L'éternel retour d'Ostermeier

SCENES | Il est la star que toutes les scènes d’Europe s’arrachent depuis plus de dix ans. Et pour cause, Thomas Ostermeier dépoussière avec génie tout ce qu’il touche. Mais avec "Les Revenants", en s’attaquant pour la première fois à un travail en français dans le texte, il semble – momentanément - s’assoupir sur ses lauriers. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 11 mars 2014

Photo : © Mario Del Curto


La présentation d'un travail de Thomas Ostermeier est toujours un événement, quand bien même il n'est plus aussi rare qu'auparavant. Habitué à monter deux à trois créations par an à la Schaubühne, le théâtre berlinois qu'il dirige depuis quatorze ans, ou dans des festivals internationaux, il a l'an passé franchi le pas de la mise en scène en français, langue qu'il parle couramment. Un exercice que bien des salles lui réclamaient depuis déjà longtemps, et auquel il semble s'être plié, à première vue, avec un enthousiasme modéré, piochant à nouveau dans le répertoire de son auteur fétiche, Ibsen, dont il monte là une sixième pièce. Un texte qui certes a fait scandale à son époque au point d'être interdit, mais qui se révèle plus psychologisant, moins politique que ne le sont les glaçants Hedda Gabler et Maison de poupée ou l'époustouflant Ennemi du peuple.

Une maison de trompés

Comme à son habitude, Ostermeier modernise cette histoire sombre et intime d'une famille qui se disloque (le pire qui puisse arriver dans la classe bourgeoise, selon Ibsen), mais sans aller cette fois jusqu'au bout de son idée, ne donnant par exemple pas d'indications temporelles claires. Difficile en effet de dater la période dans laquelle il inscrit ce récit – traduit par Olivier Cadiot – ou de s'imaginer le décor intérieur de la maison de ces revenants là où, dans les précédents spectacles, tout était explicite, pertinent et limpide.

Thomas Ostermeier a cependant un savoir-faire tel et autour de lui une équipe si compétente et fidèle que la pièce tient tout à fait la distance, notamment par le recours à des procédés avec lesquels le metteur en scène déjà beaucoup expérimenté (projections de vidéos, plateau circulaire en rotation quasi-permanente signé par son éternel scénographe Jan Pappelbaum)... mais qui montrent aussi leurs limites, ces atours ne valant que si le propos les justifie. Or ce n'est pas toujours le cas ici.

Reste enfin deux comédiennes excellentes, l'une en devenir (Mélodie Richard) et l'autre, une des plus importantes dans le théâtre français de ces quarante dernières années, Valérie Dréville. Teint blafard, presque absente, elle occupe tout l'espace et donne paradoxalement, avec un rôle d'une infinie tristesse, toute son énergie à une pièce qui en manque parfois.

Les Revenants
Aux Célestins, du mardi 18 au samedi 22 mars


Les Revenants

D'Ibsen, ms Thomas Ostermeier, 1h40. Drame intime autour d'un fils et de sa mère qui découvre les conséquences des infidélités de son défunt mari
Célestins, théâtre de Lyon 4 rue Charles Dullin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Dans quelques mois, sur les scènes de théâtre, peut-être sera-t-il question du rapport à sens unique de l'IGPN sur la mort de Steve Maia Caniço et alors ce fait sociétal et politique deviendra œuvre de théâtre. Et si le militant antifa Antonin Bernanos, qui a écopé de quatre mois supplémentaire de détention provisoire au cœur de l'été, avait bientôt un avatar scénique ? Si le théâtre a toujours épongé et transformé les soubresauts du monde, force est de constater qu'il le fait de plus en plus immédiatement et frontalement. Cette saison vont débouler sur les plateaux de Lyon et de la métropole des récits récents ayant fait la Une des médias ces derniers mois. Parfois en les devançant et les fictionnant de façon uchronique : c’est le cas de Olivier Masson doit-il mourir ? (aux Célestins en janvier, et à La Mouche en mars), une variation sur l’affaire Vincent Lambert qui a connu son épilogue cet été. Le jeune auteur et metteur en scène François Hien traite le procès de l’aide-soignant où se confrontent la mère et l’épouse du

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6 pièces de théâtre à réserver sans tergiverser

Sélection | Les cadors on les retrouve aux belles places, nickel comme disait le chanteur. La preuve par six.

