Chéreau s'éteint

SCENES | Metteur en scène majeur du théâtre français de ces quarante dernières années et figure marquante du TNP, Patrice Chéreau s’est éteint ce lundi à 68 ans des suites d’un cancer du poumon. Retour - forcément trop bref - sur la carrière et l’œuvre de cet artiste complet. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 7 octobre 2013

Photo : Massacre à Paris


Il est des petits trésors qu'on reçoit en héritage, comme un ticket de théâtre rose foncé. Un ticket de Massacre à Paris, qui fait l'ouverture en 1972 du TNP décentralisé à Villeurbanne. Quelques mois plus tôt, Jacques Duhamel, ministre des Affaires Culturelles, a donné cette fameuse appellation à un théâtre de province, le Théâtre de la Cité, bien loin de Chaillot, où il est né. La direction en est confiée à Roger Planchon, déjà dans les murs, qui décide de la partager avec Robert Gilbert et Patrice Chéreau. Ce dernier a alors 28 ans. Il monte cette tragédie sur les jeux de pouvoir de Christophe Marlowe. Sur scène : de la démesure avec de l'eau, un mur taché d'humidité et des tours immenses et expressionnistes imaginées par le fameux scénographe Richard Peduzzi, avec qui Chéreau avait déjà collaboré sur de nombreuses pièces (l'Italiana in Algeri, Richard II…) et avec qui il entretiendra une longue fidelité artistique. Durant l'élaboration de ce spectacle, il note pour lui-même, le 15 février 1972 : «être libre dans le travail, c'est-à-dire faire d'abord une vraie distribution». Car Patrice Chéreau est un formidable directeur d'acteur. D'Isabelle Sadoyan dans Massacre à Paris à Pascal Gréggory (pilier professionnel et personnel de son parcours) et Valeria Bruni-Tesdeschi, qu'il avait récemment encore dirigés, lorsqu'il fut le premier artiste invité à créer au Louvre en 2010, il n'a eu de cesse de mettre le comédien au centre du jeu. Il a rendu Dominique Blanc émouvante à se damner dans le texte bouleversant de Marguerite Duras, La Douleur. Il a transformé aussi Romain Duris en un surprenant très grand acteur de théâtre dans La Nuit juste avant les forêts.

Ceux qui l'aiment…

Né en 1944 dans le Maine-et-Loir, il aura exercé de nombreux métiers (acteur, réalisateur, directeur de théâtre aux Amandiers de Nanterre notamment, scénariste) mais il aura toujours et avant tout été un metteur en scène de théâtre -et d'opéra-, faisant découvrir très tôt en France l'œuvre de Bernard-Marie Koltès. Comme Strehler, il aime mettre à nu la machinerie théâtrale et tout monter. Ces dernières années, il était allé vers plus de dépouillement comme dans la belle adaptation de Jon Fosse passée par les Nuits de Fourvière 2011, I Am the Wind.

Chéreau arrive dans le milieu du cinéma en 1975 lorsqu'il réalise La Chair de l'orchidée. Point d'orgue de cette filmographie, La Reine Margot avec l'un de plus beaux rôles d'Isabelle Adjani, suivi du succès de Ceux qui m'aiment prendront le train. Suivront Intimité, Son frère, le splendide Gabrielle et récemment l'inégal Persécution. Il travaillait ces derniers temps sur la mise en scène de Comme il vous plaira de William Shakespeare avec Gérard Desarthe et Clotilde Hesme, programmé à l'Odéon en mars prochain.

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Duris sort du bois

SCENES | D’un texte de Koltès, tortueux et rude, Romain Duris fait un spectacle puissant grâce à son talent plus grand encore qu’imaginé. Pour sa première apparition au théâtre, il prouve qu’il a toute sa place sur les planches. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 12 mars 2012

Duris sort du bois

Il ne s’agit pas de faire d’Une nuit juste avant les forêts un référendum pour ou contre Duris (d’autres grands noms l’accompagnent sur l’affiche : mise en scène co-signée par Patrice Chéreau et texte de Bernard-Marie Koltès) mais après 1h30 de spectacle, force est de constater que le comédien, depuis peu au théâtre (exception faite d’un balbutiement dans Grande École de Jean-Marie Besset en 1995), emporte tous les suffrages. Il est fait pour ça. Il faut dire que Romain Duris a bien grandi depuis le succès dont il a très tôt auréolé et sur lequel il a surfé presque malgré lui après les films de Cédric Klapisch (Le Péril jeune, L’Auberge espagnole, Les Poupées russes mais aussi le très réussi Paris). Et puis en un jour béni pour le cinéma, l’immense Jacques Audiard en a fait une petite frappe mélomane qui refuse de suivre le chemin tracé par son magouilleur de père dans De battre mon cœ

