La saison théâtre 2016/2017 : Chroniques d'un mal annoncé

Quand le théâtre se penche sur notre époque | Des raisons d'espérer ? Il n'en reste pas beaucoup. La saison qui vient de s'écouler fut noire en France comme ailleurs. C'est à partir de ce terreau sombre, celui du Mal, que les artistes nous éclaireront le temps d'un spectacle. Voici les meilleurs à venir. De quoi ne pas (trop) se décourager. Et même de rire.

Nadja Pobel | Mardi 6 septembre 2016

Photo : © DR


Ce pourrait être l'événement (encore) de cette année : Acceso, porté par Roberto Farias, un inconnu au bataillon, est une pièce dont on ne se remet pas qui sera de nouveau à Lyon (aux Célestins, petite salle, du 8 au 19 novembre). On l'avait vu il y a un an ; le spectacle était programmé dans le si vivifiant festival Sens Interdits. Une heure durant, le comédien est seul sur une scène réduite au minimum et il circule, cherche à dire ce qu'a été, gamin, sa vie sous Pinochet : élevé par des prêtres qui le violaient mais lui donnaient, eux, de l'amour quand sa nation l'abandonnait. Le danger rôde dans la salle, accompagnant ce personnage qui maintenant ne craint plus rien. Farias épouse son rôle d'une manière absolument troublante, profondément déstabilisante.

Pablo Larrain, cinéaste remarquable et remarqué (Ours d'argent pour El Club, décadrage de Acceso), à l'affiche en janvier pour Neruda, brillant biopic, a co-écrit et dirigé ce travail avec un recul nécessaire et bienveillant. Si l'époque évoquée est celle du Chili de la dictature, la pièce dit ce qu'elle a régurgité : les hommes ne se sont pas débarrassés d'une insondable douleur, mais ils tiennent encore debout, avec plus ou moins d'équilibre. Ce théâtre empreint du monde tel qu'il va (mal) n'est pas nécessairement déclamatoire ou documentaire ; il se fait à partir de la matière dont les artistes disposent. Ce peut être un roman.

Les trentenaires vont piocher du côté de l'Amérique : Julien Gosselin a été le temps fort à Avignon cet été avec son mécanique et impeccable 2666 adapté de Bolaño (douze heures fleuve d'une très bonne série qui ne passera pas à Lyon, mais à Grenoble), que Thierry Jolivet avait un temps envisagé de monter.

Le metteur en scène de la cinglante troupe La Meute s'est tourné vers l'américain William T. Vollman, nouvelliste, romancier, passé par l'Afghanistan dans les années 80, qui a publié en 2000 La Famille royale (au Toboggan le 4 janvier et aux Célestins du 10 au 14 janvier), une plongée cauchemardesque aux USA sur fond de crack, dollars et prostituées. Au vu des premières maquettes présentées en début d'année, ce travail s'annonce aussi radical que Belgrade. Musique jouée live, micro HF, scènes serrées qui prennent dans leurs mailles un ou deux personnages... Jolivet scrute le monde avec précision. Et si jamais il n'est question de l'actualité crasse qui pourrait voir l'avènement de Trump, il n'est pas interdit de penser que tout ceci est la même histoire.

Transat et mat

Retour sur le continent européen. C'est par le prisme du collectif Mensuel que nous le regardons : il n'a rien à envier à son voisin d'Atlantique. Ces fantastiques Liégeois que les Nuits de Fourvière ont apporté en France cet été, reviennent au théâtre de Vénissieux pour une date (14 avril) avec leur Blockbuster fait de 1400 séquences de films US mises en musique et en parole sur le plateau. Stallone, Tom Cruise, Julia Roberts incarnent un patron, un chef de presse et le peuple révolutionnaire qui va prendre les armes. Sans la moindre concession, avec une infinie drôlerie et un talent immense, ils osent tout en étant hautement politique. Jubilatoire !

