L'utopie entre en piste

Cirque | Il y a les feuillets dessinés de Bonnefrite qui irradient de rouge et jaune le métro et la ville. Et il y a bien sûr des spectacles pour prouver avec cette 4e édition du festival UtoPistes que le nouveau cirque a une santé de fer.

Nadja Pobel | Mardi 22 mai 2018

Photo : @ Christophe Raynaud de Lage


Onze spectacles, des travaux d'élèves de l'école du cirque (en fin de festival), une ouverture sur la place des Célestins avec Mathurin Bolze (dont la compagnie mpta est à l'initiative du festival), Karim Messaoudi... De la magie (Dans la peau... à la Croix-Rousse, Les Limbes aux Célestins), une conférence par un des pères du nouveau cirque, Johann Le Guillerm (Le Pas grand chose aux Célestins), des clowns (Ouïe au TNG-Ateliers) ou du travail beaucoup plus théâtralisé (Ningunpalabra aux Célestins) par des argentins voltigeurs qui seront aussi à l'affiche du Terabak de Kyiv à Fourvière en juillet.... Parmi ce must, deux créations infiniment différentes et qui étonnent.

Dans Santa Madera Stefan Klinsman et Juan Ignacio Tula sont époustouflants de virtuosité mais pas seulement. Avec la roue Cyr, ils fouillent le tréfonds de l'âme sur une piste de terre qu'ils malmènent jusqu'au vertige. Comment, avec ce seul agrès presque enfantin, mais qui requiert un immense professionnalisme pour être manié à ce niveau, parviennent-ils à générer autant d'émotions ? Les corps semblent avoir répété une chorégraphie au millimètre sans que cette rigueur n'affadisse leur proposition. Il y a dans cette création datée de 2017 la condensation des rapports humains dans leur capacité à se tendre et se distendre, à exister pleinement. C'est un éblouissement dont on ne sort pas indemne.

Dans un registre tout autre, Sébastien Barrier fait place à son chat, ce Gus vu en liberté sur le plateau de Chunky Charcoal. Il est désormais absent mais il n'est question que de lui. Barrier dit, micro en main, au rythme de son acolyte guitariste et batteur, l'adoption de sa bestiole trouvée dans une poubelle, la vie de tournée, les lettres que le chat rédige à sa maman jusqu'à son émancipation. L'acteur / metteur en scène, celui du fleuve Savoir enfin qui nous buvons, décale ainsi les interminables récits initiatiques propres aux spectacles jeune public pour en faire une fable déconnante, tendre, libre, infiniment libre.

UtoPistes
Aux Célestins, TNG et autres lieux du jeudi 31 mai au samedi 9 juin

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Kervern, Delépine & Gardin : « les films, ça sert à montrer le pire »

Effacer l’historique | Sortant en salle alors qu’ils assurent chacun “la demi-présidence“ du Festival d’Angoulême — « trop content parce qu’on adore la présidence et les demis » — le neuvième long-métrage du duo Kervern & Delépine accueille une nouvelle convive, Blanche Gardin. Les trois ont la parole.

Vincent Raymond | Jeudi 27 août 2020

Kervern, Delépine & Gardin : « les films, ça sert à montrer le pire »

Effacer l’historique est-il un film intemporel ? Benoît Delépine : J’espère qu’il l’est ! Il est contemporain dans le sens où l'on parle de choses qui arrivent en ce moment… et qui seront bien pire plus tard. Quelle a été l’idée première ? BD : On s’était juré il y a quinze ans d’essayer de faire dix films ensemble et de commencer en Picardie pour finir à l’île Maurice. À chaque film, on essaie de placer l’île Maurice, à chaque fois ça a merdé, c’est compliqué — et là on en a fait dix si on compte le court-métrage avec Brigitte Fontaine. Il suffit qu’on trouve une idée à la con qui nous fasse rire pour qu’on reparte sur un nouveau projet ; on aura au moins réussi ça. Elle nous hantait l’île Maurice avec l’histoire du dodo… Le jour où l'on s’est rendu compte d'à quel point on se fait pigeonner par l’ensemble des GAFAM réunis, qu’on a appris que génétiquement c’était un cousin du pigeon moderne, c’était trop beau ! Il y a dix ans, on avait failli écrire un scénario avec Gérard Depardieu tout seul à l’île Maurice qui avait revendu sa société en France et qui se f

