Le baptême de Dominique Hervieu

SCENES | 34 compagnies internationales, 38 spectacles, 147 représentations… Pendant 18 jours, la 15e Biennale de la danse déploiera sa programmation riche, variée, efficace. Et pour sa première édition, la chorégraphe Dominique Hervieu conserve la ligne artistique de son prédécesseur Guy Darmet. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 7 septembre 2012

Photo : Maguy Marin/Bengolea et Chaignaud/Dave St Pierre


Tous les deux ans pour la Biennale de la danse, nous pourrions écrire à peu près le même article. En résumé : un événement de grande qualité, s'adressant à des publics divers à travers des propositions artistiques tout aussi variées. Cette année : du hip-hop de Mourad Merzouki aux claquettes irlandaises de Colin Dunne, des spectacles traditionnels de Bali à la danse-image chiadée et drôle de Philippe Decouflé, du néo-clacissisme de Jiří Kylián aux danses basques, et même jusqu'au théâtre ado de David Bobée ou aux tours de magie de la Cie 14:20. Avec le passage de témoin de Guy Darmet (parti à la retraite) à Dominique Hervieu, on s'attendait à de petites variantes… À tort : on ne change ni une équipe qui gagne, ni une programmation qui attire moult spectateurs et met tout le monde d'accord… Ne soyons pas bégueule ni tatillon et profitons, donc, de ce grand shoot chorégraphique bariolé. L'Éternel retour a du bon notait Nietzsche, l'un des rares philosophes à se préoccuper de chorégraphie et à ne pouvoir croire qu'en un dieu qui sache danser.

Ô mon dieu !

Si bien des «dieux» sont morts récemment (Pina Bausch, Merce Cunningham), il en reste quand même quelques-uns en qui placer notre credo et pour qui afficher notre enthousiasme de principe. Invoquons par exemple Ushio Amagatsu qui, sur l'autel de l'Opéra, fera l'offrande d'une création «mondiale», saupoudrant de blanc les corps de ses interprètes en vue de longs rituels muets et esthétiques. Depuis le milieu des années 1970, le chorégraphe japonais et sa compagnie Sankai Juku poursuivent la longue voie du butô, danse hypnotique, érotique et ultra ralentie, née du traumatisme d'Hiroshima et de la Seconde Guerre mondiale. Face à la vitesse des déflagrations nucléaires, le butô oppose la lenteur des métamorphoses du papillon ou d'autres insectes, et la mélancolie creusant les corps de sa bile noire et méditative… Reste qu'avec les dieux, le problème c'est que l'on croit en eux et qu'ils finissent toujours, pour tenir leur réputation, par se pasticher eux-mêmes ! Ce fut le cas lors du dernier passage, aussi hiératique qu'empesé, de Sankai Juku à la Maison de la danse il y a deux ans. Pour les seconder, il se trouvera toujours quelque héros qui, tel Angelin Preljocaj, ne s'effraie pas de passer d'une Blanche Neige érotico-branchouille à la promesse simple et épurée d'une création autour de Ce que j'appelle l'oubli. Soit le court et virulent récit de Laurent Mauvignier inspiré de la rencontre mortelle et sordide d'un marginal aviné avec des vigils de Carrefour Part-Dieu.

Ô my god !

Si votre foi envers le panthéon des valeurs sûres vacille sous les secousses du doute, vous pourrez alors vous pencher, par exemple, sur la fougue érectile et turgescente des auteurs de… Pâquerettes. Cecilia Bengolea & François Chaignaud dansaient en 2008 avec des godemichés et il en jaillit une très sulfureuse réputation artistique. On attend avec curiosité leur création mariant (façon de parler) post-modern danse, danses historiques et danses de club, dont le "voguing", ce drôle de truc new-yorkais consistant à faire des grands écarts écrasés dans tous les recoins des bars ou des boîtes de nuit… Autre clef possible du paradis de la danse : Dave Saint-Pierre. Le Québécois avait hystérisé la Maison de la danse en y propulsant ses danseurs nus à perruque blonde, enchaînant à l'intuition saynètes et performances faites de bric et de broc, de chutes et de claques, de cris et de cloaques, avec cet espoir naïf et émouvant titré Un peu de tendresse bordel de merde !. Si l'on ne parvient pas tout à fait à s'aimer les uns les autres, on peut toujours essayer et écouter Dave qui, dans les propos préliminaires de sa création (dont rien ne filtre quant à son contenu), écrit ceci : «Que la mort me prenne le premier car je ne survivrai jamais à la tienne. Je t'aime». En cas de malheur et de dates qui ne concordent pas, on se consolera avec le Preparatio Mortis de Jan Fabre, son dernier et funèbre solo écrit pour Annabelle Chambon. Sulfureux lui aussi, Jan Fabre n'en a pas pour autant oublié de prévoir sa propre épitaphe : «Je suis une erreur. Je prends tout au sérieux mais pas au tragique». À méditer entre deux entrechats.

