Phia Ménard au coeur des ténèbres

Pièces du vent | Poursuivant ses "pièces du vent", Phia Ménard livre avec "Les Os noirs" un nouveau spectacle d'une incroyable noirceur, moins remuant que "Vortex" mais toujours aussi exigeant.

Nadja Pobel | Mardi 6 mars 2018

Photo : © Jean-Luc Beaujault


Elle a repris la structure du théâtre classique mais l'a légèrement modelé. Ses trois actes sont des « passages à l'acte » énoncés comme tels par une voix-off bien peu encline au suspens. C'est que Phia Ménard, circassienne de formation, plonge dans les méandres des suicidaires. Elle-même, dit-elle, qui a connu la transformation d'un corps d'homme en femme, s'est « éloignée de la falaise » et l'acte de suicide l'accompagne « depuis tout le temps, comme la ciguë dans la poche du résistant, sans compromis. » En quelques tableaux puissants, elle dit comment y parvenir et – avec plus d'acuité encore - les douleurs qui y conduisent comme cette traversée de la forêt telle une enfant sauvage, de sa complice au plateau, Chloé Sanchez.

Mais ce qui est le plus prégnant dans ce travail est la lutte que déploie sans cesse son personnage pour ne pas basculer dans les ténèbres : la dépression sous laquelle elle a continué d'avancer en souterrain tel un ver de terre et qui, sitôt à l'air, l'écrase (c'est ici une immense boule de papier), la danse tournoyante comme un acharnement à rester debout, les efforts faits dans cette forêt pour se relever tel un girafon dont les pattes seraient encore trop frêles pour le porter...

Sans retour

Cependant l'ampleur de la scénographie des multiples séquences amoindrit le propos qui dans Vortex se tenait en une phrase unique. Ce choix radicalement différent laisse peu de place à l'émotion viscérale qui émanait de la pièce de 2011. Reste une continuité entre tous ces gestes, grâce notamment à la matière. Phia Ménard nomme précisément son processus de recherche I.C.E. (Injonglabilité Complémentaire des Éléments). L'air et le plastique noir, telle une régurgitation de la bile de la planète, sont son vocabulaire. La bande sonore faite de grésillements d'un disque qui tourne à vide ou de borborygmes d'une humanité à bout de souffle accompagne cette fouille dans les entrailles de l'humaine dont l'artiste n'extrait, avec désespoir, que des os noirs.

Les Os noirs
Au TNG - Vaise jusqu'au 8 mars


Les os noirs

De et par Phia Ménard avec la Cie Non Nova, 1h15
TNG-VAISE 23 rue de Bourgogne Lyon 9e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Livré cor(p)sé aux Subsistances

Cirque | La politique par le corps. Ce que l’indispensable Phia Ménard et Mélissa Von Vépy racontent dans leurs spectacles présentés aux Subsistances dans le festival Livraisons d’été est que la façon d’être au monde se passe parfois de grands discours. Mais n’en demeure pas moins puissante et agissante. Explications.

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Sans avoir vu au préalable les spectacles de ce festival, faisons confiance aux circassiennes qui les inventent. Tant par ce qu’elles disent en amont que par la haute teneur artistique de ce que précédemment elles ont fait. Ainsi Phia Ménard est-elle aujourd’hui un phare dans la création contemporaine. Non pas un modèle – ça la gênerait certainement – mais une valeur sûre qui au gré de ses créations bouleversantes (Vortex, P.P.P.), parfois légèrement moins (Les Os noirs) trace un chemin unique. Avec Maison mère, elle signe le premier volet de ce qu’elle nomme, rohmérienne à rebours, Contes immoraux. Invitée à la Documenta de Kassel délocalisée à Athènes en 2017, elle s’est inspirée du Parthénon pour créer sur scène, chaque soir, une grande maison de carton, celle d’Athéna, déesse de la guerre et de la sagesse. L'artiste a alors fabriqué « la maison pour sauver l’Europe » puisque constate-t-elle sur place, « la Grèce s’occupe des migrants de façon incroyable mais la société européenne leur propose des maisons en carton en pensant qu’il y a toujours du soleil, mais il pleut aussi dans ce pays

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Nadja Pobel | Mardi 27 février 2018

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Faute d'avoir pu voir au préalable sa nouvelle création Les Os noirs, il n'y aura pas de retour critique dans ces pages du travail de Phia Ménard, créé à Chambéry en septembre dernier. Mais cette artiste majeure de la scène française est immanquable. Du 3 au 8 mars, au TNG / Vaise, c'est Chloé Sanchez qui porte cette nouvelle "pièce du vent" sur les humeurs sombres de l’adolescence. Puisque tout est affaire d'éléments et de sensation avec la jongleuse de formation qu'est Phia Ménard, elle a fait appel à une marionnettiste pour transmettre ce travail sur le corps qui était si bouleversant dans son spectacle devenu classique, Vortex. C'est d'ailleurs la version enfantine de ce dernier qui repasse par là. L'Après-midi d'un foehn (version 1) est une valse d'air et de sacs plastiques à voir à l'Allegro de Miribel ce mercredi 28 février. Simplissime et grandiose.