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L’amour en queue de poisson : "Poissonsexe" de Olivier Babinet

Comédie | Un futur inquiétant, où il ne reste qu’une seule baleine. Scientifique dans un institut de recherches maritimes, Daniel s’échine à essayer de faire s’accoupler des poissons et échoue à trouver l’âme sœur. Son existence change lorsqu’il ramasse sur la plage un poisson mutant doté de pattes…

Vincent Raymond | Mercredi 2 septembre 2020

L’amour en queue de poisson :

Initialement prévu le 1er avril sur les écrans, jour ô combien adapté à une fable poissonneuse, ce film avait dû pour cause de confinement rester le bec dans l’eau attendant l’avènement de jours meilleurs. S’il est heureux de le voir émerger, on frémit en découvrant le monde pré-apocalyptique qu'il décrit en définitive aussi proche du nôtre : certains ne prophétisent-ils pas la pandémie comme faisant le lit de la 6e extinction massive ? Guère optimiste, mais comme s’en amusait Gustave Kervern, « je ne joue que dans des films tristes ; je refuse les films gais ». Au-delà de la boutade, Poissonsexe marie les menaces du conte philosophique d’anticipation et la poésie du parcours sentimental de Daniel, colosse au cœur de fleur bleue égarée dans un monde où amour et procréation sont totalement décorrélés ; où les couleurs froides font écho aux relations du même tonneau. Après la parenthèse lumineuse que constituait son documentaire Swagger, Olivier Babinet renoue donc

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Contrôle, hâte, suppression : "Effacer l’historique" de Kervern & Delépine

Comédie | Bienvenue dans un monde algorithmé où survivent à crédit des banlieusards monoparentaux et des amazones pas vraiment délivrées. Bienvenue face au miroir à peine déformé de notre société où il ne manque pas grand chose pour que ça pète. Peut-être Kervern & Delépine…

Vincent Raymond | Jeudi 27 août 2020

Contrôle, hâte, suppression :

Un lotissement, trois voisins anciens Gilets jaunes, une somme de problèmes en lien avec l’omniprésente et anonyme modernité d’Internet. Au bout du rouleau, les trois bras cassés unissent leurs forces dans l’espoir de remettre leur compteur numérique à zéro. Faut pas rêver ! L’évaporation de l’humain et sa sujétion aux machines… Ce que la science-fiction, l’horreur ou le techno-thriller avaient déjà traité, est désormais une pièce jouée dans vie quotidienne de chacun. Une histoire à la Ionesco ou à la Beckett dont Effacer l’historique pourrait constituer une manière d’adaptation. Est-ce la présence de Blanche Gardin et de Denis Podalydès qui confère un cachet de théâtralité à ce film ? Il ne se démarque pourtant guère des autres réalisations du duo grolandais, suivant une mécanique de film à saynètes ou à tableaux (plus qu’à sketches) déclinant ce thème confinant à celui l’ultra-solitude contemporaine. Et dé

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Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. : "Les Parfums"

Comédie | En galère de boulot, Guillaume devient le chauffeur d’Anna Walberg, “nez“ indépendante dans l’univers de la parfumerie et femme si exigeante qu’elle a épuisé tous ses prédécesseurs. Mais Guillaume va s’accrocher en lui tenant tête. Une manière de leur rendre service à tous les deux…

Vincent Raymond | Vendredi 26 juin 2020

Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. :