15e Biennale de la danse
Du jeudi 13 au dimanche 30 septembre

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Sankai Juku, le retour

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Jean-Emmanuel Denave | Mardi 10 janvier 2017

Sankai Juku, le retour

Mais que devient le butô, cette danse lente, tragique et hypnotique, née au Japon sur les ruines de la Seconde Guerre Mondiale ? Lors de son dernier passage à Lyon, la célèbre compagnie Sankai Juku (créée dans les années 1970) nous avait un peu déçus avec un spectacle trop maniéré et esthétisant... Nous retenterons notre chance avec Meguri, pièce de 2015 pour huit danseurs, inspirée par les éléments naturels.

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Tournez manège !

SCENES | Malgré de beaux moments dans le "Sacre du Printemps" de Thierry Thieû Niang, la dernière semaine de la Biennale de la danse nous laisse à nouveau sur notre faim d’inédit et de créativité. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 30 septembre 2012

Tournez manège !

Au TNP la semaine dernière, il y eut une sorte de précipité (comme on dit en chimie) de l’histoire de la danse et du théâtre modernes : Patrice Chéreau, pieds nus, lisant le journal de Nijinski où celui-ci pourfend le théâtre et défend le «sentiment», peste contre Serge de Diaghilev et Igor Stravinski, ces personnages selon lui ennuyeux, prône la vie, le mouvement, l’écriture et la masturbation contre l’esprit de sérieux, la scène guindée… On aurait cru entendre Artaud dans son Théâtre de la cruauté, et on assistait alors à de singuliers courts-circuits entre les histoires du TNP, de la danse, de Chéreau, du Sacre du Printemps (dont on fêtera l’an prochain les 100 ans), de ce qui fît scandale en 1913 mais ne le fait plus, de ce qui fît modernité mais ne le peut plus… Épuisement. C’est dans la neige que se termine le récit de Nijinski et que démarre alors la musique du Sacre de Stravinski et s’ébranle le "tournez manège" de vingt-quatre danseurs amateurs âgés. Une belle spirale sans fin plutôt émouvante, un mouvement en hélices multiples non sans charme, des corps fatigués mais fiers, précis et poignants…

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Pour le meilleur et pour le pire

SCENES | La deuxième semaine de la Biennale de la danse peut se résumer à ces quelques mots : une immense déception, un ovni sur-vitaminé et… Galvan ! Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 24 septembre 2012

Pour le meilleur et pour le pire

C’est peu dire que nous avons été déçus par la nouvelle création de Maguy Marin. Une vraie gueule de bois. Une artiste méconnaissable. Ses Nocturnes pour six danseurs reprennent la scénographie de ses deux dernières chorégraphies, Salves et Faces : une alternance d’instants éclairés et de fondus au noir, une succession d’images-corps arrachées à l’obscurité. Mais ici nulle tension, nulle résistance, nul affect, nulle élaboration dramaturgique, seulement des images éparses et fades, évoquant ici et là l’actualité internationale ou le passé et les racines de Maguy Marin. Voire des images d’Epinal : une sorte de berger méditerranéen mangeant une grappe de raisin sur une pierre, une prostituée hélant le client en allemand et forcément issue de Hambourg, deux jeunes filles minaudant dans le cadre d’une soirée pyjama, une ballade insipide à la guitare pour nuit au coin du feu… Pire, la chorégraphe s’englue dans des coups de gueule faciles ou même douteux sur l’Europe avec les méchants Allemands et les gentils Grecs par exemple. Sur le devant de scène, elle a placé deux tourne-disques avec des 33 tours rayés, tout un symbole ! Galvan

