Numériquement vôtre

SCENES | Alors qu’il continue à s’imposer sur les scènes nationales et internationales, le jongleur et informaticien Adrien Mondot décide de poser ses valises à Lyon, avec sa complice Claire Bardainne. Pour l’occasion, ils proposent aux Subsistances une fabuleuse exposition sur des paysages numériques et abstraits, ainsi qu’une conférence-spectacle disséquant leur approche minimaliste et graphique. Rencontre avec deux artistes atypiques au sens poétique aigu. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Dorotée Aznar | Vendredi 8 juin 2012

C'est une histoire qui commence au début des années 2000. À cette époque, Adrien Mondot est encore informaticien à Grenoble, et vit de son métier. Mais quelque chose cloche... «L'informatique n'est pas une matière très épanouissante. Être enfermé dans un bureau de huit heures du matin à huit heures du soir, je sentais que j'avais pris un train pour la vie qui n'était pas le bon. J'ai donc sauté en route ! En parallèle, je faisais beaucoup de jonglage, je passais pas mal de temps à m'entraîner dans les parcs publics, puis à parcourir les festivals d'été. Et au fur et à mesure, c'est devenu de plus en plus difficile de retourner au travail le lundi matin ; jusqu'au moment où je me suis dit qu'il fallait faire un choix. J'ai senti, au cours de mes diverses pérégrinations festivalières, que c'était possible de vivre de ses rêves». Un informaticien qui serait aussi artiste ? Pourquoi pas. Le jeune homme fait alors le pas, et en 2005 naît sa compagnie Adrien M, mixant ses deux passions. Et déjà, les Subsistances l'accueillent avec Convergence 1.0, une expérience où le jonglage et l'informatique sont à la fois le propos et l'objet du spectacle.

«L'explication peut être spectaculaire»

Au fil des ans, le langage d'Adrien se développe et se précise, pour arriver en 2010 à Cinématique, présenté l'année dernière au Théâtre de Vénissieux : une création d'une épure fascinante, où des projections numériques volent en éclats lorsqu'elles rencontrent des balles de jonglage. Sur scène, tout semble simple et fluide, même si l'on devine une longue réflexion en amont pour parvenir à un tel résultat. D'où l'idée d'Adrien Mondot d'expliquer les soubassements de son monde numérique à travers une modeste conférence-spectacle nommée Un point c'est tout. «J'avais le désir de montrer comment les choses marchent. Les spectacles qui ont été faits par la compagnie laissent interrogateurs beaucoup de gens sur leur fonctionnement. Chaque fois que je me suis lancé dans des petites conférences pour donner des clés, j'ai trouvé ça rigolo. C'était donc un peu le point de départ du projet, il y a deux ans : se dire que l'explication en elle-même peut être spectaculaire». Une entrée en matière parfaite pour l'installation de la compagnie à Lyon.

La physique du point

Un point c'est tout témoigne ainsi du besoin qu'a Adrien Mondot de faire partager sa galaxie numérique au plus grand nombre, en en dévoilant les bases, qu'il définit comme très simples malgré la complexité des procédés. «Avec trois fois rien, on peut fabriquer un monde entier. Là, je n'utilise quasiment que des points comme support de mouvement – ça s'appelle la physique du point. C'est fascinant comment le seul mouvement d'un point peut évoquer tout un tas de choses : on peut y voir la peur, l'angoisse, la joie…». En résulte un tableau, dans Un point c'est tout, où Adrien Mondot se fait littéralement attaquer par une armée de points qui le contraint à se recroqueviller au sol. Cette image, à la force poétique impressionnante, est une illustration parfaite de l'univers qu'Adrien Mondot a construit depuis le début de son odyssée artistique. Notamment grâce à eMotion, le logiciel qu'il a élaboré lui-même : «un programme informatique d'animation en temps interactif […], qui permet de composer des chorégraphies d'entités virtuelles telles que du texte, de l'image, des vidéos». Dans Cinématique, Adrien fait ainsi danser des lettres projetées sur un écran en tulle. Dans l'exposition XYZT, qu'il dévoile cette semaine aux Subsistances, l'expérience est encore plus forte, puisque le visiteur est le capteur, qui manipule lui-même le réel. On peut alors se promener dans un champ de vecteurs qui se meuvent sous nos pas, ou encore diriger un tourbillon de points en bougeant seulement la main. Mais Adrien Mondot s'est aussi servi d'eMotion pour des spectacles d'autres metteurs en scène. Wajdi Mouawad lui avait ainsi confié toute la partie création vidéo de Ciels.