Leurs comparses belges du Raoul collectif avaient déjà ausculté l'affaire Romand avec drôlerie et dinguerie dans Le Signal du promeneur. Le théâtre de la Croix-Rousse poursuit son cheminement avec eux pour Rumeurs et petits jours (que nous n'avons pas encore vu), à défaut du grand soir. Cinq chroniqueurs profitent de vivre leur dernière émission de radio pour libérer leur parole et se positionner, pour certains, en résistance avec la pensée dominante. Où l'on perçoit, comme le dit l'un des membres Jérôme De Falloise, « que l'on est entré dans un totalitarisme du langage car ne fut-ce que mettre trois mots techniques et économiques l'un derrière l'autre, c'est établir un code autoritaire puisque tout le monde croit que c'est ça qu'il faut suivre ». Ils tentent de redonner du sens critique à un discours anesthésié par les puissants.

Enfin, Cyril Teste que nous avions vu se pencher avec intelligence sur l'enfance (Tête haute, à la Renaissance en mai) passe enfin à Lyon (du 13 au 17 juin) pour ce Nobody qui a fait le tour de la France depuis sa création au Printemps des comédiens de Montpellier en juin 2015. Derrière des vitres, des employés robotisés, opérants en restructuration d'entreprises, sont pris dans un microscope grossissant et portés au plateau par une nouvelle génération qui avance en collectif, groupée mais pas masquée !


Acceso

De Pablo Larrain et Roberto Farias, ms Pablo Larrain, 55 min. Vendeur ambulant, Sandokan gagne sa vie en proposant des babioles aux passagers des bus de Santiago.
Célestins, théâtre de Lyon 4 rue Charles Dullin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Vengeance(s) ! Quatre films de revanche à découvrir en salles

Cinéma | À l’occasion du retour de la revanche des salles obscures, la vengeance est servie comme plat de résistance au menu de bien des séances. Vous en reprendrez bien un peu ?

Vincent Raymond | Vendredi 21 mai 2021

Vengeance(s) ! Quatre films de revanche à découvrir en salles

Savoureux plat pour qui la cuisine, amer pour qui la déguste froide, la vengeance est en général plaisante à observer à l’écran. Si l’on a pu se délecter durant le confinement de l’excellent (et dépaysant) The Nightingale, la réouverture nous offre une sélection éclectique à dévorer ces trois semaines. En tête de gondole, une étrange fausse comédie noire (mais au vrai sous-texte féministe) signée Emerald Fennell, Promising Young Woman (le 26 mai, photo). Carey Mulligan y campe sous différents avatars une jeune femme feignant d’être ivre dans des bars ou des boîtes afin de piéger les hommes tentant d’abuser de son apparent état de faiblesse, histoire de les vacciner à tout jamais contre leurs comportements de sanglier. Consécutive à un traumatisme d’adolescence, sa croisade connaîtra un spectaculaire finale. Construit comme une rom-com alternative, où Cendrillon serait vêtue de conscience sociale et perdrait la vie au lieu d’un soulier de vair, c

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Thierry Jolivet : grand rassemblement

Portrait | À 32 ans, Thierry Jolivet s'apprête à monter sur scène Vie de Joseph Roulin, ce facteur et ami de Van Gogh dont l'écrivain Pierre Michon a fait œuvre. Autour de lui, des musiciens et des membres de leur Meute avec laquelle il avait éclaboussé le théâtre lors de la création de Belgrade en 2013. Itinéraire en construction.

Nadja Pobel | Mardi 10 décembre 2019

Thierry Jolivet : grand rassemblement

Il a eu, à l'adolescence, « une passion intense et totale » pour le cinéma mais en aucun cas faire du théâtre n'est une compensation pour le metteur en scène Thierry Jolivet. Enfant, entouré de ses parents profs, il a bien fait quelques ateliers théâtre entre Vienne et Lyon où il grandit mais c'est au lycée Saint-Ex, sur la Croix-Rousse, en suivant les cours de Catherine Marion qu'il voit ses premières pièces, car auparavant sa connaissance en matière de théâtre « était nulle ». Voici qu'il ingurgite des spectacles monstres : Le Dernier Caravansérail d'Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie de Vincennes où il se déplace avec l'établissement scolaire ou Les Vainqueurs d'Olivier Py, « où Christophe Maltot tient la baraque pendant dix heures ! » se souvient-il. Pourtant, le bac en poche, c'est en cinéma qu'il s'inscrit à Lyon 2 où il dit s'ennuyer « sauf au cours de Rebecca Zlotowski », la (future) réalisatrice de

