«Le théâtre est là pour changer les choses»

SCENES | Au lendemain de la tragique nuit parisienne, Robert Lepage nous accordait une interview prévue de longue date.

Nadja Pobel | Mardi 17 novembre 2015

Le massacre à Paris

«Je suis complètement atterré, surtout que j'étais dans le Marais deux jours avant. Chez nous, on est toujours doublement choqué. Ce n'est pas que vous êtes habitués en Europe, mais on est moins la cible de ce genre d'événements. En Amérique, quand il y avait eu le 11 septembre, le continent était vierge de ce genre de choses, c'était vraiment comme un viol. Cela me bouleverse. Je vous avoue que ce qui m'inquiète le plus en ce moment c'est l'ignorance qui va suivre. C'est là que notre métier d'acteur devient utile, il faut qu'on arrive à éveiller les consciences, et àéduquer les gens, leur faire comprendre qu'il faut réagir avec prudence et intelligence. Sinon, c'est la guerre de l'ignorance contre l'ignorance et on n'en sort pas. Des gens de théâtre pensent, dans ce genre de situation, être quantité négligeable et ils se retirent le temps que ça aille mieux. Au contraire, il faut prendre la parole, essayer de comprendre sans sauter directement aux conclusions».

La mémoire et 887

«"Je me souviens" est inscrit sur toutes les plaques d'immatriculations des voitures au Québec. Mais si vous demandez pourquoi aux Québécois, 99% ne le savent pas. Pourtant, c'est très important. Cela vient d'un poème qui disait «je me souviens d'être né sous le lys, de croître sous la rose», donc je me souviens d'être né sous le régime français et maintenant de grandir sous le régime anglais. J'ai été étonné de voir à quel point le Québec a la mémoire courte…Ce n'était pas du tout une lutte des francophones contre les anglophones, mais une lutte de classes contre les patrons. Et c'est devenu avec le temps quelque chose de beaucoup plus culturel. En même temps, j'étais gamin donc mon souvenir n'est pas intellectuel, il est émotionnel, intuitif».

La technologie

«Le fait que j'utilise un téléphone portable permet aux spectateurs de comprendre cette technologie, car ils connaissent cet objet. Mais je la pointe aussi du doigt pour dire que les problèmes de mémoire viennent en partie de là : on compte sur ces gadgets pour se souvenir des choses à notre place et il n'y a rien de plus dangereux. On avait l'habitude de manipuler la technologie pour lui faire faire ce que l'on voulait. Là, c'est elle qui nous manipule, connaît nos champs d'intérêts, nous envoie de la pub ciblée… C'est devenu très sophistiqué ; la technologie devient la mémoire de la société.»

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"887", la belle boîte à souvenirs de Robert Lepage

SCENES | En se racontant à la première personne, Robert Lepage livre avec "887" un spectacle d’une humilité et d’une sincérité désarmantes qui allie sa maitrise de la technologie du plateau à un discours engagé. Critique et parole à l'artiste.

Nadja Pobel | Mardi 17 novembre 2015

Comment se souvient-on et de quoi ? La technologie nous laisse-t-elle encore le choix ? En prenant pour prétexte, véridique, de devoir apprendre par cœur un texte, Speak White de Michèle Lalonde, pour le quarantième anniversaire de la Nuit de la poésie et son inquiétude de ne pas y arriver, Robert Lepage a décidé de questionner sa mémoire et donc son histoire. Ayant compris que le «le théâtre c’est magique quand il n’y a pas de théâtre au début» (dans un entretien avec Stéphane Bureau paru aux éditions Amerik-média en 2008), il commence par faire, toutes lumières éclairées, les recommandations habituelles (éteindre son téléphone, etc.) puis enchaîne, l’air de rien, en nous racontant comment il s’aide d’un moyen mnémotechnique, le "palais de la mémoire". Le sien est le 887 rue Murray, l’immeuble où il a grandi à Québec, à peine plus haut que lui-même. En décrivant toutes les cases de cette maison de poupée – y compris les appartements de ses voisins – il dresse un portrait sensible autant que sociologique de sa ville et, surtout, met à nu sa famille, son père notamment, chauffeur de taxi qui ne sait quasiment ni lire ni écrire mais parle angla

