Rictus : humilité, année zéro

Les Hommes Forts | Au cœur de la première édition du prometteur festival des arts de la rue de Givors, Les Hommes Forts, se trouve un spectacle exceptionnel, gratuit, celui de Garniouze qui interprète avec une justesse sidérante un homme errant.

Nadja Pobel | Mardi 24 mai 2016

Photo : © Sileks


Comment ça, Givors c'est loin ? Idée de programme : en 16 minutes de TER ou un plus long voyage en TCL, direction la Cité des étoiles, cette étrangeté architecturale signée Jean Renaudie qui dans les 70's construisit des logements sociaux en rompant avec les barres initiées par Le Corbusier puis dévoyées dans la banlieue parisienne naissante. Voilà des appartements en angles, avec chacun deux balcons. Une utopie réalisée qui s'inscrit dans le passionnant parcours du même nom de l'agglomération lyonnaise (quartier des États-Unis à Lyon 8e, Gratte-ciel de Villeurbanne...).

Ensuite, rendez-vous en contrebas : sur la place Jean Jaurès, à 19h15. Christophe Lafargue dit Garniouze sera là, comme il était aux ateliers Frappaz dans le cadre de Sens interdits en octobre dernier, avec son meuble à tiroirs sur roulettes, son complice musicien François Batibou, faiseur et diffuseur de sons ; et les textes de Johan Rictus, poète français de la fin du XIXe siècle qui donna la parole à un vagabond (Les Soliloques du pauvre).

Dans une langue gouailleuse et incroyablement précise, construite en octosyllabes plus ou moins malmenées, Rictus dit la bile d'un homme délaissé par la société et qui moque les pouvoirs en tout genre sans tomber dans un nihilisme absolu : « Heureux les pauvres ! Le royaume des cieux est à eux (...) J'aimerais ben mieux des patalons, d'la soupe, une niche et pi d' l'amitié / Ouais t'es là / T'es là d'puis 2000 ans / Sur un bout de bois, t'ouvre tes bras blancs / C'est vrai d'puis l'temps qu'on t'a figé / C' que t'en as vu des affligés ».

À vif

Garniouze pratique depuis vingt ans les arts de la rue, notamment au sein des collectifs toulousains Okupa Mobil et Phun, et c'est peu dire qu'il a la maîtrise de ce terrain qui pourtant n'est jamais le même. Pendant près d'une heure trente, il incarne ce personnage non seulement par sa restitution véritablement prodigieuse des mots mais aussi par son corps, dégingandé, patraque loin de la caricature ou même de l'imitation.

Déambulant, constamment proche des spectateurs qui le suivent, Garniouze allie le talent (le travail aussi, fatalement immense en amont) à l'humilité en livrant une performance véritable et non en toc comme celle vue très récemment à grand renfort de nuées de lasers (mais que donc avait Thomas Jolly à dire de Richard III la semaine dernière ?). Bien sûr, ce Rictus n'a pas la séduction facile, il faut accepter de plonger dans cet univers peu amène mais la misère des années 1900 a tellement en commun avec celle qui ravage l'Europe d'aujourd'hui que le texte — autant que l'interprétation — laisse médusé.

Rictus
Sur la place Jean Jaurès à Givors le samedi 28 mai à 19h15, dans le cadre du festival Les Hommes Forts


Rictus

Par la Cie Garniouze Inc, théâtre déambulatoire
Centre-ville Givors
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Sens Interdits : L'art à l'écoute du monde

Dans la rue et gratuit | Ce théâtre élitaire pour tous que Vitez appelait de ses vœux trouve un écho à Sens Interdits, avec notamment trois propositions gratuites, dans l'espace (...)

Nadja Pobel | Mardi 17 octobre 2017

Sens Interdits : L'art à l'écoute du monde

Ce théâtre élitaire pour tous que Vitez appelait de ses vœux trouve un écho à Sens Interdits, avec notamment trois propositions gratuites, dans l'espace public, sans réservation. Cette liberté s'accompagne d'un conseil hautement mesuré : être à l'heure aux rendez-vous fixé par Zora Snake et Garniouze (le 3e spectacle, Trafic, est relatif à la prostitution et se déroulera aux Ateliers Frappaz). Ce dernier est un conteur-acteur sidérant par son flow et sa capacité à quasiment rapper la parole de ceux que la société - eux, vous, moi - laisse s'échouer sur le bas côté ; ici, des victimes de la guerre économique mondiale. Gageons que Je m'appelle (texte d'Enzo Cormann) aura la force inouïe de Rictus, vu il y a deux ans. Transfrontalier a de façon absolument certaine cette puissance. Le danseur camerounais se livre dans un premier temps à une performance qui crée la gêne et la crainte : simplement vêtu d'un slip, il s'enduit de terre, s'enserre de fils barbelés et part, sur la route, en traînant son matelas. À ces ig

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