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Paumé dans la Grosse Pomme : "Nobody's Watching"

American dream | de Julia Solomonoff (Arg-Col-Br-É-U-Fr, 1h41) avec Guillermo Pfening, Elena Roger, Rafael Ferro…

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Paumé dans la Grosse Pomme :

Comédien dans une série télé, Nico a plaqué l’Argentine du jour au lendemain pour tenter de percer à New York. Et ainsi s’éloigner d’une relation amoureuse toxique avec son producteur. Mais aujourd’hui, créchant à droite et à gauche, il galère en accumulant les petits jobs au noir… Ce portrait doux-amer d’un personnage à la poursuite d’une chimère (réussir à New York !) n’est pas exempt de charme ; il en faut pour masquer la vérité d’une situation rongée au fil des saisons par la précarité, les désenchantements et la nécessité d’avaler des concessions. En définitive, Nico exerce davantage ses talents de comédien lorsqu’il doit simuler pour ses proches une situation florissante — ou, à tout le moins, prometteuse. Nobody’s Watching, “personne ne regarde“ se révèle autant un constat qu’une mise en garde à son attention : qu’il soit devant la caméra de la supérette où il subtilise de quoi manger ou en concurrence avec d’autres comédiens, Nico semble invisible dans cette grande cité. Tout semble lui contester sa place, voir son identité — tel ce responsable d

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Cyril Teste aux Célestins : "Nobody" knows

Théâtre | Son nom est Personne. Et probablement que le nôtre aussi. Dans cette performance filmique captant un open space déshumanisé, Cyril Teste renvoie dos à dos et face caméra celles et ceux qui travaillent, ordonnent, obéissent. Vertigineux.

Nadja Pobel | Mardi 6 juin 2017

Cyril Teste aux Célestins :

C'est en pente ascendante que se termine la saison des Célestins et du TNG avec Nobody, spectacle co-accueilli qui a déjà traversé la France entière depuis sa création au Printemps des Comédiens de Montpellier en juin 2015, d'après les textes du dramaturge allemand Falk Richter. Adepte de l'utilisation de la vidéo pour grands et petits (voir son délicat Tête haute), Cyril Teste a embarqué toute la promotion de l'École nationale supérieure d'art dramatique de la ville héraultaise dans un espace de travail clos, mais entièrement vitré. Jean Personne, consultant en restructuration d'entreprise organise la vie des autres, l’évalue et est lui-même noté par ses pairs, scruté, emprisonné dans cette bulle de verre qui sépare le public du plateau. À Noël, il est là et ne reçoit de courrier que de son conseiller financier. Et un appel de sa mère : « Comment ça va ? - Je sais pas, bien. » Cette réponse à double sens est l'essence du propos de cette création qui se fait miroir d'une société pol

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La Famille royale : les loups de Wall Street

Théâtre des Célestins | Il y a parfois des événements qui tiennent leurs promesses. La création de La Famille royale par La Meute est de ceux-ci. Un auteur vivant (!) et américain, les bas-fonds d'une société moisie — la nôtre —, du rock en live... sous les décombres, le metteur en scène Thierry Jolivet trouve même une once de lumière : celle du théâtre.

Nadja Pobel | Mardi 10 janvier 2017

La Famille royale : les loups de Wall Street

« Qui connaît la plus belle mort ? Le soldat qui tombe pour sa patrie ? Ou la mouche dans mon verre de whisky ? » Voix paisible, micro en main prononcé par une sorte de MC décati, c'est avec ces mots que commencent quatre heures d'une plongée dans les bas-fonds de San Francisco, l'envers d'une american way of life si fantasmée, si peu avérée. Et s'il manque à la distribution un métissage culturel (quoique cette remarque ne soit peut-être qu'un délit de faciès inversé et très en vogue dans le théâtre actuel... David Bobée, suivez mon regard) et au plateau un supplément de poussière (difficile de restituer le crad'), le reste est là. Viscéralement là. Tyler Brady, détective privé, renonce à suivre un énième mari infidèle, car à quoi sert de payer pour souffrir plus encore, dit-il à l'épouse inquiète et demandeuse. Non ! Il va répondre à la commande de son frère, un homme d'affaire sans limite, John Brady. Objectif : débusquer la Reine des putes pour ouvrir un bordel virtuel. Mais Tyler va s'enfoncer corps et âme dans les rues sombres et puantes, aimer cette Majestée retrouvée et tenter de pans