Continuer à lire

Robert Lepage : «Le théâtre est là pour changer les choses»

SCENES | La première lyonnaise de "887" avait lieu vendredi 13 novembre à 20h. Au sortir du spectacle, au traditionnel pot de première, la rumeur parcourait les Célestins : il y aurait des fusillades Paris. Très vite, chacun ne parle plus que de cela, se connecte comme il peut au web, appelle ses proches vivant à Paris et file rejoindre un téléviseur. Le lendemain à 13h, Robert Lepage nous accorde une interview prévue de longue date. Il a lui-même passé la nuit à zapper sur des chaînes anglophones. En début d'entretien, il ne pouvait qu'être question de ce carnage.

Nadja Pobel | Dimanche 15 novembre 2015

Robert Lepage : «Le théâtre est là pour changer les choses»

Quelle réaction avez-vous à l’issue de cette nuit ? Robert Lepage : Je suis complètement atterré, surtout que j’étais à Paris il y a deux soirs. Mon équipe et moi avons des amis qui jouent en ce moment à la Villette. On était à la première. Et tout à coup cette chose arrive. Ils avaient toute une série jusqu’au 28… Chez nous, on est toujours doublement choqué. Ce n’est pas que vous êtes habitués en Europe, mais on est moins la cible de genre d’événements. En Amérique, quand il y avait eu le 11-Septembre, le continent était vierge de ce genre de choses, ça avait été vraiment comme un viol. Mais c’est fou, on était dans le Marais il y a deux jours, on a déjà joué au Bataclan, on y a fait des ligues d’impro, on connait bien la salle. Aujourd’hui, c’est plus une salle de concert, mais à l’époque il y avait toutes sortes d’événements. Ça me bouleverse. J’ai retrouvé une interview dans laquelle vous parliez du terrorisme (entretien paru sur Amerik-média en 2008). Vous disiez que la peur était due à l’ignorance, qu’il fallait t

Continuer à lire

La saison 2015/2016 des Célestins

ACTUS | Toujours plus internationale et comptant 8 créations et 9 co-productions, la nouvelle saison des Célestins, au cours de laquelle sa co-directrice Claudia Stavisky se mesurera au très caustique "Les Affaires sont les affaires" de Mirbeau, s'annonce prometteuse. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

La saison 2015/2016 des Célestins

Belgrade, l'un de leur meilleur spectacle de la saison en cours, n'a pas encore été joué que déjà les Célestins dévoilent déjà leur programmation 2015-2016. Bien que des mastodontes nationaux et internationaux soient à l'affiche, la jeunesse s'y fait une place avec : Piscine (pas d'eau) (du 3 au 13 février), pièce trash de Mark Ravenhill et inspirée de la biographie de la photographe Nan Goldin, récemment passée (plus que furtivement) à Nuits Sonores. La metteur en scène Cécile Auxire-Marmouget travaille par ailleurs avec Claudia Stavisky sur le projet La Chose publique, médiation avec les habitants de Vaulx-en-Velin. Pour Piscine, elle a notamment convié l'excellent David Ayala, l'amant un peu rustre de En roue libre cette année. Un beau ténébreux (du 10 au 13 mars) du très précieux mais pas si populaire Julien Gracq, mis en scène par Matthieu Cruciani, déjà aux manettes de Non réconciliés de François Bégaudeau, vu à la Célestine La fidélité qui caractériste par ailleurs le théâtre permettra cette saison de revoir des artistes particuli

Continuer à lire

Dix incontournables pour 2014/2015

SCENES | Outre les spectacles cités dans notre gros plan et les panoramas lisibles par ailleurs, voici une dizaine de spectacles qui attisent notre curiosité ou réveillent de bons souvenirs. Bien plus, en tout cas, que les deux mastodontes avignonnais un peu fades qui passeront par là, au TNP, "Orlando" d'Olivier Py et "Le Prince de Hombourg" de Giorgio Barberio Corsetti.

