Accélération de particules

SCENES | Les héros tchekhoviens par définition s’ennuient. Mais plutôt que d’étirer le temps, l’Argentin Daniel Veronese l’accélère jusqu’à l’étourdissement dans une version énergique et vivace de "La Mouette" rebaptisée "Les Enfants se sont endormis". Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 7 février 2013

Photo : © Catherine Vinay


Méfiez-vous des apparences. Personne ne dort dans cette adaptation plus respectueuse qu'il n'y parait de La Mouette - le changement de titre est un leurre. Les personnages, empêtrés dans leurs vies ratées et languissantes, brassent et parlent à toute allure comme pour contrer le néant et l'inaction - la pièce, en espagnol surtitré, dure 1h30 contre plus de 2h habituellement, se mourrant sur une portion congrue du plateau, territoire volontairement rabougri par une marque au sol. Dans leur modeste maison, pas de grands murs et de beaux fauteuils mais des accessoires de base entravant leurs déplacements entre des murs pas franchement rafraîchis. Car comme dans le texte de Tchekhov, les dix personnages sont bel et bien coincés : ils ont beau essayer de s'échapper par l'une des nombreuses portes, ils finissent toujours par revenir se cogner les uns aux autres. Déjà venu à Lyon avec des variations d'Ibsen (Maison de poupée et Hedda Gabler, renommées Le Développement de le civilisation à venir et Tous les grands gouvernements ont évité le théâtre intime), le metteur en scène Daniel Veronese prouve une fois de plus qu'il a gardé dans son travail des traces de sa vie passée de marionnettiste tant il tire presque à vue les ficelles de ses interprètes.

Réveil percutant

De la tradition du théâtre argentin et sud-américain (du moins de ce que l'on peut en percevoir de France), il semble être un parfait exemple, avec sa manière décomplexée et finalement très simple de mettre en espace, de privilégier le récit, les altercations et la proximité des personnages dans un style inspiré des tele novelas - à la manière de la jeune troupe Timbre 4 de Claudio Tolcachir et de son Cas de la famille Coleman, présenté la saison passée à Villefranche. Avec Veronese et sa troupe soudée et fidèle, le théâtre vit, Tchekhov sort de son linceul. «On commence à s'ennuyer» disent en boucle Trigorine, Treplev ou Nina. Mais jamais ils ne laissent le temps au spectateur de faire sienne cette réplique.

Les Enfants se sont endormis
au théâtre de la Croix-Rousse, jusqu'au vendredi 22 février


Les Enfants se sont endormis

D'après "La Mouette" de Tchekhov, ms Daniel Veronese, 1h30, en espagnol surtitré. Arkadina, Nina, Treplev, sont pris dans des histoires d'amour et de théâtre qui se croisent et échouent
Théâtre de la Croix-Rousse Place Joannès Ambre Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Ostermeier s'empare de Tchekhov

Théâtre de Villefranche | Aucun théâtre de la Métropole n'a programmé Ostermeier cette année : c'est à Villefranche (les 8, 9 et 10 février) qu'il faut aller, et si cela exige de (...)

Nadja Pobel | Mardi 31 janvier 2017

Ostermeier s'empare de Tchekhov

Aucun théâtre de la Métropole n'a programmé Ostermeier cette année : c'est à Villefranche (les 8, 9 et 10 février) qu'il faut aller, et si cela exige de s'organiser pour les non motorisés (aller en TER et retour en autostop), en contrepartie sachez qu'il reste de la place. Ce serait idiot de ne pas en acquérir, c'est plutôt rare... Le metteur en scène star vient avec une distribution en français (Valérie Dréville en tête, excusez du peu !) pour une adaptation de La Mouette déjà montée en 2013 à Amsterdam avec une autre troupe. Nous ne l'avons pas encore vue, mais au travers des répétitions filmées pour Arte, l'Allemand qui s'est appuyé sur une traduction de l'écrivain Olivier Cadiot, a tenté de rapprocher au maximum ses acteurs des personnages en les faisant travailler des impros d'après leur vie réelle. Autant de matière pour oublier le siècle et demi qui sépare l'écriture de Tchekhov d'aujourd'hui, et laisser entrer dans l’œuvre du Russe des problématiques bien actuelles comme le devenir de l'Europe et celle des artistes et des intellectuels.

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Tchekhov enchaîné

Théâtre de l'Élysée | Une jeune compagnie issue de l'ENSATT s'empare de deux courtes pièces de Tchekhov qui ne se valent pas, dans un spectacle inégal.