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Roberto Farias touche au cœur et à l'estomac

Théâtre des Célestins | Vu à Lyon il y a un an grâce au festival Sens interdits, Acceso revient. Et c’est une immense chance de (re)découvrir l'un des spectacles absolument majeurs de cette saison, signé du cinéaste Pablo Larrain et du comédien sidérant qu'est Roberto Farias : il nous a accordé une interview aussi à vif que la pièce.

Nadja Pobel | Mercredi 2 novembre 2016

Roberto Farias touche au cœur et à l'estomac

Vous évoquez dans la pièce les conditions de "rétention" des enfants sous Pinochet. Cette histoire-là est encore si actuelle au Chili ? Roberto Farias : Il existe encore des maisons des mineurs, des internats, le SENAME (NdlR : Service national gouvernemental de Jeunesse)... et cela continuera tant que les inégalités existeront. Dans mon pays, il y a toujours des enfants abandonnés, isolés sans aucune possibilité de s'en sortir en dehors des drogues, de la rue, de la délinquance. Sans doute une conséquence de la dictature ; mais Acceso est plus profond que cela. Pourquoi avoir écrit l'histoire de ce personnage, vagabond, abandonné par son pays post-Pinochet ? Il n'y a pas de connexion directe avec la dictature. La pièce parle de ce qui se passe avec les enfants de la rue maintenant, comme de ce qui a été mis en lumière avec le retentissant cas Spiniak (NdlR, du nom de cet homme d'affaires arrêté en 2003) : une affaire de prostitution infantile, d'orgies dans laquelle é

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La parole est à l'adversaire

Théâtre de la Croix-Rousse | Fidèle à lui-même, le Raoul collectif questionne les grands maux de l'époque (propriété, consommation, politique) mais reste à la surface de ses sujets dans un décor trop strict. Avant une envolée finale enfin belle et absurde.

Nadja Pobel | Mardi 11 octobre 2016

La parole est à l'adversaire

Ne pas s’attendre à un spectacle formaté, linéaire et récitatif : le Raoul collectif souhaitait même ne pas parler dans cette création. Résultat, ils ne font que ça. Muets, bavards... ils n'ont pas le goût des choses simples mais une idée fixe : comprendre comment il est possible de grandir en ce monde mis sous cloche du capitalisme, du libéralisme assassin. Avec Le Signal du promeneur, les cinq membres issus du Conservatoire de Liège proposaient en 2009 une série de portraits de figures en marge (le faux médecin et vrai meurtrier Jean-Claude Romand, le navigateur Mike Horn, le héros d'Into the wild...) ayant dérapé, recrachant à la société ce qui la rend indigeste (la compétition, la destruction de la nature). Ici, le même quintet s'est donné rendez-vous pour la 347e et d

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Sens Interdits 2015 : le Chili de Pablo Larraín

SCENES | Pour sa première mise en scène de théâtre, le cinéaste Pablo Larraín livre avec "Acceso" un spectacle à l’image du festival Sens Interdits : férocement politique et fondamentalement humain. Retour sur son cheminement et sur l’histoire chilienne, que cette manifestation internationale raconte depuis trois éditions.

