Sens interdits 2013, jours 7 & 8 : L'Adieu aux larmes

SCENES | "Regards de femmes" de Chrystèle Khodr et Chirine El Ansary. "Pendiente de voto" de Roger Bernat. "L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge" de Georges Bigot et Delphine Cottu.

Nadja Pobel | Jeudi 31 octobre 2013

Photo : DR


Sens Interdits s'est achevé pour nous avec deux pièces déjà vues en amont du festival et dont vous avions parlé dans la version papier du Petit Bulletin. Si Pendiente de voto s'avère être un spectacle très dépendant de la participation du public et de sa capacité à débattre intelligemment ou pas (ce qui fut loin d'être le cas lors de notre séance), L'Histoire terrible… est lui d'une solidité constante. La troupe de jeunes Cambodgiens a fait se lever spontanément toute la grande salle des Célestins après 3h30 en khmer exigeantes et néanmoins passionnantes. Et nous voilà à nous demander depuis quand nous n'avions pas vu pareil enthousiasme du public dans cette ville de Lyon réputée (et souvent à juste titre) froide. En effet peu nombreuses sont les pièces à pouvoir déclencher une vraie ferveur au cours d'une saison. Sur le festival, elles furent pourtant plus d'une, qui plus est dans des salles bien remplies, quand elles n'étaient pas archi bondées comme pour Invisibles de Nasser Djemaï à la Croix-Rousse.

Aux femmes, la patrie reconnaissante

Dans cette dernière ligne droite, deux jeunes femmes, l'une libanaise, l'autre égyptienne, ont relevé le défi du monologue dans deux spectacles présentés successivement sous le titre rassembleur de Regards de femmes. Si l'exercice est périlleux, parfois trop long, il disait une fois encore l'importance de la parole féminine. Lorsque le vaillant Patrick Penot, directeur et inventeur de ce festival international, annonçait avant l'été que cette édition serait à 70% composée d'artistes de sexe féminin, nous n'y avions guère prêté attention, l'essentiel étant que les pièces soient bonnes, quel que soit le genre de leurs metteurs en scène. Au bout de ces huit jours, il apparait pourtant clair que c'est du théâtre de femmes (même les rôles Sihanouk et Pol Pot sont tenu pour deux jeunes filles !) que nous avons vu. Dans tous les cas, il ne s'agissait toutefois pas de véhiculer un discours spécifiquement féministe, mais de dire simplement l'état du monde.

Et personne ne pouvait mieux le faire que des femmes, tant elles sont reléguées au second rang, que ce soit dans les pays arabes, où les révolutions permettent surtout - pour l'instant - un retour du religieux (Bussy monologues, Regards de femmes) ou dans les pays occidentaux, englués dans leur traditionalisme (les chœurs polonais) et où les immigrés s'accrochent à des coutumes arriérées (ArabQueen). A chaque fois, elles n'ont pas revendiqué de droits, n'ont jamais confondu la scène de théâtre avec une manifestation politique. Et pour cause : il n'y a pas meilleure manière d'affirmer cette différence homme/femme qu'en évitant d'en faire le sujet principal. Elles ont en revanche su utiliser leur outil artistique sous toutes ses formes, dans des spectacles plus ou moins bricolés, chantés et joués ou d'une parfaite maitrise technique, comme Je suis par la sibérienne Tatiana Frolova (à voir jusqu'au 9 novembre encore).

Ici et maintenant

Tout au long du festival, il a été question d'un monde en cours, jamais d'un cours d'histoire. Même les Cambodgiens de Sihanouk ont tissé des fils avec le présent, ne serait-ce que parce que cette création est la concrétisation d'une épopée théâtrale née en 1985 à la Cartoucherie de Vincennes. Une épopée qui se poursuit aujourd'hui miraculeusement et qui, peut-être connaitra, une suite là-bas, au nord de Phnom Penh, à Battambang, d'où ils viennent et où ils retourneront fin novembre. Les Croates et les Slovènes de Maudit soit le traître à sa patrie, tonitruant et pas toujours convaincant spectacle d'ouverture, ont aussi relaté l'état des relations entre les héritiers de la défunte Yougoslavie éclatée : des liens durs, tendus, électriques, violents, et parfois drôles. Les deux spectacles chiliens, même si diversement appréciés (notre préférence allant très nettement à Villa + Discurso de Calderon plutôt qu'à El año en que naci de Lola Arias) ont eux dit avec force et de concert que la dictature de Pinochet reste une actualité chaude de ce pays : le tyran a beau avoir quitté le pouvoir en 1990 et être mort en 2006, Michelle Bachelet a beau avoir été l'emblème du redressement de cette nation, la jeunesse chilienne ne s'affaire qu'à comprendre ce que ses parents ont vécu et à déterminer quoi faire des lieux mémoriels mortifères laissés par la junte militaire. Parce qu'il est impossible de faire table rase du passé.

