leur impossibilité à vivre, à aimer, à être aimé en retour. Simon Delétang s’est saisi de ces morceaux de «puzzle» pour leur donner vie. Le metteur en scène nous plonge dans les locaux d’une entreprise où l’on s’agite, range, brasse de l’air, se rencontre autour d’une machine à café transformée en juke-box diffusant des tubes de chanteurs suicidés. Dans ces locaux sans âme, deux couples guindés s’affrontent, s’étreignent maladroitement, tentent de soumettre l’autre à leur désir ou disent ce fameux manque. En donnant «corps» au chœur, Delétang fait entendre avec précision les mots de Kane et son humour, féroce. Delétang et ses quatre comédiens osent tout (mention spéciale à Constance Larrieu) sans jamais nuire à la justesse de l’ensemble. Et progressivement, la légèreté se dis

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Le Goût des autres

SCENES | Entretien / Simon Delétang, directeur du Théâtre Les Ateliers met en scène «Manque» de Sarah Kane. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Lundi 16 mai 2011

Le Goût des autres

Le Petit Bulletin: «Manque» est une pièce d’un genre un peu particulier. Des personnages sans nom qui parlent, mais ne se répondent pas forcément…Simon Delétang : Manque est une pièce complexe à mettre en scène. L’écriture de Sarah Kane va vers la disparition du théâtre, elle cherche à investir la poésie comme un champ possible pour son écriture et, avec «Manque», le projet c’est de voir comment un poème peut être théâtral. Sarah Kane était auteur mais également metteur en scène. Avait-elle imaginé de mettre en scène «Manque» ? Son idéal pour cette pièce était un théâtre radiophonique sans aucune forme d’illustration, d’incarnation, mais simplement des voix que l’on entend. On ferme les yeux, on écoute, comme une sorte de pièce intérieure, des âmes qui parlent, qui parfois se répondent et parfois non. Sarah Kane s’est inspirée d’une pièce de Fassbinder qui s’appelle Preparadise sorry now qui est une suite de petites séquences où les personnages sont désignés par des lettres et d’un poème de T.S. Eliot, La Tette vaine. Elle a également pris des extraits du Livre de Job,

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SCENES | Ailleurs / Des metteurs en majeurs se sont emparés très tôt des textes de Sarah Kane et en ont livré un travail aussi radical que l'écriture de la Britannique et porté par de très grands acteurs. Preuve par l'exemple avec sa première pièce "Anéantis" (1995) mise en scène par Thomas Ostermeier en 2005 et sa dernière, "4.48 Psychose" (2000), portée à la scène par Claude Régy en 2003. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 16 mai 2011

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Ailleurs / Des metteurs en majeurs se sont emparés très tôt des textes de Sarah Kane et en ont livré un travail aussi radical que l'écriture de la Britannique et porté par de très grands acteurs. Preuve par l'exemple avec sa première pièce "Anéantis" (1995) mise en scène par Thomas Ostermeier en 2005 et sa dernière, "4.48 Psychose" (2000), portée à la scène par Claude Régy en 2003. "Anéantis"Quand Thomas Ostermeier monte Anéantis en 2005, cela fait déjà dix ans qu'il souhaite créer la pièce. Il en respecte les nombreuses didascalies et plonge au cœur de ce récit horrifique largement inspiré par le conflit en Serbie. Dans la première partie du texte, un journaliste de guerre (campé par Ulrich Mühe qui n'avait pas encore été mondialement reconnu pour le film La Vie des autres) et son amante vivent une relation chaotique mais la violence se déplace de la sphère privée à la sphère collective avec l'arrivée d'un soldat qui mange les yeux du journaliste avant que ce dernier ne le tue. Ostermeier ne se défile jamais et regarde la barbarie en face (on «voit» des yeux crevés, un viol, un homme manger de la chair humaine). Rappelan

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L'heure noire

SCENES | Théâtre / Que faire de 4.48 psychose, un texte qui se régurgite plus qu'il ne se dit ? Claude Régy en avait fait un spectacle statique, porté par une Isabelle (...)

Nadja Pobel | Lundi 25 octobre 2010

L'heure noire

Théâtre / Que faire de 4.48 psychose, un texte qui se régurgite plus qu'il ne se dit ? Claude Régy en avait fait un spectacle statique, porté par une Isabelle Huppert statufiée, ne bougeant aucun membre, droite comme un I et parfois inaudible. Au Théâtre de l'Élysée, Valérie Marinese cherche ce qui peut être théâtral dans cette prose de Sarah Kane, publiée un an après qu'elle se soit suicidée en 1999, à 28 ans. La comédienne et metteur en scène trouve d'intéressantes pistes,  quoique parfois décousues. La narratrice est à la fois dans la transe sur fond de musique rock comme un dernier élan de vie ou dans la douceur lorsqu'elle tente une dernière danse avec son psy dans un costume bleu improbable qui rappelle le bleu de Mulholland Drive, comme un mystère supplémentaire ajouté à la description de la psyché balafrée de la Britannique. Le déplacement sur le plateau est parfois hasardeux. Difficile de savoir pourquoi Sarah Kane-Valérie Marinese se positionne à un bureau plutôt que face au public. Le texte, d'une noirceur rarement égalée, se prête in fine assez mal à trop de mise en scène, il requiert de la modestie. Valérie Marinese en fait preuve lors d'une troublante séquence vidéo p

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