Nadja Pobel | Mardi 22 novembre 2016

Tchekhov enchaîné

Comme toujours, emprisonnés dans leur vie trop tracée, les personnages tchékhoviens de L'Ours et de Ivanov s'ennuient et étouffent bien avant que le dramaturge ne donnent naissance à Nina (La Mouette) ou Lioubov (La Cerisaie). Mais Platonov et ses excès en tous genres sont déjà passés par là. Dans L'Ours, en un acte, une jeune veuve se retranche dans son chagrin que vient agiter un homme des bois réclamant son dû ; Ivanov, plus longuement, conte la lâcheté et l'hédonisme des petits bourgeois pour détourner les yeux de la douleur. Dans les deux cas, l'homme est rustre. Julie Guichard parvient à créer une atmosphère sèche, avec seulement quelques éléments de décor bien utilisés (dont un tabouret qui se brise sans cesse) mais ses personnages sont trop modeux (ah, le sweat avec perroquet pailleté...), en constante représentation d'eux-mêmes dans un trop-plein de gestes virant presque au one-man-show dans L'Ours, interpellation du public comprise. Il est fort possible que le texte extrêmement répétitif encourage ce pilonnage

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Anton Tchekhov 1890

ECRANS | De René Féret (Fr, 1h36) avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Jacques Bonnaffé…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Anton Tchekhov 1890

Comme il l’avait fait pour Nannerl, la sœur de Mozart, René Féret consacre à Anton Tchekhov un biopic en costumes qui louvoie entre académisme télévisuel et volonté de ne pas se laisser embastiller par sa reconstitution. Projet bizarre, assez ingrat, qui récupère des défauts de tous côtés, que ce soit dans des dialogues beaucoup trop sentencieux et littéraires ou dans une caméra à l’épaule qui, loin de donner de l’énergie à la mise en scène — comme chez Benoît Jacquot, quand il est en forme — souligne surtout le manque de moyens de l’entreprise. Il y a aussi cette manière très scolaire d’exposer sa thèse sur l’auteur : médecin modeste et pétri d’un sentiment de culpabilité et d’impuissance, Tchekhov — Nicolas Giraud qui, comme les autres jeunes acteurs du film, paraît frappé d’anachronisme — ne s’épanouit pas non plus dans la littérature, se jugeant indigne des honneurs qu’on lui consacre. Il faudra qu’il s’exile dans un bagne pour que ses deux vocations se rejoignent et que Tchekhov parvienne à une forme de paix intérieure. C’est d’ailleurs le

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Réparer les vivants

SCENES | Aux Célestins, "Platonov" nous plonge, 3h30 durant et en (très) bonne compagnie du collectif Les Possédés et d’Emmanuelle Devos, dans une Russie qui ne subodore pas encore les révolutions du XXe siècle. Un beau voyage. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 novembre 2014

Réparer les vivants

«Qu’est-ce qu’il y a ? – Rien, on s’ennuie». Pas de doute, dès la première réplique de la pièce, nous sommes chez Tchekhov. À la campagne bien sûr, loin de la fureur urbaine de Moscou ou Saint-Petersbourg. Loin de la vie. Quoique. Car si les personnages du maître russe perdent leurs repères et leur richesse en même temps que leurs amours s’écroulent – tandis que d’autres, gravitant autour d’eux, cherchent à récupérer quelque cœur ou argent – de toute évidence, tous vivent, leur ennui devenant le terreau de leurs désirs balbutiants. Anna Petrovna, jeune veuve criblée de dettes, reçoit dans sa maison, comme chaque été. Parmi les convives, l’orgueilleux Mikhaïl Vassilievitch Platonov, instituteur marié, frustré de ne pas être un grand écrivain au bras d’une femme plus désirable que la sienne, au point qu'il va se mettre en tête de séduire celles des autres. Pour restituer tous ces liens avec fluidité, il fallait un collectif fort. Celui des Possédés s’est formé il y a dix ans et la plupart de ses membres sont issus du cours Florent. Emmenés par Rodolphe Dana, metteur en scène et acteur (Platonov himself), ils ont un sens du rythme et de l’espace qui, c’est

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Amis du peuple

SCENES | La rentrée théâtrale 2013 démarre sous des auspices dont aucun curieux (amateur ou – et surtout - réfractaire) n’osait rêver : Robert Lepage puis Thomas Ostermeier sont parmi nous en janvier. S’ensuivront de bons restes d’Avignon, des argentins bluffants et des retrouvailles. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 janvier 2013