Le voyage s'est achevé en chanson, avec une ritournelle cambodgienne belle à se damner. Au terme de sa 3e édition, il est évident que le festival a grandi. Présente dans dix lieux du territoire de l'agglo lyonnaise, dotée d'un QG sous chapiteau sur la place des Célestins qui lui a offert un véritable supplément d'âme, la manifestation peut maintenant envisager la suite. Patrick Penot l'annoncé avec émotion : vivement 2015 !

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Please, continue (Hamlet), ou quand le théâtre fait sa loi

SCENES | «La justice n'est pas un jeu même si les apparences peuvent le laisser penser, comme si nos habits étaient des costumes» lance jeudi 20 novembre Me Ronald (...)

Nadja Pobel | Mardi 25 novembre 2014

Please, continue (Hamlet), ou quand le théâtre fait sa loi

«La justice n'est pas un jeu même si les apparences peuvent le laisser penser, comme si nos habits étaient des costumes» lance jeudi 20 novembre Me Ronald Gallo, avocat d'Hamlet, lors de son réquisitoire. Nous sommes pourtant au TNP, pas dans une cour d'assises. Mais en amenant la justice sur une scène, Yan Duyvendak et Roger Bernat ont rendu palpables les similitudes de ces deux arts oratoires, non sans prendre soin de les re-situer le plus clairement possible. Les acteurs ont ainsi enfilé un t-shirt sur lequel est mentionné leur rôle, tandis que les autres personnes présentes (des avocats, un huissier, un juge et un expert psychiatre)ont reçu pour consigne d'incarner leur propre rôle sans en dévier. Un fait divers simple, hybride d'un vrai cas et du scénario shakespearien (un homme a tué le père de son ex-petite amie) sert alors d'appui à une forme inédite de pédagogie de la justice, domaine par essence public mais bien mal connu de ceux qui n'y ont pas affaire. Please, continue (Hamlet) est aussi une loupe sur le caractère aléatoire que revêt un tel cérémonial. Tous les avocats et/ou présidents, souvent des pointures (quel bonheur

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Yan Duyvendak : «Un magnifique exercice de lâcher prise»

SCENES | Après "Pendiente de Voto" et "Le Sacre du printemps", le metteur en scène catalan Roger Bernat est à l'affiche avec un nouvel OVNI participatif, "Please, continue (Hamlet)". Soit le procès pour meurtre d'un faux Hamlet par de vrais magistrats, devant un public mué en jury populaire. Sera-t-il condamné ou acquitté ? Pour le savoir, nous appelons à la barre le co-créateur de ce passionnant spectacle, l'artiste néerlandais Yan Duyvendak.

Nadja Pobel | Mardi 25 novembre 2014

Yan Duyvendak : «Un magnifique exercice de lâcher prise»

Diplômé des Beaux-Arts de Sion et de l’école des arts visuels de Genève, comment en êtes-vous venu à concevoir des performances ? Yan Duyvendak : En même temps que les Beaux-Arts, j’ai suivi une formation de danse amateur, puis participé à une espèce de revue de très mauvais goût. J’étais ado et j’aimais beaucoup l’humour utilisé comme une force corrosive. Comme j’étais trop grand pour faire de la danse professionnelle – c’était avant Alain Platel et la possibilité d'avoir des corps spécifiques dans la danse – je me suis ensuite tourné vers l’art visuel, dans lequel j’ai fait une petite carrière. Mais je m’y suis très vite ennuyé, je m’y suis senti très seul et c'était mortifère. J’avais envie de réinjecter de l'humour dans le travail. J’ai alors fait des vidéos, chanté a cappella des chansons existantes qui parlent de l’art (comme J’aurais voulu être un artiste), et c'est devenu une réflexion sur l’art aujourd’hui. J’ai pu faire ça très vite à la fondation Cartier, en 1995. En 2011, vous créez avec Roger Bernat Please, continue (Hamlet), qui relate le procès d'un fa

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Dix incontournables pour 2014/2015

SCENES | Outre les spectacles cités dans notre gros plan et les panoramas lisibles par ailleurs, voici une dizaine de spectacles qui attisent notre curiosité ou réveillent de bons souvenirs. Bien plus, en tout cas, que les deux mastodontes avignonnais un peu fades qui passeront par là, au TNP, "Orlando" d'Olivier Py et "Le Prince de Hombourg" de Giorgio Barberio Corsetti.

