"Illusions" : la houle sentimentale d'Olivier Maurin

Théâtre | Olivier Maurin a le goût des pièces délicates et redoutables à mettre en scène. Après le superbe "En courant dormez", voici "Illusions", récit vertigineux sur l'amour et ce qu'il en reste.

Nadja Pobel | Mardi 7 juin 2016

Photo : © DR


Pour la deuxième fois de la saison, le quadra russe Ivan Viripaev est à l'affiche par ici. Le théâtre de l'Iris avait livré une version imbibée et très bien menée des Enivrés en mars ; une nouvelle occasion d'entendre cette langue tout en méandres est donnée à l'Elysée. De quoi nous parle Viripaev ? De l'effondrement des certitudes. Du fait que personne n'est vraiment celui qu'il incarne (une prostituée et un directeur de festival dans Les Enivrés : le moins sérieux des deux n'est pas forcément celui que sa fonction désigne comme tel). Et d'amour, le plus pur qui soit après cinquante ans de mariage (mais la longévité ne signifie en fait rien).

Olivier Maurin voulait porter un texte pas trop à vif des éclats du monde ; il a peut-être trouvé plus cruel encore. Dennis a 84 ans et va mourir. Il fait alors une ultime déclaration d'amour fou et de reconnaissance à Sandra, sa conjointe indéfectible — cet amour n'existe que dans la réciprocité, nous dit-on. Quand elle s'apprête à son tour à trépasser, quelques mois plus tard, elle rend visite à Albert, un ami du couple depuis le début et lui avoue que s'il n'avait pas été déjà engagé avec Margaret, elle l'aurait épousé : « l'amour est un don. Le véritable amour ne réclame rien, ne prétend à rien. »

La quadruple inconstance

Ces retournements de situations n'en sont qu'à leurs débuts. Et pour faire progresser ce dérèglement poussé à l'absurde, Olivier Maurin a placé ses quatre comédiens au milieu du public convié à une grande table en U, comme un cérémonial de fin de vie.

Clémentine Allain, en charge durant la première demi-heure du monologue d'ouverture, est bouleversante, faisant ressurgir une réminiscence du couple Trintignant / Rivat dans Amour de Haneke. C'est sur ces rails solides que les trois autres progressent, contournant comme ils le peuvent ce défaut bien partagé par les auteurs contemporains — écrire à la 3e personne, cassant de facto l'action. Sans gestes inutiles, ces personnages rôdent autour de nous, cherchant une place qu'il est bien vain de vouloir trouver.

Illusions
Au théâtre de l'Elysée jusqu'au vendredi 10 juin


Illusions

D'Ivan Viripaev, ms Olivier Morin, par la Cie Ostinato. Les dernières paroles d'un homme à sa femme
Théâtre de l'Élysée 14 rue Basse-Combalot Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Il n’est pas question des hommes (soi-disant) verts dans cet OVNI, mais de ce que leur supposée rencontre provoque chez nos congénères humains. Neuf personnages pour six acteurs viennent tour à tour nous raconter par quelles émotions ils ont été traversés lors de ce de moment surnaturel. Le metteur en scène Olivier Maurin poursuit son chemin avec Ivan Viripaev. Le Lyonnais avait déjà délicatement adapté Illusions en 2016 du même auteur russe, sibérien et quadra. En mars 2019, voici qu’il a repris sa troupe fidèle (Fanny Chiressi, Clémentine Allain, Mickael Pinelli…) pour porter avec simplicité et conviction ce texte (à La Mouche de Saint-Genis-Laval) et confier à chacun des monologues encadrés par les mots de l’auteur. L’un décrit l’ovni tel « un silence comme il n’en avait jamais entendu », un autre affirme que cela s’apparente à la sensation de « quelqu’un dans son dos quand on enlace un arbre », un troisième disserte sur ce qui n’existe pas. Car toute la dialectique de cette pièce a trait à la vérité.

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C'est devenu son mantra et désormais sa force : le metteur en scène Olivier Maurin n'a besoin que de longues tables et de quelques chaises pour faire naître la langue d'Ivan Viripaev (Illusions, Ovni) ou Oriza Hirata (En courant, dormez) et qu’affleure la puissance du texte qu'il choisit. Pour sa première incursion dans les classiques, il n'a pas dérogé à cette simplicité. Les filles portent des robes évasées à fleurs et les garçons ne sont pas affublés de costumes datés du XVIIe siècle de la pièce. Les combats d'épées ? Évacués en coulisse. Trois bruitages font l'affaire car, pour le directeur de la compagnie lyonnaise Ostinato, l'essentiel ne se niche pas dans l'aspect spectaculaire dont il ne sait que faire. Molière