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6 pièces de théâtre à réserver sans tergiverser

Vincent Dedienne Bien sûr, ce spectacle n’est pas neuf. Il date même de 2013. Mais voilà, c’est la fin d’une tournée triomphale méritée et largement médiatisée par l’aura de ce chroniqueur passé par Inter et Canal +, avant de livrer des revues de presse redoutables chez Yann Barthès. Au commencement, Vincent Dedienne est un comédien brillant qui, contrairement à la plupart des ses confrères solistes et humoristes, sait occuper un plateau. Et qui, à la place de blagues politico-foireuses se met à nu avec une délicatesse tout simplement bouleversante. Il signe là l’un des grands spectacles de théâtre de ces dernières années. Au Radiant les 19, 20, 25 et 26 septembre, les 20 et 21 octobre, et au Toboggan le 27 septembre Bovary par Tiago Rodrigues Il l'avait créé dans le Théâtre National de Lisbonne qu'il dirige. Devenu coqueluche de l'Hexagone (malgré l'ennuyeux Sopro présenté à Avignon cet été), le très doué Tiago Rodrigues présente sa version du roman de Flaubert, avec notamment Jacques Bonnaffé et Grégoire Monsaingeon (vu chez Gw

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Théâtre & danse | Quelques grands noms du panthéon théâtral et de nombreux trentenaires au talent cru : voilà de quoi remplir la deuxième moitié de saison qui, espérons-le, sera plus nourrissante que la première.

Nadja Pobel | Mardi 3 janvier 2017

Beaucoup de promesses sur les scènes

Étrange début de saison où les seules vraies émotions ont émané du solo de Vincent Dedienne, de deux des trois Fugues par le Ballet de l'Opéra, de la petite forme Udo de La Cordonnerie, du best of des Subs ou de La Cuisine d'Elvis à la Comédie de Saint-Étienne ; justement, son directeur Arnaud Meunier viendra bientôt avec son spectacle pour enfants Truckstop au TNG puis Je crois en un seul Dieu aux Célestins, où il retrouvera Stefano Massini après Chapitres de la chute. La Meute est de retour L'attaque en trombe de 2017, confiée à La Meute, devrait faire mentir cet automne morose : avec La Famille royale dès le 4 janvier au Toboggan (dont la directrice Sandrine Mini est poussée vers la sortie par sa municipalité) déjà, et dans la foulée aux Célestins qui ont l'intelligence de leur faire de nouveau confiance. Après Belgrade, la jeune troupe adapte le roman sulfureux et vigoureusement

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Jeunes confidences

SCENES | Et si on misait sur la relève en ce début d’année ? Les grands noms du théâtre auront beau être à Lyon tout au long des six mois à venir, c’est en effet du côté des jeunes que nos yeux se tourneront prioritairement. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 3 janvier 2014

Jeunes confidences

Enfin ! Enfin le théâtre des Ateliers est sorti de son état végétatif. Et la relève est tout un symbole, puisque c'est Joris Mathieu, adepte de la vidéo, qui en a été nommé directeur à la place du fondateur Gilles Chavassieux (lequel ne créera plus dans ce lieu). Autre désignation importante, celle de Sandrine Mini au Toboggan à Décines. D’autres directeurs tireront eux leur révérence : Roland Auzet à la Renaissance, par envie de reprendre son travail de compagnie, et Patrick Penot aux Célestins, pour cause de retraite. C’est d'ailleurs dans ce théâtre qu’il sera possible de découvrir le travail de Mathieu avec Cosmos de Witold Gombrowicz (février). D'une manière générale la jeune génération (disons les moins de quarante ans) fera l'actu de la rentrée avec Mon traître d’Emmanuel Meirieu (voir page 16) au Radiant, Dommage qu’elle soit une putain de John Ford par Marielle Hubert au Radiant encore (plus tard en janvier), qui s’annonce d’une curieuse violence mêlée de douceur, mais aussi l’exceptionnelle venue d’Howard Barker à Lyon, convaincu par la comédienne Aurélie Pitrat du collectif nÖjd de m

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... en commençant par expliquer pourquoi, après avoir monté des auteurs contemporains (Sarah Kane, Jon Fosse, Lars Noren…), il a ces dernières années tiré nombre de spectacles de textes d'Ibsen ou Shakespeare.