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Images à vendre

SCENES | La Biennale de la danse démarre lentement voire laborieusement avec deux spectacles surfaits : du butô frelaté signé Sankaï Juku, et un solo de Jan Fabre en manque d’inspiration… Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 15 septembre 2012

Images à vendre

La première semaine de Biennale a été marquée du sceau du rituel… Rituels butô, rituels traditionnels balinais (pas vus), rituel funéraire à la sauce Jan Fabre… Comme nous le redoutions, le choc Sankai Juku (célèbre compagnie butô japonaise) a bien eu lieu à l’Opéra et sonnait aussi creux sur scène qu’un supplément d’âme frelaté pour public occidental crédule. Dans des décors et des lumières certes superbes, la création Umusuna nous proposait rien moins que de remonter aux origines mystérieuses de la vie. Avec Sankai Juku, même les larves (des danseurs poudrés de blanc se tortillant au sol sur une sorte de musique new-age bidon, tendance Ushuaïa) sont jolies et fréquentables ! Tournicoti tournicoto, gesticulations vers le ciel par ci par là, cris étouffés à la Munch accompagnés parfois de claquements de mâchoires pour mieux gober d’invisibles mouches, les rituels de pacotille d’Ushio Amagatsu sont de jolies images à vendre (et bien vendues du reste) sans qu’il n’en émane la moindre émotion ni le moindre trouble. Jan Fabre sans caféine Le Flamand Jan Fabre présentait quant à lui sa dernière conquête féminine (la danseuse Annabelle Chamb

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Biennale de la danse, mode tri sélectif

SCENES | Une grande dame «Je travaille toujours sur les mêmes choses : la mémoire, le vivre ensemble, la question de l’Histoire aussi, de ce qu’on nous a (...)

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 7 septembre 2012

Biennale de la danse, mode tri sélectif

Une grande dame «Je travaille toujours sur les mêmes choses : la mémoire, le vivre ensemble, la question de l’Histoire aussi, de ce qu’on nous a transmis, de ce qu’on va nous transmettre», déclare Maguy Marin en préliminaire de sa prochaine pièce au contenu, comme d’habitude, soigneusement tenu secret. Soyons francs : tous les deux ans, pour nous, il y a à Lyon deux événements : la Biennale de la danse ET la nouvelle création de la chorégraphe. Umwelt, Turba, Salves sont les trois dernières gifles artistiques reçues faisant encore circuler notre sang critique et notre goût des corps, des mots (il y a souvent des bribes de textes chez Maguy Marin) et de la musique (signée par le fidèle et talentueux Denis Mariotte) servis sur un plateau par une mise en scène aussi tendue que précise. En plus de sa création présentée au TNP du 19 au 25 septembre, Maguy Marin connaît une actualité richissime : la sortie ce mois-ci d’un ouvrage de Sabine Prokhoris sur son travail (Le Fil d’Ulysse – Retour sur Maguy marin, éditions Les Presses du réel), une journée-rencontre autour de ce livre au Café Danse le samedi 15 septembre

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Une Biennale de la danse 2012 très ouverte

SCENES | 15e Biennale de la danse et première biennale sans Guy Darmet, son fondateur, mais sous la houlette de Dominique Hervieu. Pour son premier opus très attendu, la chorégraphe a mis l'accent sur la création (une vingtaine environ) et poursuit par ailleurs l'esprit d'ouverture défini par son prédécesseur. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mardi 10 avril 2012

Une Biennale de la danse 2012 très ouverte

En septembre, sur une période plus resserrée, la 15e Biennale de la danse proposera un panel large de «toutes» les danses : du hip-hop de la Cie Käfig ou de Mortal Combat au néoclassicisme de Jiri Kylian (reprise de One of a kind par le Ballet de l'Opéra), en passant par le buto japonais (Ushio Amagatsu de la célèbre Cie Sankai Juku créera une nouvelle pièce à l'Opéra), les danses balinaises de la Troupe des artistes de Sebatu s'inspirant d'Antonin Artaud, les chorégraphies très plasticiennes de Rachid Ouramdane, la danse engagée et survitaminée de la sud-africaine Robyn Orlin, le flamenco puissant et radical du génial Israel Galvan, un spectacle du Ballet Preljocaj s'inspirant d'un écrit de Laurent Mauvignier, un solo concocté par le sulfureux Jan Fabre ou l'imagerie baroque de Philippe Decouflé... Comme à l'accoutumée et pour

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