Ensemble, c'est tout

Adrien Mondot s'est aussi souvent entouré d'artistes (comme la danseuse Satchie Noro dans Cinématique), tout en avançant seul aux commandes de sa compagnie. Jusqu'à sa rencontre en 2010, au cours d'un des labos qu'il mène ici et là, avec la plasticienne Claire Bardainne : «Je viens du monde des arts visuels, avec une formation de graphiste et de scénographe. J'ai toujours travaillé sur l'idée du signe dans l'espace, et comment ça se passe quand le signe se dégage de l'écriture et vient prendre la place d'un personnage». Entre eux deux, la symbiose semble évidente, l'un finissant les phrases de l'autre, et inversement. La possibilité qu'Un point c'est tout, lancé avant leur collaboration, se poursuive à deux, a tout de suite été une certitude. «Avec Claire, on a beaucoup discuté sur le projet, que l'on signe maintenant à deux : il a donc beaucoup évolué. Qu'est-ce que l'on a vraiment envie de dire, là, aujourd'hui, maintenant ? Eh bien on a envie d'annoncer nos axes futurs de travaux, tout en évoquant le passé».

Désirs d'avenir

Adrien à été en résidence au Manège de Reims, puis à l'Hexagone de Meylan, près de Grenoble. Aujourd'hui, à Lyon, il veut bel et bien «se poser pour mener des recherches au long cours», comme l'explique Claire. Ils ont acheté un lieu permanent quai Saint-Vincent, dans le premier arrondissement. «Ça va être un changement de rythme et de façon d'aborder la construction des matières, des spectacles, des expos… On aura du temps pour développer le logiciel, pour consolider cet outil», explique Claire. Et avancer ensemble. Aux Subsistances, outre les deux projets déjà évoqués, ils dévoileront ainsi une première étape de recherche d'une future performance avec la danseuse Virginie Barjonet, nommée Hakanaï, et pensée à l'intérieur d'une des pièces d'XYZT. Il est donc à parier qu'après ce temps fort autour de la compagnie, on entende à nouveau parler d'Adrien Mondot et Claire Bardainne. En bien, évidemment.

Adrien M / Claire B
Aux Subsistances
XYZT, les paysages abstraits, du 14 au 30 juin
Hakanaï, du 26 au 30 juin
Un point c'est tout, du 26 au 30 juin

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L'animisme numérique d'Adrien M & Claire B

Art Contemporain | Pour leur deuxième corpus d’exposition, Adrien M et Claire B s'immiscent au cœur de la matière, celle des pierres avec un parcours d’installations et d’œuvres aux formats variés qui font coexister virtuel et matériel, magie et technologie.