Devenu un visage familier grâce à la série 10% , Grégory Montel avait “éclos“ en 2012 au côté du regretté Michel Delpech dans le très beau L’Air de rien, première réalisation de Stéphane Viard et… Grégory Magne. Après l’ouïe, celui-ci s’intéresse donc à l’odorat mais conserve peu ou prou un schéma narratif similaire puisque son héros ordinaire-mais-sincère parvient à nouveau à redonner du lustre à une vieille gloire recluse prisonnière de son passé et/ou ses névroses, tout en s’affirmant lui-même ; la différence majeure réside dans le fait qu’une relation fatalement plus sentimentale que filiale se noue ici entre les protagonistes. Loin d’être une bluette à l’anglaise où les deux tourtereaux roucoulent après avoir fait chien et chat pendant l’essentiel du film, cette comédie sentimentale mise beaucoup — à raison — sur les à-côté des personnages : le métier de sentir et composer des fragrances (étrangement peu exploité jusqu’à pré

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Cinq expos à voir en février

Bons Plans | Cinq expositions gratuites à découvrir ce mois-ci dans les galeries lyonnaises, avec de la photographie, du dessin, de la peinture et même du "graffuturisme" !

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 6 février 2020

Cinq expos à voir en février

Fluorescences La galerie Pallade accueille la toute première exposition personnelle de la jeune peintre Claire Vaudey. Et c'est une très belle découverte ! Ses intérieurs imaginaires à la gouache, vides de toute présence humaine mais chargés d'éléments divers (fleurs, tissus, boîtes, bâtons...), vibrent de couleurs osées (des roses et des verts comme on en voit rarement) et fluorescentes. L'artiste y joue de subtils glissements entre le vivant et le décoratif, l'abstraction et le réalisme, la platitude et la profondeur, le rythme plastique et la musique, la peinture et ses doubles... Claire Vaudey À la Galerie Anne-Marie et Roland Pallade ​jusqu'au 7 mars Souffle On retient son souffle à la galerie Besson qui consacre à ce thème une exposition collective réunissant une quinzaine d'artistes. Un souffle qui peut être celui d'une brise marine dans les photographies de Gilles Verneret, le trajet léger de nuages ou de fumées dans les images de Julien Guinand, un mouvement érotique féminin pein

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Les sœurs cachées : "La Vie invisible d'Euridice Gusmao"

Drame | Rio de Janeiro, 1950. Les sœurs Gusmao ne se quittent jamais. Jusqu’au jour où Euridice part avec un marin de fortune mais revient au bercail où son père la répudie en lui interdisant de revoir sa sœur Guida qui rêve de devenir concertiste. Des années durant, elles se frôleront sans se voir…

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Les sœurs cachées :

Il semble appartenir à un passé révolu, subit l’infamante qualification de sous-genre… Pourtant, le mélo n’a rien perdu de sa vigueur ; au contraire bénéficie-t-il d’un regain d’intérêt de la part des cinéastes, trouvant sans doute dans l’inéluctable fatalité de son dénouement une pureté proche de la tragédie antique, et une manière de résistance à l’insupportable mièvrerie du happy end. Au reste, n’est-il pas plus aisé d’obtenir l’empathie du public en sacrifiant ses personnages ? Karim Aïnouz ne se prive pas de le faire dans cet habile tire-larmes qui joue avec les nerfs en multipliant les occasions manquées de retrouvailles entre Euridice et Guida, entre frôlements fortuits et croisements entravés. Balayant 70 ans de vie brésilienne, il opère un sacré raccourci dans le récit de la condition féminine de ce pays qui, aujourd’hui, semble oublier l’un des deux termes de sa devise Ordre et Progrès — indice, ce n’est pas l’Ordre. La régression sociétale actuelle renvoie directement au contexte du début du film, c’est-à-dire au patriarcat bas du front inféodé à la morale, soumis à la peur de l’opinion p

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Dans de beaux drapés

Musée des Beaux-Arts | L'exposition Drapé nous plonge parmi les plis et les drapés innombrables d'artistes de toutes époques. D'une étude de Michel Ange aux photographies de Francesca Woodman, d'un dessin de Dürer aux sculptures de Rodin, de Delacroix à Man Ray ou Gustave Moreau...