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SCENES | Metteur en scène allemand de génie, Thomas Ostermeier monte pour la cinquième fois une pièce du norvégien Ibsen, "Un ennemi du peuple". Décryptage de cette filiation entre deux géants avant que Ostermeier lui-même ne vienne à la rencontre du public lyonnais au Goethe Institut. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 18 janvier 2013

Ostermeier ce norvégien

Depuis 2002, Thomas Ostermeier a monté cinq pièces d’Henrik Ibsen. S’il a commencé par ses classiques et brillantissimes pamphlets féminins et féministes (Une maison de poupée, qu’il a rebaptisé du nom de l’héroïne Nora, puis Hedda Gabler), il a poursuivi avec des textes empreints de politique : Solness le constructeur (monté entre les deux précédents), John Gabriel Borkman, Un ennemi du peuple aujourd’hui, et en mars Les Revenants créé (en français !) à Vidy-Lausanne. Dans l’intervalle, Ostermeier a fricoté avec d’autres et notamment Shakespeare (avec le foudroyant et déchaîné Mesure pour mesure). Mais inlassablement, Ostermeier revient à l’auteur norvégien qui, entre 1867 et 1899, signa une quinzaine d’oeuvres qui ont secoué la froide Scandinavie. Il ne suffit toutefois pas de jouer Ibsen pour s’apercevoir qu’il est infiniment contemporain. Encore faut-il malaxer son écriture, la raboter parfois, la modifier à l’occasion, à tout le moins lui porter un regard actuel pour ne pas la momifier dans le XIXe déclinant. Et dans 150 ans Ostermeier avait changé la fin d’Hedda Gabler

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Amis du peuple

SCENES | La rentrée théâtrale 2013 démarre sous des auspices dont aucun curieux (amateur ou – et surtout - réfractaire) n’osait rêver : Robert Lepage puis Thomas Ostermeier sont parmi nous en janvier. S’ensuivront de bons restes d’Avignon, des argentins bluffants et des retrouvailles. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 janvier 2013

Amis du peuple

Joël Pommerat n'est pas le seul incontournable de la planète théâtre ; pour trouver aussi talentueux et singulier, il faut pousser les frontières. Coup de chance, les Célestins et le TNP ont convié dans leurs salles le Canadien Robert Lepage et l’Allemand Thomas Ostermeier. Le premier vient avec une pièce créée en mai dernier à Madrid,  Jeux de cartes : Pique, début d’une tétralogie explorant les rapports entre le monde occidental et le monde arabe. Puisque la pièce ne peut se jouer que dans un lieu circulaire, elle le sera au Studio 24 à Villeurbanne (voir portrait de Robert Lepage en page 12). Ostermeier arrive lui avec un spectacle phare du dernier festival d’Avignon : Un ennemi du peuple, où il dynamite une fois de plus l’œuvre d’Ibsen, déjà infiniment moderne pour son époque. Ça suinte, ça gicle, ça crie, ça vit avec une force scénique qui n’a d’égale que sa maîtrise. Autre pépite du festival qui déboule sur "nos" planches bientôt : Plage ultime (Renaissance, mars) d’après Crash de J.C. Ballard, surprenante pièce de la jeune Séverine Chavrier qui prend son temps et nous renvoie à notre va

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Les Revenants

ECRANS | Fabrice Gobert Studio Canal Vidéo

Christophe Chabert | Jeudi 3 janvier 2013

Les Revenants

Lors de sa diffusion en décembre, Les Revenants a provoqué un véritable raz-de-marée critique, suivi d’excellentes audiences sur Canal +. On y entendait sans cesse le même refrain : enfin, la série télé française n’a plus à rougir de la comparaison avec les Américains. Au lieu d’inspirer confiance, cela redoublait au contraire notre scepticisme. Car cela fait bientôt cinq ans qu’on entend cette chanson, notamment sur toutes les «créations originales» de Canal + ; or, d’Engrenages à Mafiosa, de Braquo à Kaboul Kitchen, les séries souffraient toujours des mêmes maux, dénoncés depuis belle lurette par ceux qui n’ont pas comme unique référence la toute puissante HBO, à savoir un manque hallucinant de quotidienneté dans le dialogue, une représentation stéréotypée des «métiers» (au premier rang desquels les flics, mais aussi les médecins, les juges, les hommes politiques, etc) et une audace qui se limite à mettre de la violence et du cul partout, comme si c’était cela qui avait fait l’originalité des Soprano, de Six feet under ou de The Shield (pour ne citer que les séries «historiques»). Revenons aux