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Son travail est un souffle, on en voit presque le cœur battre. Les mots sont tranchants, définitifs ou murmurés, évaporés. Parfois même ce sont des onomatopées. Avec Oriza Hirata puis Ivan Viripaev, Olivier Maurin a trouvé il y a déjà une dizaine d’années une écriture qui lui ressemble : discrète mais pas effacée. Une façon d’être au monde sans éclaboussure mais avec une place bien singulière. Avant cette « rencontre » – ce mot banal balise son parcours de façon déterminante et notre conversation – il a cheminé longuement en passant par l’Iris et la Renaissance, aux portes de Lyon où il naît en 1965 dans une famille sans artistes mais amatrice de danses de salon et curieuse. Grandissant ensuite à Villeurbanne, à deux pas du TNP, c’est presque par commodité qu’il y voit ses premiers spectacles, après la grande époque Chéreau mais avec les premiers Jérôme Deschamps, L’Oiseau vert de Benno Besson ou le Richard III de Lavaudant. Il fait suivre son bac scientifique par un DUT électrotechnique « qui ne [lui] servira jamais ». Trop d’ennui le conduit à un stage de théâtre puis au Conservatoire de Lyon. C

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Le mal qui gangrène les théâtres avec la multiplication de pièces programmées pour seulement trois ou quatre soirs d'exploitation est contrecarré en cette rentrée par l'Élysée. Son directeur, Jacques Fayard, a décidé de faire revenir deux trésors de la saison dernière, dont Illusions, conte retors sur l'amour, sa durée et ses failles raconté par quatre vieilles personnes. Bien qu'incarnés par une jeune garde de comédiens, les mots du contemporain Ivan Viripaev gardent leur dangerosité dans cet espace, entouré des spectateurs imaginés par le metteur en scène Olivier Maurin qui a l'art de porter à la scène les balbutiements et les messes-basses. Dans la foulée, retour de ce qui a été un choc, calé en plein milieu de la période creuse des vacances de Pâques : Cannibale. Écrite, mise en scène, jouée par des anciens de la Comédie de Saint-Étienne (pour trois d'entre eux) réunis en collectif X, cette chronique

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«Ton amant vient aujourd’hui ?» demande le mari à sa femme. D’emblée, en prenant pour protagonistes ceux d'un classique triangle amoureux, la pièce d’Harold Pinter semble limpide. Fausse route : le mari parti, l’amant arrive, mais se distingue de son rival par un léger changement de vêtement ; l’acteur est resté le même. Joue-t-il un amant si semblable au mari qu’il n’est nul besoin de le faire incarner par quelqu’un d’autre ? Le couple se donne-t-il un rôle ? Sont-ils à la fois amant et mari, maîtresse et épouse ? Pinter a beau décrire la seconde hypothèse, la mise en scène d’Olivier Maurin ne tranche pas, entretenant un flou aussi vertigineux que le sentiment amoureux ici mis à rude épreuve. Dans un décor minimaliste qui dessine cependant un espace très concret, Maurin tend un miroir sur ce qu’il avait produit avec le très réussi En courant, dormez ! de Oriza Hirata (au Théâtre de l’Elysée cet automne), faisant exister un couple dans des petits riens, des silences et le grondement du monde - ici une implosion du couple à venir, auparavant une explosion due à des

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Derrière l'étrange titre En courant, dormez se cache une pièce de Oriza Hirata typiquement japonaise, autrement dit lente et dépouillée. Le plateau construit par le metteur en scène Olivier Maurin est à cette image : composé de quelques éléments dont aucun n'est superflu et en long, ou plutôt en format "paysage", comme on le dit joliment dans le domaine de l'imprimerie. Un terme qui correspond parfaitement à ce spectacle inattendu dans lequel les comédiens utilisent non seulement tout l'espace visible, mais aussi les portes du Théatre de l'Elysée, nous laissant imaginer l'extérieur et l'horizon de ce pays encore très traditionnaliste. Le pitch, qui évoque le quotidien en 1923 de Osugi Sakae et Ito Noe, un couple d'anarchistes tokyoïtes, est au premier abord un peu décevant : il n'est question que d'une jeune femme enchaînant les grossesses et de son homme, attentif et calme qui, entre deux conversations sur la vie quotidienne, lisent et traduisent des ouvrages, disséminés ici et là comme de précieux éléments de leurs vies. Ils vont et viennent dans leur maison, s

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«La nostalgie c’est les larmes au coin des yeux de mon père quand il parle de là-bas». Comme Brûler (joué actuellement avec conviction à l’Espace 44 par Karim Demnatt), Les Illusions du provisoire donne la parole aux gens trimbalés entre différentes terres. Cette phrase que l’on entend dans le spectacle interroge la place d’un homme mûr. Est-il de là-bas ? D’ici ? Ici, c’est le 8e arrondissement de Lyon, quartier Laennec-Mermoz, où une tour d’habitation a été vidée de ses occupants pour être démolie. Tous les témoins qui figurent dans ce spectacle n’ont pas forcément vécu dans cette tour désormais murée mais là n’est pas la question. Qu’ils soient Algériens, Géorgiens, Coréens, ex-Yougoslaves, Tahitiens, ils ont tous en commun l’expérience de l’exil et du déracinement mais se font pas passéistes. Ils savent aussi que leur vie est en partie ici. Comme ce nouveau retraité qui pensait retourner dans son pays d’origine la retraite venant mais qui, presque par surprise, découvre, qu’il s’est construit une vie en France. Le Théâtre du Grabuge ne se contente pas d’un manifeste social et

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