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Dix incontournables pour 2014/2015

Phèdre Avec Les Serments indiscrets l’an dernier, Christophe Rauck présentait une version très personnelle, entre suavité et force, de la pièce méconnue de Marivaux. Il s’attaque maintenant au classique de Racine que tous les grands comédiens ont un jour joué dans leur vie, à commencer par Dominique Blanc sous la houlette de Patrice Chéreau. Dans ce casting-ci, on retrouvera la mythique Nada Strancar (dans le rôle de Oenone, nourrice de Phèdre), au milieu d'un décor agrègeant une nouvelle fois les apparats de l’époque Louis XIV à un univers moins propret, aux murs à nu voire lézardés. Rauck se garde de ripoliner les œuvres majeures pour mieux les révéler. Faisons-lui à nouveau confiance. Nadja Pobel Du 8 au 17 octobre aux Célestins  

Continuer à lire

Lepage et la page blanche

SCENES | On attendait beaucoup de "Jeux de cartes 1 : Pique". C'est peu dire qu'on a été déçu par ce premier volet d'une tétralogie consacrée aux rapports entre Orient et Occident, qui voit se gripper la machinerie théâtrale que maîtrise habituellement si bien le génial metteur en scène Robert Lepage. Compte-rendu. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 10 janvier 2013

Lepage et la page blanche

Qui trop embrasse mal étreint. Le tant attendu spectacle de Robert Lepage, Jeux de cartes 1 : pique, a été la cinglante et triste démonstration de cette maxime lors de sa première représentation à Lyon ce 9 janvier. Installée au Studio 24 plutôt que dans les Célestins qui le programment, cette pièce à "360°" avec plateau central circulaire et public sur quatre côtés est certes une preuve de la maîtrise de la machinerie théâtrale de Robert Lepage. Mais qui a eu la chance de voir les sublimes Face cachée de la lune ou Projet Andersen le savait déjà. Problème ici : cet outil ne sert aucun propos. Car à vouloir traiter trop de sujets, Lepage n’en approfondit aucun, la très faible écriture de l'ensemble (pourtant raccourci de 40 minutes depuis sa création à Madrid) ne constituant par ailleurs pas un socle assez solide pour que la troupe puisse y trouver matière à progresser. Désert Le premier volet de cette tétralogie entend en effet traiter de la deuxième guerre d'Irak en mettant en vis-à-vis Las Vegas et Bagdad, la liberté des femmes américaine

Continuer à lire

Robert le magnifique

SCENES | Robert Lepage dit s’être toujours senti différent. Pour devenir un metteur en scène, acteur, auteur singulier et mondialement reconnu, il a fait de ses douleurs d'enfance une force lui permettant de développer un univers onirique stupéfiant et perpétuellement inventif. Avant de découvrir le premier volet de "Jeux de cartes" au Studio 24, portrait de cet artiste majeur. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 7 janvier 2013

Robert le magnifique

À chacun son temple. Celui d’un amateur de théâtre pourrait être l’antre de Robert Lepage, la Caserne, son lieu de repli et de création depuis qu’en 1997, avec sa compagnie Ex Machina fondée trois ans plus tôt, il y a élu domicile. Il y dispose de tout le nécessaire pour créer avec sérénité, dont des plateaux techniquement très bien dotés et capables, en ouvrant sur le parking, d’accueillir du public pour ses habituels work in progress. C'est ici qu'il accueille aussi les acteurs et collaborateurs du monde entier avec lesquels il travaille désormais, au sommet de sa gloire, à 53 ans. Le centre névralgique de sa vie reste ainsi bien ancré à Québec, cette ville qui l'a vu naître et grandir et qui, via son maire, a permis à ce vagabond d'avoir un pied à terre, donnant du même coup à la ville la plus française du Canada un rayonnement artistique aussi fort que Montréal - qui tenait le haut du pavé grâce notamment au Cirque du Soleil. Né dans un milieu modeste avec un père chauffeur de taxi, Robert Lepage n'a pourtant jamais rêvé de théâtre. Il essaye d'abord de vivre avec une alopécie qui, dès l'âge de cinq ans, lui fait perdre son système pileux. S