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Intervention directe

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Dorotée Aznar | Jeudi 6 septembre 2012

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Comment parler de «cette génération qui a le cœur à gauche et le portefeuille à droite, qui veut changer le monde sans avoir les mains sales» ? Thomas Ostermeier choisit de mettre en scène Ein Volksfeind (Un ennemi du peuple) d’Ibsen, qui dresse le portrait du jeune docteur Stockmann, luttant seul contre tous pour faire éclater le scandale de la pollution d'une station thermale. Le directeur de la Schaubühne de Berlin ne se contente pas de dépoussiérer le texte original. Il ouvre également le débat entre les acteurs et le public, sur le thème de la crise de la démocratie, avant de reprendre comme par magie le fil de son spectacle. Ovationné au dernier festival d’Avignon, cet Ennemi du Peuple n’est sans doute pas le meilleur spectacle d’Ostermeier, mais il en est certainement le plus surprenant. Ein Volksfeind (Un ennemi du peuple)Au TNPDu mercredi 29 janvier au dimanche 2 février 

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Thomas Ostermeier en six dates

SCENES | 1968 : naissance à Soltau, en Basse-Saxe, près de Hambourg. 1992 – 1996 : il suit les cours de la section mise en scène à la Ernst Busch Hochschule à (...)

Nadja Pobel | Lundi 4 avril 2011

Thomas Ostermeier en six dates

1968 : naissance à Soltau, en Basse-Saxe, près de Hambourg. 1992 – 1996 : il suit les cours de la section mise en scène à la Ernst Busch Hochschule à Berlin.1996-1999 : il devient metteur en scène et directeur artistique de la Baracke, laboratoire artistique du Deutsches Theater de Berlin.1999 : nomination à la tête de la Schaubühne de Berlin. Il co-dirige le théâtre avec la chorégraphe Sasha Waltz jusqu'en 2005. Depuis, il est seul maître à bord.2004 : il est le premier artiste associé au festival d'Avignon, choisi par les directeurs Hortense Archambault et Vincent Baudriller.2010 : il met en scène «Dämonen» puis «Othello ou le Maure de Venise», respectivement ses 26e et 27e créations depuis son arrivée à la Schaubühne.

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Le théâtre à vif

SCENES | Portrait / Depuis plus de dix ans, Thomas Ostermeier dirige une des plus importantes institutions théâtrales de Berlin, la Schaubühne, sans s'être assagi pour autant. Portrait d’un metteur en scène. Nadja Pobel

Dorotée Aznar | Lundi 4 avril 2011

Le théâtre à vif

Il dit faire «un métier de vieux». Thomas Ostermeier, 42 ans, éternel sweatshirt Adidas sur le dos, a longtemps cru qu’un metteur scène était un homme très savant d’au moins 50 ans avec une barbe et un gros ventre. Il pensait ne pas avoir le droit d’entrer dans les prestigieuses salles qu’il remplit aujourd’hui partout en Europe. Rien, en effet, ne prédestinait ce fils de militaire et de vendeuse en supermarché à être reconnu internationalement comme l’un des metteurs en scène les plus doués de sa génération. Thomas Ostermeier grandit en Bavière et entre vite en conflit avec sa famille catholique, refuse d’effectuer son service militaire et opte pour un service civil auprès de personnes handicapées à Hambourg. Anarchiste, il débarque à Berlin, s’installe dans le quartier turc de Kreuzberg, partie pauvre de l’Ouest cernée par les frontières de Berlin-Est. Il joue de la basse et de la contrebasse dans des groupes de rock, mais abandonne vite, la faute selon lui, à un manque de travail et de talent. Quand le Mur tombe, il a 21 ans et s’exile dans les pays de l’ex-bloc soviétique. À son retour à Berlin, il intègre la prestigieuse école d’art dramatique, la Ernst Busch Hochschule, en 19

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