Sarah Fouassier | Mardi 12 décembre 2017

L'animisme numérique d'Adrien M & Claire B

Muni d’un Ipad, le spectateur est ici le réalisateur de son parcours dont le point de départ et thème sont les pierres ; des pierres glanées çà et là à travers l’Europe, notamment en Italie et sur la côte sud de la Crète. Mirages & Miracles nous révèle leurs histoires grâce à l’outil numérique. Claire Bardainne aime parler « d'animisme numérique » pour définir ce travail où l’esprit des pierres est réanimé sous l’apparence de personnages aux corpulences diverses. Cette galerie des pierres apparaît dans un habillage très simple à l’œil nu : disposées sur des feuilles de papier où l’on retrouve leurs sœurs jumelles sous forme de dessins. Et c’est en orientant l’Ipad que l’esprit de la roche se révèle par des personnages, homme ou femme, vieux ou jeune, maigre ou gros dansant ou affrontant le vent, nageant dans une eau claire ou sautant à pieds joints sur les galets. Chaque scène est le reflet du lieu dans lequel la pierre a été cueillie. Cette magie est particulièrement attachée au mimétisme du réel. Les personnages n’ont pas simplement été dessinés, ils sont issus d’un processus de création en motion capture

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Mourad Merzouki danse avec les pixels

SCENES | "Pixel", c’est la rencontre au sommet entre le chorégraphe Mourad Merzouki, star d’un hip hop généreusement éclatant, et les deux poètes des arts numériques que sont Adrien Mondot et Claire Bardainne. Une réussite. Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 20 janvier 2015

Mourad Merzouki danse avec les pixels

Mourad Merzouki, c'est une signature forte que l'on reconnaît d'emblée sur scène : celle d'un hip hop généreux, parfaitement maîtrisé et renforcé par des apports variés – notamment la danse contemporaine et les arts du cirque. Son nouveau spectacle Pixel ne déroge pas à la règle, et la suit même parfaitement. Mais la grande réussite de cette aventure, et plus largement de la plupart des précédentes, vient des mariages que le chorégraphe invente : auparavant avec la musique classique du Quatuor Debussy (Boxe boxe) ou avec des danseurs cariocas (Käfig Brasil), avec les prodiges des arts numériques que sont Adrien Mondot et Claire Bardainne dans le cas de ce fameux Pixel. Un spectacle créé à six mains d'une grande fluidité où aucun de ces deux arts a priori éloignés ne dévore l'autre, chacun sortant au contraire renforcé par ce contact. Sur scène, les (excellents) danseurs jouent ainsi avec les formes abstraites qui envahissent le sol ou les murs, plongent en elles, les envoient valser. Fascinant. Pour la beauté du geste «On est de plus en plus entouré d’art numérique. Quand j’ai découvert le travail d’Adrie

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Micro Mondes ou l’art en cinq dimensions

CONNAITRE | Des spectacles sensoriels dans de petites jauges : voici venir le festival Micro Mondes qui, pour sa deuxième édition, promet au spectateur d’être un peu plus acteur qu’à l’accoutumée. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 20 novembre 2013

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Elle avait déjà travaillé dans de grandes structures culturelles, de belles salles avec de beaux et impeccables spectacles. Puis un jour elle a vu Bucchetino. Céline Le Roux, directrice et fondatrice du festival Micro Mondes, dont la première édition s’est tenue il y a tout juste deux ans, se souvient encore de cette expérience incroyable. Romeo Castellucci, loin de la subversion de ses créations habituelles, avait reconstitué la maison du Petit Poucet et invitait les spectateurs à se coucher dans un des cinquante lits présents. Une fois la couverture repliée sur soi, on écoutait la conteuse nous dire cette histoire en respirant de véritables effluves d’eucalyptus et en entendant grincer l’escalier sous les pas du père montant voir ses enfants dans la pièce d’à-côté. Ce spectacle autant sensationnel que sensoriel nous a laissé comme à elle des souvenirs indélébiles. «Laisser des traces», c’est précisément ce que Céline Le Roux cherche dans ce festival des arts dits "immersifs" où le rapport au public est bouleversé, notamment du fait de jauges réduites (de une à cent personnes maximum). Toucher, jouer

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Le point, c’est tout

ARTS | Pour sa réouverture après travaux, et avant l’inauguration d'une exposition permanente fin janvier, le Planétarium accueille "XYZT", fascinant travail d’Adrien Mondot et Claire Bardainne conçu à partir de la notion de point. Une expérience interactive absolument réussie. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 14 novembre 2013