Continuer à lire

Amis du peuple

SCENES | La rentrée théâtrale 2013 démarre sous des auspices dont aucun curieux (amateur ou – et surtout - réfractaire) n’osait rêver : Robert Lepage puis Thomas Ostermeier sont parmi nous en janvier. S’ensuivront de bons restes d’Avignon, des argentins bluffants et des retrouvailles. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 janvier 2013

Amis du peuple

Joël Pommerat n'est pas le seul incontournable de la planète théâtre ; pour trouver aussi talentueux et singulier, il faut pousser les frontières. Coup de chance, les Célestins et le TNP ont convié dans leurs salles le Canadien Robert Lepage et l’Allemand Thomas Ostermeier. Le premier vient avec une pièce créée en mai dernier à Madrid,  Jeux de cartes : Pique, début d’une tétralogie explorant les rapports entre le monde occidental et le monde arabe. Puisque la pièce ne peut se jouer que dans un lieu circulaire, elle le sera au Studio 24 à Villeurbanne (voir portrait de Robert Lepage en page 12). Ostermeier arrive lui avec un spectacle phare du dernier festival d’Avignon : Un ennemi du peuple, où il dynamite une fois de plus l’œuvre d’Ibsen, déjà infiniment moderne pour son époque. Ça suinte, ça gicle, ça crie, ça vit avec une force scénique qui n’a d’égale que sa maîtrise. Autre pépite du festival qui déboule sur "nos" planches bientôt : Plage ultime (Renaissance, mars) d’après Crash de J.C. Ballard, surprenante pièce de la jeune Séverine Chavrier qui prend son temps et nous renvoie à notre va

Continuer à lire

Sans contrefaçon

SCENES | Danse / Un metteur en scène et deux danseurs. Robert Lepage, Russell Maliphant et Sylvie Guillem se sont lancés dans un projet inattendu. Raconter et donner à voir sur une scène la vie de Charles de Beaumont, plus connu sous le nom de Chevalier d’Éon.

Dorotée Aznar | Lundi 29 juin 2009

Sans contrefaçon

Danse / Un metteur en scène et deux danseurs. Robert Lepage, Russell Maliphant et Sylvie Guillem se sont lancés dans un projet inattendu. Raconter et donner à voir sur une scène la vie de Charles de Beaumont, plus connu sous le nom de Chevalier d’Éon. Du capitaine des dragons, espion de Louis XV, on retient surtout l’ambiguïté qui demeura autour de son sexe, lui qui fut condamné par Louis XVI à porter pendant plus de trente ans le vêtement féminin. Dans Eonnagata, le trouble n’est pas uniquement sexuel, il est également à l’origine même de ce spectacle mélangeant récits, lectures, arts martiaux japonais et chinois, combats d’épée, danse contemporaine… Trois périodes de la vie du Chevalier sont évoquées dans une succession de tableaux splendides, dont la beauté hypnotique doit beaucoup aux lumières de Michael Hulls. La «griffe» du metteur en scène canadien Robert Lepage est également palpable dans cette création où la danse sert continuellement le récit. Le mélange des sexes, des âges, des références, des cultures ne dessert pas la narration, mais permet au contraire de passer naturellement de la violence sourde des percussions à la grâce aérienne d’une danse sur un miroir. Car, si

Continuer à lire