Amis du peuple

Joël Pommerat n'est pas le seul incontournable de la planète théâtre ; pour trouver aussi talentueux et singulier, il faut pousser les frontières. Coup de chance, les Célestins et le TNP ont convié dans leurs salles le Canadien Robert Lepage et l’Allemand Thomas Ostermeier. Le premier vient avec une pièce créée en mai dernier à Madrid,  Jeux de cartes : Pique, début d’une tétralogie explorant les rapports entre le monde occidental et le monde arabe. Puisque la pièce ne peut se jouer que dans un lieu circulaire, elle le sera au Studio 24 à Villeurbanne (voir portrait de Robert Lepage en page 12). Ostermeier arrive lui avec un spectacle phare du dernier festival d’Avignon : Un ennemi du peuple, où il dynamite une fois de plus l’œuvre d’Ibsen, déjà infiniment moderne pour son époque. Ça suinte, ça gicle, ça crie, ça vit avec une force scénique qui n’a d’égale que sa maîtrise. Autre pépite du festival qui déboule sur "nos" planches bientôt : Plage ultime (Renaissance, mars) d’après Crash de J.C. Ballard, surprenante pièce de la jeune Séverine Chavrier qui prend son temps et nous renvoie à notre va

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Regardez la différence

SCENES | Ceci n’est pas un classique mais presque un soap-opéra théâtral qui emporte tout sur son passage. Avec "Le Cas de la famille Coleman", Claudio Tolcachir démontre une nouvelle fois que le théâtre argentin ne manque pas d’air. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 16 février 2012

Regardez la différence

On serait bien incapable de faire une amorce de thèse sur le théâtre sud-américain mais force est de constater que lorsqu’il vient (trop rarement) à nous, il laisse de beaux souvenirs. En 2007, la troupe brésilienne d’Enrique Diaz n’avait pas peur de détricoter les classiques Hamlet et La Mouette en portant les coulisses et la fabrication du spectacle sur le plateau du Théâtre national populaire. L’an dernier, l’Argentin Daniel Veronese, après avoir tâté lui aussi du Tchekhov, investissait la petite salle des Célestins avec aussi un dytique qui envoyait balader conventions et codes des glaciales et captivantes pièces d’Ibsen. Maison de poupée et Hedda Gabler se faisaient écho dans un décor de bande dessinée aux couleurs éclatantes, trop belles pour que ne s’y trament pas de drames. À chaque fois, ces créations ont eu en commun de redonner souffle et vitalité à des écrits dont l’extraordinaire modernité est parfois oubliée, étouffée par les metteurs en scène. Avec Le Cas de la famille Coleman, déjà passé par le TNP il y a dix-huit mois, Claudio Tolcachir ne s’emba

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La fin d'une époque

SCENES | Entretien / Stéphane Braunschweig, directeur du Théâtre National de Strasbourg, met en scène Les Trois Sœurs de Tchekhov, au Théâtre National Populaire. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Mercredi 25 avril 2007

La fin d'une époque

Vous avez souhaité révéler la signification moderne du texte de Tchekhov. Cela était nécessaire selon vous ? Stéphane Braunschweig : Les Trois Sœurs est une pièce qui raconte la fin d'une époque, la fin du XIXe siècle en l'occurrence. Je voulais faire un pont avec ce que nous vivons aujourd'hui. Tchekhov nous présente des jeunes femmes angoissées, qui ne parviennent pas à passer dans une autre époque. C'est pour cela que j'ai choisi des costumes anciens au début de la pièce qui évoluent vers des costumes plus contemporains. Je voulais réellement créer du lien entre l'époque dont nous parle Tchekhov et la nôtre. Dans la même logique, vous avez choisi des comédiennes très jeunes pour interpréter les personnages féminins... Souvent, les metteurs en scène choisissent des actrices qui n'ont pas l'âge des personnages qu'elles jouent. Les trois sœurs sont très jeunes, elles ont entre 20 et 28 ans. Je voulais faire entendre qu'il s'agit d'une pièce sur la jeunesse. Ces femmes ont été bercées par des valeurs humanistes, élevées par un père militaire qui voulait que ses filles soient instruites, qu'elles travaillent, qu'elles participent au progrès par l'éducation. Dans cette pièce, on se

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