Nadja Pobel | Mardi 13 octobre 2015

Sens Interdits 2015 : le Chili de Pablo Larraín

Seul en scène, Sandokan trimbale sa vie en bandoulière. Dans sa sacoche, des babioles qu’il vend aux passants pour trois pesos six sous. Et puis aussi un livre, la nouvelle constitution politique du Chili, qui affirme que «chaque individu chilien a le droit d’avoir accès» (aux biens communs). Sur le mode de l’interpellation – qui sera la forme entière de la pièce – il s’adresse à son président. «Combien de fois nous avez-vous aidé ?» l’interroge-t-il. Sans vraiment dater leur propos, Larraín et son comédien Roberto Farias, qui ont travaillé de concert, questionnent ce que leur pays a à offrir à sa population dans cette époque contemporaine. Autrement dit pas grand chose. C’est de cette injustice-là que naît la colère du protagoniste qui, entre deux commerces (de peignes, d’une revue pour se muscler), déballe sa vie personnelle, de son enfance passée dans un centre de réinsertion pour mineurs où il a subi des sévices en tous genres à sa copine enceinte qui s’est pris des coups de pieds dans le ventre par son père qu’il a alors poignardé dix-huit fois. La langue est crue, vulgaire parfois, virulente toujours. Sandokan martèle cette inégalité de traitem

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Thierry Jolivet a faim de théâtre

SCENES | Avant d'être le metteur en scène de "Belgrade" et quelques autres pièces du collectif de La Meute, Thierry Jolivet, pas acquis au départ à la cause théâtrale, s'est formé à l'acteur. Portrait.

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

Thierry Jolivet a faim de théâtre

Thierry Jolivet voulait faire des films. Il a d’ailleurs suivi des études de lettres et de cinéma. Des désirs d'une jeunesse pas si lointaine (il est né en 1987) dont il ne s'est pas tant éloigné en devenant metteur en scène de théâtre. Parce qu’il ne «connaissait rien à l’acteur», il s’est confronté et collé lui-même au plateau en frappant à la porte du Conservatoire de Lyon. C’est là que se forme La Meute, collectif qui réfute ce terme employé à tout-va dans le théâtre contemporain, bien qu'il dise parfaitement l'envie de ses membres de travailler ensemble. Thierry Jolivet n’est ainsi pas le seul à diriger leurs spectacles, les rôles tournent. Quand il pilote (Les Foudroyés, Le grand Inquisiteur, Les Carnets du sous-sol, Italienne, Belgrade depuis 2010), il ne joue pas. Mais il fait le comédien dans leurs autres productions. Et exclusivement chez Laurent Brethome (qui enseigne l'art dramatique au dit Conservatoire), notamment dans sa version décapante et délocalisée dans des docks des Fourberies de Scapin

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Belgrade, entre chiens et loups

SCENES | Depuis la présentation, voilà deux ans, d'une maquette de "Belgrade" d’après Angelica Liddell, nous n’avons plus que le nom de La Meute en bouche. Son théâtre viscéral et férocement contemporain arrive enfin dans une grande salle, celle des Célestins. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

Belgrade, entre chiens et loups

Le 15 mars 2013, le Théâtre des Ateliers offre son plateau à un jeune collectif venu montrer son travail en cours aux professionnels de la profession. Il s’appelle La Meute. Ensemble, ses membres ont jusque là monté de brillantes mais parfois trop touffues adaptations de Dostoïevski, où l’incandescence du maître russe les guide, notamment dans le fascinant Les Carnets du sous-sol, mais aussi le plus nébuleux Le Grand Inquisiteur. En sortant de la représentation de Belgrade, il est indéniable qu’un moment fort a eu lieu. De ceux qui laissent sonnés et interdits. Á cette époque-là, Vincent Macaigne a déjà déposé un beau cadavre dans le cloître des Carmes à Avignon, Julien Gosselin (metteur en scène des Particules élémentaires) est encore inconnu au bataillon, sauf dans ce Nord qui l’a formé, et les collectifs ont eux le vente en

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Murgia et Celestini ravivent la lutte des classes

SCENES | Nous n’avons pas encore vu intégralement Discours à la nation, mais il nous apparaît nécessaire de se précipiter le voir au Théâtre de la Croix-Rousse du 8 (...)

