Sens interdits, jours 5 & 6 : aux noms des pères

SCENES | "El año en que nací" de Lola Arias.

Nadja Pobel | Mardi 29 octobre 2013

Appliquant à la lettre une mesure de gauche existante (oui ça existe encore parfois), nous nous sommes accordés une pause dominicale.

Retour au théâtre ce lundi avec la première déception du festival : El año en que nací, présenté au Radiant. Onze jeunes Chiliens nés entre 1971 et 1989 racontent la dictature de Pinochet et le sort de ses opposants via l'histoire vraie de leurs pères. Au plateau, le dispositif scénique est réjouissant : une table en verre avec caméra à jardin (qui, exactement, comme dans Je suis de Tatiana Frolova, va servir à faire défiler des documents liés à l'histoire de chacun), une série de casiers de lycées américains en fond de scène et des comédiens à vue côté cour... Et puis des micros et une guitare, qui semblent garantir que la pièce ne se vautrera pas dans la naphtaline passéiste. Problème, les onze racontent leur histoire sur le même mode opératoire : des documents réels ayant appartenus à leurs paternels (photos, pièces d'identité...) sont systématiquement filmés, projetés sur écran et sourlignés au feutre au fur et à mesure qu'ils sont commentés.

C'est là que le bât blesse : nous sommes en effet bien plus dans le commentaire que dans la création. Avec ses artifices visuels plutôt bien maitrisés, le troupe ne transmet pas plus d'émotions et de vérités historiques que les filles égyptiennes de Bussy monologues par exemple, qui bricolaient parfois maladroitement leurs témoignages. Par ailleurs, à force de parler de leurs géniteurs, les comédiens tombent dans un des travers du théâtre actuel (que même les meilleurs n'évitent pas parfois, cf récemment Chapitres de la chute d'Arnaud Meunier) : l'utilisation abusive du style indirect. À force de dire «ils» et non «je», ils sont dans l'impossibilité d'interpréter des personnages. Personnages qui n'existent d'ailleurs pas : ils ne jouent pas leurs pères et l'enfant qu'ils sont n'est pas le sujet de cette pièce, mais son prétexte. Dès lors, difficile de bâtir une dramaturgie qui puisse nous tenir en haleine les deux heures du spectacle. Les onze s'accompagnent, se succèdent les uns aux autres, inventent une manif un peu démago (et hop, incursion totalement incongrue de Leonarda) mais ne s'affrontent pas ni ne font corps, pas même dans une scène commune de repas, où, craignant peut-être que le public ne les perdent de vue, ils s'assoient en arc de cercle face à nous et non pas comme ils l'auraient fait naturellement, tout autour de la table quitte à nous tourner le dos.

« Et à tant s'effacer, nos pères ont disparus... »


Ce dispositif AB Productions ne rend guère service au spectacle et renvoie de manière assez cruelle à l'autre pièce chilienne présentée dans ce festival : Villa + Discurso, où les trois filles parlaient précisément au nom de leurs personnages (et non d'elles-mêmes, créant ainsi de véritables figures), se crêpaient le chignon avec une force sidérante et n'hésitaient pas à oublier la salle, signant ainsi une double marque de confiance envers le spectateur et leur propos - ce qu'elles jouaient sur scène était assez solide pour que nos yeux les suivent en toutes circonstances. Peut-être aussi que El año en que nací pêche par l'inexpérience de sa troupe. Les onze ne sont pas comédiens de métier, et cela se voit. Si ce n'est pas une tare rédhibitoire (Bussy monologues, encore lui, a prouvé le contraire), ça ne peut être une éternelle marque de fraîcheur et prouve que la vigueur du témoignage (le propos de la pièce reste évidemment très intéressant) ne peut pas tout. Enfin, le dernier défaut de cette pièce a été énoncé par les protagonistes eux-mêmes en conclusion : ils parlent beaucoup du passé, peu du présent et pas du tout de l'avenir et n'évitent pas l'écueil du documentaire un peu vain. Là encore, la comparaison avec Villa + Discurso, inévitable dans ce festival, est assez violente. La pièce de Guillermo Calderón donnait d'autant plus de poids au récit de la tragédie chilienne qu'elle réfléchissait en permanence à ses conséquences, omniprésentes dans le Chili d'aujourd'hui.


El Año en que naci - L'année où je suis né(s)

Chili-Argentine. De Lola Arias, 2h, en espagnol surtitré. Onze chiliens nés entre 1971 et 1989 retracent l'histoire récente de leur pays
Radiant-Bellevue 1 rue Jean Moulin Caluire
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Sens interdits 2013, jours 7 & 8 : L’Adieu aux larmes

SCENES | "Regards de femmes" de Chrystèle Khodr et Chirine El Ansary. "Pendiente de voto" de Roger Bernat. "L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge" de Georges Bigot et Delphine Cottu.

Nadja Pobel | Jeudi 31 octobre 2013

Sens interdits 2013, jours 7 & 8 : L’Adieu aux larmes

Sens Interdits s’est achevé pour nous avec deux pièces déjà vues en amont du festival et dont vous avions parlé dans la version papier du Petit Bulletin. Si Pendiente de voto s’avère être un spectacle très dépendant de la participation du public et de sa capacité à débattre intelligemment ou pas (ce qui fut loin d’être le cas lors de notre séance), L’Histoire terrible… est lui d’une solidité constante. La troupe de jeunes Cambodgiens a fait se lever spontanément toute la grande salle des Célestins après 3h30 en khmer exigeantes et néanmoins passionnantes. Et nous voilà à nous demander depuis quand nous n'avions pas vu pareil enthousiasme du public dans cette ville de Lyon réputée (et souvent à juste titre) froide. En effet peu nombreuses sont les pièces à pouvoir déclencher une vraie ferveur au cours d’une saison. Sur le festival, elles furent pourtant plus d'une, qui plus est dans des salles bien remplies, quand elles n’étaient pas

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Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

SCENES | "Chœur de femmes" de Marta Górnicka. "Je suis" de Tatiana Frolova.