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 3 décembre 2019

Dans de beaux drapés

Le drapé est un délire, le drapé est une folie. Folie technique sur le plan artistique, folie érotique sur le plan du désir (le drapé cache pour mieux suggérer), folie tout court si l'on suit le psychiatre Gaëtan Gatian de Clérambault (1872-1934). Celui qui s'est suicidé en se tirant une balle dans la bouche devant un miroir (!), qui s'intéressait autant aux images et à l'art qu'à l'automatisme mental, s'est beaucoup penché sur la passion féminine érotique, voire délirante, des étoffes, et des soies qui provoquent l'orgasme. Affecté, pendant la Guerre en 1917 au Maroc, il entreprend un projet encyclopédique fou ayant pour but d'établir une typologie du drapé, couvrant toutes les civilisations de l'Antiquité à l'Orient contemporain ! Mais il ne réalisera concrètement qu'un corpus de photographies sur le haïk et le burnous marocains, dont l'exposition du Musée des Beaux-Arts présente un large extrait dans l'une de

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La famille nombreuse de Delphine Balley

Photographie | La photographe Delphine Balley présente au 1111 deux images inédites en dialogue avec des œuvres de Rodin, et ajoute quelques pages à son Album de famille...

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 3 décembre 2019

La famille nombreuse de Delphine Balley

Ne pas céder sur son désir, creuser un même sillon, s'entêter, poursuivre... C'est sans doute à cela qu'on reconnaît un artiste, une œuvre. Depuis ses premières expositions à la galerie Le Réverbère jusqu'à aujourd'hui, force est de constater l'opiniâtreté thématique créative de Delphine Balley (née en 1974 à Romans dans la Drôme). Son point de départ est pourtant très simple voire un peu casse-gueule : l'Album de famille qui débute en 2002 et où l'artiste met en scène sa propre famille, interrogeant à travers des images très picturales sa mémoire familiale. Une mémoire qui a priori ne nous intéresse guère, voire qui pourrait s'écraser contre le mur du nombrilisme narcissique de nombre d'artistes et d'écrivains français ! Mais Delphine Balley injecte tant de fantasmagories, d'humour, d'aspects incongrus et d'étrangeté dans ses images qu'elle tord le cou à Narcisse et fait écho à beaucoup d'autres dimensions... Famille brisée dans un grand éclat de rire

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Une Biennale en mode XXL

Biennale d'Art Contemporain | Trois hangars, 29 000 m² de surface au sol : les dimensions du lieu central de la Biennale d'art contemporain 2019 sont démesurées ! À deux jours de (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 17 septembre 2019

Une Biennale en mode XXL

Trois hangars, 29 000 m² de surface au sol : les dimensions du lieu central de la Biennale d'art contemporain 2019 sont démesurées ! À deux jours de l'ouverture, quand nous parcourons cet ancien site industriel (les usines Fagor dont l'activité de production de machines à laver s'est brutalement interrompue en 2015), nous découvrons un lieu aux multiples stigmates, ceux des différentes époques de sa mutation : le paysage industriel, les tags, la réfection minimaliste pour y accueillir des événements culturels. Le parcours du visiteur, au travers des œuvres de 56 artistes (une sélection paradoxalement plus restreinte qu'à l'accoutumée lors d'une biennale), totalisera 1, 4 kilomètres de marche. Et la découverte sera totale, car la quasi intégralité des œuvres exposées seront des créations, réalisées en tenant compte de l'histoire du lieu, des métamorphoses du quartier et du tissu associatif et technologique de la région (les productions ont souvent été réalisées avec des entreprises locales). Singulier pluriel Aux

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Doppio : escapade culinaire à São Paulo

Restaurant | Le chef d'un très bon restaurant italien change tout et propose désormais une cuisine traditionnelle brésilienne : bienvenue à Doppio.