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Il est ingénieur informaticien, comme on dit parfois en raccourci d’un métier lénifiant. Elle est plasticienne, scénographe et designer graphique, une triple profession à faire se pâmer les hipsters. Ils n’avaient rien pour se rencontrer et pourtant, depuis 2010, ils font route commune au point que le nom de la compagnie du premier, Adrien M, s’est doublé d’une certaine Claire B. À Poitiers, à Bussang mais surtout sur la scène nationale de l’Hexagone de Meylan, en périphérie grenobloise, ils composent à quatre mains des objets insolites, notamment le spectacle-conférence Un point c’est tout et l'exposition XYZT qui, deux ans après son invention, se retrouve au Planétarium. Simplement nommer les lieux où leur travail est accueilli (théâtres, comme celui des Célestins, dans le cadre cette semaine du festival Micro Mondes, sites scientifiques mais aussi scènes plus arty à l'image de celle des Subsistances) montre à quel point leurs œuvres sont à la croisée de disciplines

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Le bonheur est dans le pré

ARTS | Une balade sensitive au cœur d’une réalité numérique en mouvement : voilà ce que propose le jongleur et informaticien Adrien Mondot, en collaboration avec la plasticienne Claire Bardainne.

Dorotée Aznar | Mardi 5 juin 2012

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Ensemble, ils ont prolongé les recherches menées depuis quelques années par Adrien (notamment avec son maintenant fameux logiciel eMotion) ; recherches qui l’avaient entre autres conduit à élaborer Cinématique, spectacle phénoménal et onirique. Pour son passage à la forme exposition, l’univers de l’artiste ne s’en voit pas réduit, bien au contraire, le duo ayant imaginé des œuvres ludiques accessibles à tous qui revisitent la notion de nature avec un minimalisme graphique bienvenu. Il est par exemple impressionnant de se promener dans un champ numérique qui se meut au gré des pas des visiteurs, ou de faire s’envoler une flopée de lettres immatérielles par la simple action du souffle. Un cheminement par les émotions les plus simples, comme des réminiscences d’enfance qui s’en trouvent ici décuplées et réinterprétées. L’exposition XYZT [(x y z) pour l’espace, (t) pour le temps], sous-titrée Paysages abstraits, se joue ainsi habilement de la frontière entre réel et virtuel, en développant un langage poétique fait de «paradoxes math

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L’imaginarium du jongleur Adrien M

SCENES | Spectacle / Petit prince du jonglage et de l’informatique, Adrien Mondot offre avec Cinématique un moment artistique de pure grâce comme on en voit trop peu souvent. Aurélien Martinez

Dorotée Aznar | Vendredi 25 mars 2011

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Une scène nue, avec seulement le sol et le mur du fond blancs. Décor minimaliste, mais technologiquement impressionnant. Car le plateau va s’habiller de mille formes digitales le temps du spectacle et épouser le corps des deux interprètes en temps réel, à l’aide d’e-motion, un logiciel conçu par Adrien Mondot lui-même et accessible via son site web. Véritable technophile, notre homme était à l’origine informaticien, au temps où il fallait trouver un métier porteur de stabilité… Jusqu’à ce qu’il envoie tout balader pour se lancer dans le jonglage, sa véritable passion. D’où cette maîtrise évidente de l’outil informatique qui, plus qu’un simple gadget, devient un matériau artistique comme les autres (le corps, la musique, la lumière…). On assiste ainsi à des moments intenses de féerie visuelle, comme lorsqu’Adrien et la danseuse Satchie Noro semblent perdus dans un jeu vidéo, se devant d’éviter les gouffres et les objets numériques lancés droit sur eux. Où quand, à l’aide d’une simple lampe torche, Adrien fait danser des lettres projetées sur un écran tout ce qu’il y a de plus banal. Le nom de la création prend alors tout son sens, la cinématique étant, en physique, « la discipline d

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