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Dix incontournables pour 2014/2015

Phèdre Avec Les Serments indiscrets l’an dernier, Christophe Rauck présentait une version très personnelle, entre suavité et force, de la pièce méconnue de Marivaux. Il s’attaque maintenant au classique de Racine que tous les grands comédiens ont un jour joué dans leur vie, à commencer par Dominique Blanc sous la houlette de Patrice Chéreau. Dans ce casting-ci, on retrouvera la mythique Nada Strancar (dans le rôle de Oenone, nourrice de Phèdre), au milieu d'un décor agrègeant une nouvelle fois les apparats de l’époque Louis XIV à un univers moins propret, aux murs à nu voire lézardés. Rauck se garde de ripoliner les œuvres majeures pour mieux les révéler. Faisons-lui à nouveau confiance. Nadja Pobel Du 8 au 17 octobre aux Célestins  

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Sur Stravinski ou New Order

SCENES | Jusqu'au 5 décembre, le Centre Chorégraphique National de Rilleux-la-Pape propose son deuxième temps fort, "Play Time", ouvert à tous les publics (dès 3 ans (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 20 novembre 2013

Sur Stravinski ou New Order

Jusqu'au 5 décembre, le Centre Chorégraphique National de Rilleux-la-Pape propose son deuxième temps fort, "Play Time", ouvert à tous les publics (dès 3 ans pour Têtes à têtes de Maria Clara Villa-Lobos) et rassemblant les propositions les plus diverses. Les "grands" pourront ainsi s'immerger dans le Sacre du printemps de Roger Bernat (également au programme du festival Micro Mondes) pour une expérience scènique inédite en hommage à Pina Bausch, et les "petits" dans Partituur de la très renommée performeuse croate Ivana Müller, pièce dans laquelle trente enfants sont invités à imaginer une histoire et une chorégraphie dans un pays fictif - et qui sera reprise à la Maison de la danse du 11 au 18 décembre.  Il y aura aussi du hip hop féminin avec le duo Yonder Woman d'Anne Nguyen et un spectacle promettant son pesant de cold rock : The Him de Yuval Pick (directeur du CCN). Cette pièce inspirée de la musique de New Order (et tout particulièrement de leur premier album, le bien no

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Micro Mondes ou l’art en cinq dimensions

CONNAITRE | Des spectacles sensoriels dans de petites jauges : voici venir le festival Micro Mondes qui, pour sa deuxième édition, promet au spectateur d’être un peu plus acteur qu’à l’accoutumée. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 20 novembre 2013

Micro Mondes ou l’art en cinq dimensions

Elle avait déjà travaillé dans de grandes structures culturelles, de belles salles avec de beaux et impeccables spectacles. Puis un jour elle a vu Bucchetino. Céline Le Roux, directrice et fondatrice du festival Micro Mondes, dont la première édition s’est tenue il y a tout juste deux ans, se souvient encore de cette expérience incroyable. Romeo Castellucci, loin de la subversion de ses créations habituelles, avait reconstitué la maison du Petit Poucet et invitait les spectateurs à se coucher dans un des cinquante lits présents. Une fois la couverture repliée sur soi, on écoutait la conteuse nous dire cette histoire en respirant de véritables effluves d’eucalyptus et en entendant grincer l’escalier sous les pas du père montant voir ses enfants dans la pièce d’à-côté. Ce spectacle autant sensationnel que sensoriel nous a laissé comme à elle des souvenirs indélébiles. «Laisser des traces», c’est précisément ce que Céline Le Roux cherche dans ce festival des arts dits "immersifs" où le rapport au public est bouleversé, notamment du fait de jauges réduites (de une à cent personnes maximum). Toucher, jouer

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Sens interdits, jours 5 & 6 : aux noms des pères

SCENES | "El año en que nací" de Lola Arias.