Adrien Simon | Mardi 18 juin 2019

Doppio : escapade culinaire à São Paulo

La rue Neuve est une mini-rue Mercière, c'est-à-dire à haute densité culinaire. C'est un alignement un peu bordélique de restos en tout genre, plutôt qualitatifs : après la brasserie Bocuse, un bouchon (Le Meunière), de la bistronomie chinoise (La Table Wei), un snack sans gluten (My Petite Factory), un pub à manger (Lyon's GastroPub), et bientôt une pizzeria du gang parisien Big Mamma. Il y avait aussi là un restaurant italien bien côté. Avec un cuistot ayant fait ses classes chez les meilleurs transalpins, notamment la triple-étoilée Nadia Santini. Étant donné la qualité de son travail, décrit comme "chirurgical" par le guide rouge, son chef aurait pu aller tranquillement cueillir des distinctions. Mais après sept ans à servir pâtes et risottos, il vient d'opérer un violent demi-tour. Il n'avait pas envie de ça Il s'avère qu'Augusto Garcia Santos est brésilien. Qu'il a quitté son pays à 27 ans, direction la France pour apprendre l

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Un belvédère sur l’art contemporain

Biennale d'Art Contemporain | L’exposition internationale de la 15e Biennale d’Art Contemporain sera consacrée au thème du paysage. Un thème revu et corrigé par une cinquantaine d'artistes méconnus, de toutes générations, qui se confronteront notamment à l’immensité des anciennes usines Fagor-Brandt.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 30 avril 2019

Un belvédère sur l’art contemporain

La 15e Biennale d’Art Contemporain est la biennale de tous les changements : dirigée par Isabelle Bertolotti qui succède au créateur de l’événement Thierry Raspail, avec un commissariat invité composé de sept jeunes individus (le collectif qui dirige le Palais de Tokyo à Paris, grand centre d’art contemporain capable du meilleur comme du pire), et un déménagement du site central de la Sucrière et ses 6000 m² vers la friche industrielle des anciennes usines Fagor-Brandt et ses… 29 000 m² ! Les 55 artistes conviés ont donc tout intérêt à ranger leurs miniatures pour des réalisations de plus grande envergure s’ils veulent exister. Parmi eux, aucune star, seulement quelques noms connus des mordus d’art contemporain (Gustav Metzger, Abraham Poincheval, Yona Lee…), beaucoup de jeunes artistes internationaux, un tiers de Français. Tout (et c’est bien là l’intérêt d’une biennale) sera donc à découvrir ou presque, jusqu’aux œuvres elles-mêmes, créées pour 90 % d’entre elles pour l’occasion, et produites en collaboration avec des artisa

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Coup d’épée dans l’eau : "Alex, le destin d'un roi"

Heroic fantaisiste | De Joe Cornish (G-B, 2h01) avec Louis Serkis, Tom Taylor, Rebecca Ferguson…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Coup d’épée dans l’eau :

Élevé par une mère seule, tête de turc du collège avec son copain Bedders, Alex trouve dans un terrain vague une épée fichée dans un roc qu’il parvient à dégager. Signe qu’il est le nouveau roi désigné pour combattre l’odieuse fée Morgane, libérée de sa prison par le chaos mondial… Comme tous les grands contes ou récits traditionnels épiques, les légendes arthuriennes sont des fils avec lesquels on peut tisser des étoffes fort dissemblables : Excalibur, Perceval le Gallois, ou Merlin l’Enchanteur, ont en effet bien peu en commun. Toute variation est sur le principe recevable si elle abrite un univers propre ou une forme suffisamment originale : voyez Alexandre Astier, qui tourne justement sa propre version grand écran de Kaamelott, où Arthur pourrait presque être considéré comme un prétexte tant l’auteur Astier imprime sa marque, son cosmos. Pour cet Alex-ci, la situation est hélas bien différente : nous voici face à un teenage movie façon

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Vol à la tire et repentir : "L'Homme à la moto"

Drame | De Agustin Toscano (Arg-Uru, 1h33) avec Sergio Prina, Liliana Juarez, Leon Zelarayan…

Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Vol à la tire et repentir :