Nadja Pobel | Mardi 7 avril 2015

Murgia et Celestini ravivent la lutte des classes

Nous n’avons pas encore vu intégralement Discours à la nation, mais il nous apparaît nécessaire de se précipiter le voir au Théâtre de la Croix-Rousse du 8 au 11 avril pour trois raisons. D'abord, son auteur (et metteur en scène), Ascanio Celestini, est un des plus passionnants du moment. Né en 1972, cet Italien est le chef de fil actuel du théâtre-récit initié par Dario Fo, cette façon de raconter le monde avec peu de décor et de faire du propos l’enjeu majeur d'une pièce via des acteurs transformés en porte-paroles. En l’occurrence c’est David Murgia, co-fondateur du Raoul collectif (responsable du très inventif et fort en thème Signal du promeneur) et figure récurrente du jeune cinéma belge (Bullhead) qui s’y colle. Il incarne ici des puissants qui se succèdent derrière un pupitre fait de cageots pour railler les «prolétaires de tous pays». Ce qu’interrogent en chœur Celestini et Murgia, c'est tout simplement la lutte des classes, dont tous deux soutiennent l'existence, le langage et son utilisation, sa manipulation surtout, devenant ici le nerf de ce qui est en vérité une guerre. «

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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Enfants du siècle

SCENES | La Meute, à peine quatre ans, produit ce qui se fait de plus remuant, de plus séduisant et de plus pertinent en matière de théâtre sur nos scènes locales. Après avoir malaxé Dostoïevski, voilà que ses membres triturent "Belgrade" d’Angelica Liddell et y adjoignent leurs émotions, eux qui sont nés sur les cendres de la guerre des Balkans. Attention, déflagration ! Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 février 2014

Enfants du siècle

À l’heure du rendez-vous, ils arrivent… en meute ! Avant même d’entamer la conversation, voici la démonstration que les membres de cette compagnie ne travaillent pas en collectif par suivisme (en théâtre, ce terme s’emploie autant à tort qu’à travers) mais par nécessité. Parce que c’est ensemble qu’ils conçoivent leurs créations - metteur en scène, acteurs, musiciens travaillent à la même table - et que tout se mêle, disent-ils en chœur, leur vie comme leur travail, le privé et le public. Pourtant, de toute évidence, leurs pièces sont loin d'être de petits baratins nombrilistes entre amis. Il s’agit plutôt d’embrasser le monde avec une vigueur que bien des troupes peuvent leur envier. Ils disent avoir rêvé ensemble de ce qu’allaient être leurs vies et être nés au théâtre en même temps qu’ils s’attachaient les uns aux autres. Ils sont passés qui par l’ENSATT, qui par l’école de musique de Villeurbanne, et se sont liés au Conservatoire de Lyon où, déjà, dans leur travail de fin d’étude (Les Foudroyés en 2010, d’après La Divine Comédie de Dante), se croisaient Joyce, Aragon, Handke, Boulgakov, Céline ou Goethe et la musique originale de Jean-Baptiste Cog

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Jeunesse dorée

SCENES | Ils sont à peine trentenaires et font du théâtre sans retenue. Certes, Johanny Bert et Thierry Jolivet n’en sont pas à leur coup d’essai. Mais ils livrent avec "Le Goret" et "Les Carnets du sous-sol" des spectacles aussi radicalement différents qu’aboutis. Presque un travail de vieux briscards du théâtre. Découverte. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 23 novembre 2012

Jeunesse dorée

La première image du Goret est un plateau incliné à presque 90° sur lequel un homme est tranquillement assis, comme si tout allait bien. Pourtant tout déraille, à commencer par lui, interné. Durant 1h30, Franck, surnommé P’tit Goret par les habitants de son village irlandais, discute, s’énerve, étreint son entourage - souvent aussi patraque que lui. Au plateau, Julien Bonnet incarne ce féroce désordre intérieur avec une dextérité peu commune. Le metteur en scène, Johanny Bert, qui avait réussi à susciter de l’émotion avec un spectacle à base de bouts de papier, Post-it, nourrit pour sa part son spectacle d’une inventivité et d’une tendresse folles. Et s’il y a ici moins de marionnettes que dans son Opéra du dragon, il offre à son acteur des têtes de mousse d’apparence humaine pour l’accompagner dans son monologue.  Tout est finement travaillé, répété avec un respect total pour le texte, l’équipe et les spectateurs. Un magnifique théâtre accidenté et réconfortant, qui transfigure les difficultés inhérentes à cette pièce écrite par Patrick McCabe à partir de son célèbre roman The Butcher Boy. Salir le sol

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