Nadja Pobel | Mardi 29 octobre 2013

Sens interdits, jours 5 & 6 : aux noms des pères

Appliquant à la lettre une mesure de gauche existante (oui ça existe encore parfois), nous nous sommes accordés une pause dominicale.Retour au théâtre ce lundi avec la première déception du festival : El año en que nací, présenté au Radiant. Onze jeunes Chiliens nés entre 1971 et 1989 racontent la dictature de Pinochet et le sort de ses opposants via l'histoire vraie de leurs pères. Au plateau, le dispositif scénique est réjouissant : une table en verre avec caméra à jardin (qui, exactement, comme dans Je suis de Tatiana Frolova, va servir à faire défiler des documents liés à l'histoire de chacun), une série de casiers de lycées américains en fond de scène et des comédiens à vue côté cour... Et puis des micros et une guitare, qui semblent garantir que la pièce ne se vautrera pas dans la naphtaline passéiste. Problème, les onze racontent leur histoire sur le même mode opératoire : des documents réels ayant appartenus à leurs paternels (photos, pièces d'identité...) sont systématiquement filmés, projetés sur écran et sourlignés au feutre au fur et à mesure qu'ils sont commentés.C'est là que le

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Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

SCENES | "Chœur de femmes" de Marta Górnicka. "Je suis" de Tatiana Frolova.

Nadja Pobel | Dimanche 27 octobre 2013

Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

Il est facile de parodier cette petit phrase perfide et cynique que Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait prononcée lors de l’évacuation musclée de trois-cents sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996, mais elle résume bien notre quatrième journée passée à Sens interdits, le cœur s'y étant allègrément confondu avec le chœur des Polonaises. Nous les avions ratées lors de leur passage dans ce même festival en 2011, et ce n’est pas en voyant Chœur de femmes que notre curiosité fut rassasiée. Car aussitôt conquis, la frustration de manquer les deux autres volets (Magnificat et Requiemachine) a fait son apparition (on ne pas être partout…). C’est que ces femmes de tous âges, toutes tailles et toutes corpulences, sont épatantes. Impeccablement dirigées, autant vocalement que dans l’espace du plateau, par Marta Górnicka, elles disent rien moins qu’elles existent, que la vaisselle ne leur est pas exclusivement réservée, que Lara Croft, c’est elles aussi. Elles le martèlent avec conviction mais aussi avec humour, elles le chantent collectivement, et parfois

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Sens Interdits 2013, jour 3 : ArabRévolt

SCENES | "ArabQueen" de Nicole Öder. "Invisibles" de Nasser Djemaï.

Nadja Pobel | Samedi 26 octobre 2013

Sens Interdits 2013, jour 3 : ArabRévolt

Ca va, ça vient sous le chapiteau posé devant les Célestins. Une première pour ce festival qui du coup revêt vraiment un aspect convivial (café, snack, librairie, et un même un bal balkanique survolté !). Mais pas le temps de s’attarder aux débats sur la place publique et de discuter du nouvel espace de liberté conquis par les artistes tunisiens ou égyptiens après les révolutions arabes. Nicole Öder et ses copines allemandes nous attendent au TNG. Filons.   Reines d’elles-mêmes Un cube carré bien tassé et un sol blanc immaculé. Voilà tout. Avec si peu, Tanya Erarstin, Inka Löwendorf et Sasha Ö Soydan vont faire beaucoup dans ArabQueen. À cour et jardin, à peine dans l’ombre, elles opèrent aux yeux de tous leurs transformations pour incarner pléthore de personnes récurrentes, hommes ou femmes, vieux ou ados. Rien n’est caché. Et ça marche ! Seule l’une d’elles interprète, de bout en bout ou presque, Mariam, jeune fille d’aujourd’hui qui vit dans un foyer d’hier, celui de ses parents traditionnalistes immigrés en Al

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Sens interdits 2013, jours 1 et 2 : Les femmes au pouvoir

SCENES | Maudit soit le traître à sa patrie. Bussy monologues. Villa + Discurso.