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L’art populaire du théâtre

ACTUS | Story / Ce n’est pas une superstition qui se cache derrière le 11.11.11, date de réouverture du TNP de Villeurbanne, mais un hommage à son passé : le lieu a été inauguré le 11 novembre 1920 au Trocadéro, à Paris. Depuis 1972, l’un des plus importants théâtres français est implanté à Villeurbanne. Récit de ce «défi en province». Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 novembre 2011

L’art populaire du théâtre

Il y a plusieurs histoires du Théâtre National Populaire. Celle de cette appellation-même née à Paris au Trocadéro et confiée à Firmin Gémier, acteur et metteur en scène. Au sortir de la guerre, après bien des changements de noms, le TNP est aussi l’histoire de Jean Vilar, qui en prend la direction de 1951 à 1963, toujours à Chaillot, puis de Bob Wilson. Parallèlement, à Lyon, un jeune metteur en scène-acteur-auteur crée le théâtre de la Comédie en 1952 (aujourd'hui théâtre des Marronniers). Rapidement à l’étroit dans cette salle de cent places, il veut plus grand mais Lyon ne lui offre rien (Pradel est moins accommodant qu’Herriot) et c’est chez le voisin villeurbannais qu’il trouve hospitalité. Le maire Étienne Gagnaire lui permet de diriger (à 26 ans !) le Théâtre municipal de la Cité. Contrairement à ses missions, Roger Planchon ne poursuit pas la programmation d’opérettes, mais continue à faire ses spectacles dans un lieu de mille places au cœur du Palais du travail. En quinze ans, après avoir monté des classiques, des contemporains (Vinaver dès son premier texte, Aujourd’hui ou les coréens), après des anicroches avec le maire SFIO qui prend Planchon pour un «g

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Persécution

ECRANS | Passée son introduction intrigante, 'Persécution' fait figure de ratage pour un Patrice Chéreau enfermé comme ses personnages dans une logorrhée sur les impasses de l’amour, filmée avec un volontarisme irritant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 décembre 2009

Persécution

La première scène de Persécution est soufflante. C’est sans doute le morceau de cinéma le plus intense jamais filmé par Patrice Chéreau, et on pense alors que le metteur en scène va donner une suite magistrale à son précédent Gabrielle. Dans le métro, des visages anonymes attendent leur station, pendant qu’une SDF circule au milieu des usagers en leur réclamant un euro. Elle s’arrête devant une femme un peu forte et la gifle violemment, sans raison. Témoin de la scène, Daniel (Romain Duris, qui s’agite en pure perte dans le film) s’approche de la fille en pleurs ; pas vraiment pour la consoler, plutôt pour la bombarder de questions et chercher à comprendre le pourquoi de ce geste inexplicable. Ce qui a tendance à aggraver les choses… Surgit alors de nulle part un type visiblement cinglé (Anglade, bien flippant) qui, à son tour, va persécuter Daniel, lui déclarant son amour, s’introduisant chez lui en son absence, le surveillant depuis l’appartement d’en face… Ce premier quart d’heure en forme de poupées russes de l’inquiétude place les personnages dans un monde où la menace semble s’immiscer partout, et en premier lieu dans les endroits les plus quotidiens. Ché

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Chéreau, littéralement

SCENES | Théâtre & Cinéma / Après un été lyrique à Aix-en-Provence, Patrice Chéreau revient au cinéma avec Gabrielle, son 9e film, et repart en tournée pour lire Guibert et Dostoievski. Et si, derrière l'homme de scène devenu cinéaste, se cachait un authentique passeur de mots et de récits ? Christophe Chabert

Marlène Thomas | Mercredi 5 octobre 2005

Chéreau, littéralement

Il le dit encore aujourd'hui : le théâtre n'est plus pour lui. Et cela fait longtemps que Patrice Chéreau le répète. Même si sa création de Phèdre avec Dominique Blanc en 2003 a été acclamée comme un des plus grands spectacles montés sur les planches ces dernières années, Chéreau veut qu'on le regarde comme un cinéaste. Quand il y revient, sur ces planches qui ont assuré sa gloire comme metteur en scène d'abord, comme directeur ensuite, du TNP à Villeurbanne aux Amandiers de Nanterre, c'est avec un texte à la main et lui comme seul interprète : ceci n'est pas de la mise en scène. Pourtant, le texte, il le connaît presque par cœur, capable de le laisser sur la table et de le faire vivre comme le meilleur des tragédiens. Il lit Dostoievski et Guibert, des monologues littéraires : ceci n'est pas du théâtre car Chéreau est "de la vieille école" comme il le dit lui-même. "Je pense qu'au théâtre, on monte des pièces de théâtre". "Restez !" Et au cinéma, visiblement, on adapte de la littérature. Dès son premier film, La Chair de l'orchidée avec Charlotte Rampling, Chéreau s'inspirait d'un polar de James Hadley Chase. Par la suite, i

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