Tirant le diable par la queue, Miguel se livre au vol à l’arraché sur sa moto. Jusqu’au jour où l’une de ses victimes, une vieille dame refusant de lâcher son sac, finit à l’hôpital, amnésique. Poussé par le remord autant que par l’intérêt, il prend soin d’elle, s’installant même à son domicile… Crime et châtiment ? Pas tout à fait. Si acte délictueux il y a bien au commencement, c’est de rédemption qu’il s’agit… avant d’autres rebondissements qui donneront du responsable comme de sa victime une image bien différente de la réalité. Portrait de la relation entre Miguel et son amnésique, L’homme à la moto est aussi — surtout — le portrait social d’une Argentine précaire et fragile, où chacun trompe son monde à sa manière pour préserver les apparences : chacun recouvrant sa vie d’un cosmétique social et la vérité des uns et des autres se fait jour derrière les façades, dans l’intimité des demeures. Voisins intrusifs, dissimulateurs insoupçonnés, parents maladroits, misère psychologique et économique… Ou comment un fait divers peut faire tomber les masques.

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Bonheur et Mahler à l'Auditorium

Classique | Le prestigieux Orchestre Philharmonique de Vienne jouera à Lyon la 9e Symphonie de Mahler. Ultime symphonie achevée du compositeur qui tente d'y concilier les puissances contradictoires traversant l'existence humaine.

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 13 février 2019

Bonheur et Mahler à l'Auditorium

C'est un paysage tendre et délicat, serein et baigné d'air léger, que commence à dépeindre Gustav Mahler dans le premier mouvement de sa Neuvième Symphonie. Mais cette rêverie soyeuse se voit soudain déchirée par de véritables soulèvements éruptifs, emportée par de violents tourbillons de cordes et percussions... Peut-être par ces « forces qui à la fois nous composent et nous déchirent », selon l'expression du poète Yves Bonnefoy, ces montées disruptives qui sont aussi bien chez Mahler élan vital que foudroiement mortel. Dans une de ses lettres, le compositeur Alban Berg écrit à propos de la 9e de Mahler : « le premier mouvement est le plus admirable qu'il ait jamais écrit. Il exprime un amour inouï de la terre et son désir d'y vivre en paix, d'y goûter encore la nature jusqu'à son tréfond, avant que ne survienne la mort... Tous les rêves terrestres trouvent ici leur apogée, surtout à ces moments effrayants où l'intense désir de vivre atteint à son paroxysme, où

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Le début de la fin : "Domingo"

Chronique | de Fellipe Barbosa & Clara Linhart (Bré, 1h28) avec Itala Nandi, Camila Morgado, Augusto Madeira…

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Le début de la fin :

Dimanche 1er janvier 2003. La vieille et acariâtre Laura rejoint les siens dans la demeure familiale pour célébrer la nouvelle année. Pendant que cette bourgeoisie fin de race festoie, les employés de maison suivent dans les coulisses l’investiture du nouveau président élu par le peuple, Lula… Domingo ressemble à une version contemporaine et brésilienne de La Règle du jeu ou de Gosford Park : une peinture corrosive de ces “grandes familles“ vivant dans l’aveuglement de leur propre déliquescence, à l’approche d’un changement de société majeur. Si les notables n’en ont aucune perception, endormis qu’ils sont par les reliquats de leurs privilèges féodaux, le nez dans la drogue et le pantalon en bas des chevilles, au royaume des domestiques en revanche, tout indique qu’une révolution se prépare. Mais aura-t-elle vraiment lieu ? On pardonnera à Linhart et Barbosa leur petite entorse à la vérité historique — le 1er janvier 2003 était un mercredi et non un dimanche — mais la tentation éta

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Faible fable : "I Feel Good" de Benoît Delépine & Gustave Kervern

Bad Trip | de Benoît Delépine & Gustave Kervern (Fr, 1h43) avec Jean Dujardin, Yolande Moreau, Jean-Benoît Ugeux…

Vincent Raymond | Lundi 24 septembre 2018

Faible fable :