Nadja Pobel | Vendredi 25 octobre 2013

Sens interdits 2013, jours 1 et 2 : Les femmes au pouvoir

Après une ouverture coup de poing, passablement énervée et sacrément accusatrice envers les spectateurs (qui tous n'ont pas souhaité la nomination de Manuel Valls au ministère de l'Intérieur, quoi qu'en disent les véhéments comédiens) par les Croates et Slovènes de Maudit soit le traître à sa patrie, le programme de jeudi fut plus posé mais pas moins calme et tranchant.   Un héros ? Des égyptiennes ! À peine débarquées d'Egypte, Mona El Shili et Sondos Shabayek ont posé leurs petites affaires en fond de scène du Théâtre de l'Elysée : des foulards, une brosse à cheveux, une poupée d'enfant... Et pendant une heure, dans Bussy Monologues, elles ont incarné leurs compatriotes féminines qui, depuis plusieurs années, leur laissent des témoignages à l'Université américaine du Caire, là où les deux jeunes filles se sont rencontrées et ont eu l'idée de ce spectacle - dont une partie seulement est présentée ici. Il y est question du corps de la femme, de l'apparition des règles aux premiers désirs, des tentatives d

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Mon vieux

SCENES | Pour sa troisième pièce en tant qu’auteur, le Grenoblois Nasser Djemaï s’intéresse aux travailleurs immigrés restés en France sans leur famille. Et offre un spectacle d’une justesse de ton remarquable. Aurélien Martinez

Benjamin Mialot | Mardi 22 octobre 2013

Mon vieux

Les invisibles, ce sont ces « travailleurs immigrés, écartelés entre les deux rives de la Méditerranée, qui ont vieilli ici, en France » explique en note d’intention l’auteur et metteur en scène Grenoblois Nasser Djemaï. « Ils sont restés seuls, pour des raisons diverses. La France est devenue leur pays, mais ils sont devenus des fantômes. » Un constat cruel et désabusé sur une société française qui a longtemps fait appel à une immigration de travail, mais qui a ensuite refusé de considérer ces travailleurs comme des citoyens à part entière. Nasser Djemaï s’est ainsi servi d’une histoire à la Wajdi Mouawad centrée sur la quête des origines (à la mort de sa mère, un jeune homme apprend qu’il a un père, et part à sa recherche) pour dresser le portrait de ces Chibanis (cheveux blancs en arabe) aujourd’hui à la retraite et vivant en groupe dans des foyers, loin de la collectivité et – surtout – de leur famille restée au bled. Je t’aime, moi non plus En suivant les énigmatiques derniers mots prononcés par sa mère sur son lit de mort, Martin, agent immobilier à la

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L'opium des référendums

SCENES | Imaginez un théâtre sans acteur et sans scène, qui ferait de chaque spectateur l’élément d’une production plus interrogative que narrative. C’est l’idée farfelue du catalan Roger Bernat, qui dans "Pendiente de voto" confie à son public une télécommande pour répondre à une série de questions sur la démocratie, l’individu ou la communauté. Jubilatoire et troublant. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 17 octobre 2013

L'opium des référendums

Comme souvent au théâtre, le siège sur lequel le spectateur va "voir" Pendiente de voto (vote en suspens) est numéroté. Ici, ce n’est toutefois pas le ticket qui indique ce chiffre, c’est à vous de le choisir. Anodin ? Pas tant que cela, car toute la suite du spectacle dépendra de votre place. Du moins tentera-t-on de vous le faire croire. Car Pendiente de voto est une suite de questions projetées au mur auxquelles il faut répondre par oui ou non via une télécommande, et ce qui semble être un jeu s’avère rapidement plus retors. «Te sens-tu capable de prendre une décision et de la mettre en pratique ce soir ?», «si ton vote ne compte pas, continue à voter, le système t’écoute», lit-on ainsi, comme si Big Brother nous soufflait dans le dos. Devons-nous laisser entrer ceux qui sont arrivés en retard et attendent derrière la porte, «les ETRANGERS» ? Ceux-ci n’auront – temporairement ou pas - de toute façon pas le droit de vote. Et «au cas où la salle serait pleine, doit-on laisser entrer d’autres étrangers ?». En somme, la masse doit-elle décider pour quelques individus laisséssur le bas-côté

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Le miracle Sihanouk

SCENES | Depuis cinq ans, une équipe de jeunes cambodgiens s’empare de la re-création d’un spectacle du Théâtre du Soleil, "L’Histoire terrible…". Dans leur langue, en deux fois 3h30, ces grands gamins racontent l’histoire de l’indépendance de leur pays jusque dans ses heures les plus sombres avec une vitalité inouïe. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 17 octobre 2013