Nadja Pobel | Dimanche 27 octobre 2013

Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

Il est facile de parodier cette petit phrase perfide et cynique que Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait prononcée lors de l’évacuation musclée de trois-cents sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996, mais elle résume bien notre quatrième journée passée à Sens interdits, le cœur s'y étant allègrément confondu avec le chœur des Polonaises. Nous les avions ratées lors de leur passage dans ce même festival en 2011, et ce n’est pas en voyant Chœur de femmes que notre curiosité fut rassasiée. Car aussitôt conquis, la frustration de manquer les deux autres volets (Magnificat et Requiemachine) a fait son apparition (on ne pas être partout…). C’est que ces femmes de tous âges, toutes tailles et toutes corpulences, sont épatantes. Impeccablement dirigées, autant vocalement que dans l’espace du plateau, par Marta Górnicka, elles disent rien moins qu’elles existent, que la vaisselle ne leur est pas exclusivement réservée, que Lara Croft, c’est elles aussi. Elles le martèlent avec conviction mais aussi avec humour, elles le chantent collectivement, et parfois

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Sens Interdits 2013, jour 3 : ArabRévolt

SCENES | "ArabQueen" de Nicole Öder. "Invisibles" de Nasser Djemaï.

Nadja Pobel | Samedi 26 octobre 2013

Sens Interdits 2013, jour 3 : ArabRévolt

Ca va, ça vient sous le chapiteau posé devant les Célestins. Une première pour ce festival qui du coup revêt vraiment un aspect convivial (café, snack, librairie, et un même un bal balkanique survolté !). Mais pas le temps de s’attarder aux débats sur la place publique et de discuter du nouvel espace de liberté conquis par les artistes tunisiens ou égyptiens après les révolutions arabes. Nicole Öder et ses copines allemandes nous attendent au TNG. Filons.   Reines d’elles-mêmes Un cube carré bien tassé et un sol blanc immaculé. Voilà tout. Avec si peu, Tanya Erarstin, Inka Löwendorf et Sasha Ö Soydan vont faire beaucoup dans ArabQueen. À cour et jardin, à peine dans l’ombre, elles opèrent aux yeux de tous leurs transformations pour incarner pléthore de personnes récurrentes, hommes ou femmes, vieux ou ados. Rien n’est caché. Et ça marche ! Seule l’une d’elles interprète, de bout en bout ou presque, Mariam, jeune fille d’aujourd’hui qui vit dans un foyer d’hier, celui de ses parents traditionnalistes immigrés en Al

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Sens interdits 2013, jours 1 et 2 : Les femmes au pouvoir

SCENES | Maudit soit le traître à sa patrie. Bussy monologues. Villa + Discurso.

Nadja Pobel | Vendredi 25 octobre 2013

Sens interdits 2013, jours 1 et 2 : Les femmes au pouvoir

Après une ouverture coup de poing, passablement énervée et sacrément accusatrice envers les spectateurs (qui tous n'ont pas souhaité la nomination de Manuel Valls au ministère de l'Intérieur, quoi qu'en disent les véhéments comédiens) par les Croates et Slovènes de Maudit soit le traître à sa patrie, le programme de jeudi fut plus posé mais pas moins calme et tranchant.   Un héros ? Des égyptiennes ! À peine débarquées d'Egypte, Mona El Shili et Sondos Shabayek ont posé leurs petites affaires en fond de scène du Théâtre de l'Elysée : des foulards, une brosse à cheveux, une poupée d'enfant... Et pendant une heure, dans Bussy Monologues, elles ont incarné leurs compatriotes féminines qui, depuis plusieurs années, leur laissent des témoignages à l'Université américaine du Caire, là où les deux jeunes filles se sont rencontrées et ont eu l'idée de ce spectacle - dont une partie seulement est présentée ici. Il y est question du corps de la femme, de l'apparition des règles aux premiers désirs, des tentatives d

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Mon vieux

SCENES | Pour sa troisième pièce en tant qu’auteur, le Grenoblois Nasser Djemaï s’intéresse aux travailleurs immigrés restés en France sans leur famille. Et offre un spectacle d’une justesse de ton remarquable. Aurélien Martinez

Benjamin Mialot | Mardi 22 octobre 2013

Mon vieux

Les invisibles, ce sont ces « travailleurs immigrés, écartelés entre les deux rives de la Méditerranée, qui ont vieilli ici, en France » explique en note d’intention l’auteur et metteur en scène Grenoblois Nasser Djemaï. « Ils sont restés seuls, pour des raisons diverses. La France est devenue leur pays, mais ils sont devenus des fantômes. » Un constat cruel et désabusé sur une société française qui a longtemps fait appel à une immigration de travail, mais qui a ensuite refusé de considérer ces travailleurs comme des citoyens à part entière. Nasser Djemaï s’est ainsi servi d’une histoire à la Wajdi Mouawad centrée sur la quête des origines (à la mort de sa mère, un jeune homme apprend qu’il a un père, et part à sa recherche) pour dresser le portrait de ces Chibanis (cheveux blancs en arabe) aujourd’hui à la retraite et vivant en groupe dans des foyers, loin de la collectivité et – surtout – de leur famille restée au bled. Je t’aime, moi non plus En suivant les énigmatiques derniers mots prononcés par sa mère sur son lit de mort, Martin, agent immobilier à la

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