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Panorama Théâtre | Avec des monstres de la scène internationale fidèles à la France (Van Hove, Ostermeier, Simon Stone), l'immense succès - mérité - d'Avignon (Saïgon) et un chef d’œuvre (Festen), la deuxième moitié de la saison théâtrale se fera à un pas cadencé.

Nadja Pobel | Mardi 9 janvier 2018

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Il y a des années sans lui. Et fort heureusement, de nombreuses avec : Thomas Ostermeier sera aux Célestins en mai, avec un Professeur Bernhardi créé en décembre 2016 sans sa Schaubühne berlinoise. Alors que l'on apprend qu'il dirigera la Comédie française dans La Nuit des Rois, il adapte pour la première fois Schnitzler dans un décor-tableau signé de son éternel scénographe Jan Pappelbaum qui ressemble furieusement à ceux d'Un ennemi du peuple et de sa Mouette. Au TNP, la nouvelle coqueluche australienne associé à l'Odéon, Simon Stone présente sa version des Trois sœurs en attaque de saison. Reste à voir si elle a la magnificence de son Ibsen huis. Le Britannique Simon McBurney, qui nous avait laissé à distance avec The Encounter mais dont le Mnemonic infuse toujours seize ans après s

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Pensez à réserver | De Phia Ménard à Peter Brook en passant par Thomas Ostermeier, voici cinq œuvres qui vont marquer la saison théâtrale.

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P.P.P. La saison dernière, le TNG offrait une session de rattrapage pour l'époustouflant travail de Phia Ménard sur le corps et sa transformation – Vortex – et sa version pour enfants, L'Après-midi d'un foehn. Chance ! Les Subsistances reprogramment des artistes ayant grandi chez eux, dont cette femme qui reviendra avec P.P.P. : stupéfiant travail de jonglage non plus avec du plastique et de l'air, mais des blocs de glace dont l'inévitable liquéfaction accompagne le récit de la mutation, du changement et de la maturation, éternels sujets sensibles et ô combien maîtrisés par la comédienne-circassienne. Aux Subsistances du 10 au 12 novembre Battlefield En 1985, à Avignon, Peter Brook créait Le Mahabharata, 9 heures pour revenir à l’histoire politique et sanglante de l'Inde ancienne. Avec Battlefield, le plus célèbre des metteurs en scène britanniques livre

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SCENES | Face à l'étourdissante somme de propositions artistiques de très grande quantité qui émanent de toutes parts dans ce prélude estival à Lyon, il y a cet OVNI bouleversant, devenu un classique dès sa création en 2011, "Vortex". Session de rattrapage obligatoire.

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Toujours faire preuve de modestie. Oui parfois, alors même que cela a fait le tour de la France (et plus) et est déjà passé par Lyon (les Subsistances), il est possible de rater un chef d’œuvre tel que Vortex. C'est pour palier ce type de manquement que le TNG peut être fier de faire revenir Phia Ménard. C'est un spectacle dont il ne faudrait rien dire et ne surtout pas voir la moindre image au préalable. Car de quoi s'agit-il ? Une mue. Quelqu'un, déformé par sa rondeur superficielle, vient nous parler sans le moindre mot de transformation. Phia Ménard – Philippe par le passé – est circassien-jongleur. Sans livrer une pure œuvre de jonglage, il y a ici d'évidents résidus de cette dextérité à manier les éléments, à jouer de la force de l'air. En 2008, elle avait créé au sein de sa compagnie Non nova un processus de recherche I.C.E. pour Injonglabilité Complémentaire des Éléments. S'en est suivie la création de P.P.P., travail autour de la glace et donc ensuite celui-ci, autour du vent. Vortex est un diptyque qui se décline pour les enfants avec L'Après-midi d'un foehn, pièce première à cette double production. Dans les deux, le plast

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Ils ne sont plus nombreux les Centres Dramatiques Nationaux à se consacrer au jeune public. Restent Strasbourg (entièrement dédié aux marionnettes) et Lyon, qui englobe désormais le théâtre des Ateliers après une transition flottante entre Gilles Chavassieux et Joris Mathieu. Conséquence de cette multiplication de plateaux, les jeunes spectateurs pourront aussi bien être conviés sur la Presqu’île que dans le 9e arrondissement, en fonction de la configuration des spectacles. Le projet de Joris Mathieu, lorsqu’il postula au TNG, était d’«imaginer demain», place à la pratique avec un axe fort sur l’écriture numérique. «C’est la jeunesse qui va construire le monde de demain, à nous de faire en sortir qu’elle ne le subisse pas et qu’elle ne fasse pas que le traverser» annonce-t-il en viatique de cette saison qu’il a souhaitée à la découverte de nouveaux mondes et de nouveaux langages. Il a dans cette idée convié les artistes Chiara Guidi (qui nous avait fait forte impression avec le conte en immersion Buchettino, où les spectateurs, allongés dans un grand dortoir en bois, se voyaient raconter l’histoire du

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