Le miracle Sihanouk

Impossible de parler de L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge sans en rappeler sa genèse. En 1985, Ariane Mnouchkine, déjà grande prêtresse de la Cartoucherie de Vincennes et du Théâtre du Soleil, commande à Hélène Cixous un texte fleuve, épique et passionnant de bout en bout sur un pan encore toute chaud de l'histoire du Cambodge : comment Sihanouk fit accéder sans violence son pays à l’indépendance et comment il fut roulé par les siens, et notamment un certain Pol Pot, tortionnaire au nom d’un idéal communiste radical. À l’époque, Georges Bigot est Sihanouk. Aujourd’hui, avec Delphine Cottu, elle aussi comédienne au Soleil, il dirige une troupe de jeunes artistes, élèves du Phare Ponleu Selpak, une école d’art pour gosses des rues située à Battambang, au nord du pays. Les Célestins, engagés de longue date dans cette aventure, avaient accueilli la création du premier épisode lors du festival Sens interdits il y a deux ans

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Sens interdits : obligatoire !

SCENES | Quand ils étaient venus lors de la précédente édition du festival Sens interdits, en 2011, de tous jeunes acteurs cambodgiens nous racontaient l’histoire de (...)

Nadja Pobel | Mardi 10 septembre 2013

Sens interdits : obligatoire !

Quand ils étaient venus lors de la précédente édition du festival Sens interdits, en 2011, de tous jeunes acteurs cambodgiens nous racontaient l’histoire de Norodom Sihanouk, leur prince, déchu et trahit par le dictateur Pol Pot. Ils reviendront cette année nous narrer la deuxième partie de cette pièce fleuve d’Hélène Cixous mais depuis le vieux Sihanouk est mort. Ainsi va la vie Sens interdits (du 23 au 30 octobre dans les salles de Lyon et l’agglomération) dont la programmation théâtrale est bousculée autant qu’elle est inspirée par l’actualité d’ici mais surtout d’ailleurs. Patrick Penot, co-directeur des Célestins, n’a pas eu besoin de changer le sous-titre de l’événement qu’il a lancé en 2009 : interroger les «mémoires, identités» et surtout «résistances». Si le propos politique sous-tend chaque spectacle, aucune des troupes n’oublie de faire du théâtre avant tout. Ce sera le cas avec des artistes du monde arabe (Bussy monologies, ArabQueen, Regards de femmes) mais aussi de l’Europe vieillissante et quoique colérique (les slovènes de Maudit soit le traître à sa

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Sens interdits, jour 8 : La fin du voyage

SCENES | Théâtre / La folle semaine du festival Sens Interdits s'est achevée comme elle avait commencée : dans un geste politique et artistique fort avec la fresque cambodgienne "L'Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge". Retour sur cette pièce et sur ces huit jours où il fut question d'élections libres, de solitude du pouvoir, de l'holocauste, d’engagements et toujours de théâtre. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 2 novembre 2011

Sens interdits, jour 8 : La fin du voyage

La niaque de Sihanouk Bien sûr, l’histoire même de la pièce sur Norodom Sihanouk et le Cambodge contemporain était déjà une raison de ne pas rater ce spectacle. Créée en 1985 à la Cartoucherie de Vincennes et relatant 24 ans (de 1955 à 1979) d'histoire cambodgienne en 9h, cette épopée nous était proposée (pour moitié) en première mondiale mercredi dernier interprétée en khmer par les héritiers de ce récit. Une troupe de jeunes Cambodgiens a appris le théâtre et le jeu spécifiquement pour ce projet. Malgré les répétitions que nous avions vues récemment, il était tout de même à craindre que tout cela ne tienne pas la longueur avec un décor unique et simplissime (un plateau de bois et un rideau orange en fond de scène plus quelques accessoires). Erreur. L’équipe, d'une solidarité épatante et d’une rigueur indéfectible, livre un spectacle bouleversant servi aussi par le texte parfois drôle, souvent juste, jamais ampoulé d'Hélène Cixous. Tout n'est pas toujours situé dans le temps mais qu'importe puisque seule compte la tension permanente qui s’installe au plus haut sommet de ce «petit» pays comme disent avec dédain les «immenses» Etats-Unis. Norodom Sihanouk, qui a obtenu

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