Partisan du libéralisme et du moindre effort depuis sa naissance, Jacques est aussi convaincu qu’il aura un jour l’idée qui le fera milliardaire. C’est pourtant en peignoir qu’il débarque chez sa sœur Monique, à la tête d’une communauté Emmaüs. Fauché comme les blés, mais avec une idée… Les Grolandais ont fait suffisamment de bien au cinéma ces dernières années pour qu’on ne leur tienne pas rigueur de cet écart, que l’on mettra sous le compte de l’émotion suscitée par la disparition prématurée de leur président Salengro le 30 mars dernier. Le fait est que la greffe Dujardin ne prend pas chez eux, même si son personnage est censé porter des valeurs totalement étrangères à leur cosmos habituel. Sans doute s’agit-il de deux formes d’humour non miscibles, faites pour trinquer hors plateau, pas forcément pour s’entendre devant la caméra. I Feel Good se trouve aussi asphyxié par son manque d’espace(s). Baroque et hétéroclite, le décor de la communauté est certes inspirant, avec ses trognes explicites et son potentiel architectural (hélas sous

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Redoublement en 6e pour Tom Cruise : "Mission : Impossible - Fallout"

Action | Suite directe de Rogue Nation, Fall Out revisite les fondamentaux de la franchise Mission : Impossible en passant la sixième vitesse. La rapidité, une manière comme une autre pour Tom Cruise de défier le temps qui passe…

Vincent Raymond | Mercredi 1 août 2018

Redoublement en 6e pour Tom Cruise :

Censé empêcher un groupe terroriste de s'emparer de sphères de plutonium, Ethan Hunt compromet sa mission afin de sauver un membre de son équipe. La CIA lui met alors dans les pattes l’agent Walker chargé d’évaluer l’IMF ; charge à lui de récupérer les éléments radioactifs… Pour ce sixième opus, on ne change pas une équipe qui gagne (des dollars), et encore moins l’architecture narrative de la franchise : une nouvelle fois, il est ici avéré qu’une taupe trahit l’Agence et des preuves accablantes s’accumulent contre Hunt ; lequel, placé en fragilité, doit jouer contre sa hiérarchie pour sauver le monde avant même de prouver son innocence. Voilà qui n’est pas sans rappeler la trame de l’excellent film inaugural de DePalma (1996). Impression renforcée par un finale à coup d’hélicoptères, une large inscription territoriale du film entre Paris et Londres et le démasquement grâce à un masque du traître de l’histoire. Les références à l’épisode matriciel deviennent des révérences assumées. Éternelle genèse Vingt ans plus tard, ce

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Street Smart

street art | La galerie Spacejunk réunit de grands noms du street art explorant les arcanes de l'abstraction picturale. Ce qui s'y gagne en virtuosité, s'y perd cependant un peu en singularité.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 26 juin 2018

Street Smart

Dans les années 1920, Claude Monet "taguait" les murs de l'Orangerie à Paris, de ses vingt-deux panneaux des Nymphéas. Les critiques n'y ont vu alors qu'une « affligeante monotonie » et « une grave erreur artistique ». Trente ans plus tard, le dernier Monet est redécouvert et influence notamment fortement l'art abstrait américain (Impressionnisme abstrait, Abstraction gestuelle...), et des artistes tels que Mark Rothko, Mark Tobey, Joan Mitchell, Philip Guston, Jackson Pollock... Une superbe, et par ailleurs très sobre, exposition est consacrée (jusqu'au 20 août au Musée de l'Orangerie) à cet héritage artistique. On y perçoit clairement comment les artistes américains ont pu emprunter concrètement à l'approche de Monet, et comment, surtout, ils s'en sont décalés pour aller ailleurs, suivre leurs propres cheminements plastiques : l'expression d'affects et de forces intérieures notamment, prenant le pas sur toute idée de figuration ou de rendu de la réalité extérieure. Fascinante libération. La propriété c'est l'envol L'exposition de la galerie Spacejunk,

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(Ne pas) faire son cirque

Cirque | Alors que va s'ouvrir le somptueux festival UtoPistes (du 31 mai au 9 juin), le cirque souffre sévèrement d'espaces de travail en amateur, en apprentissage ou en professionnel, au point que l'école de cirque envisage sérieusement de quitter Lyon. État des lieux.

Nadja Pobel | Mardi 22 mai 2018

(Ne pas) faire son cirque

Durant le festival UtoPistes, le mardi 5 juin de 17h à 19h, place des Célestins, aura lieu un "entraînement sauvage", le premier d'une petite série selon le manifeste d'une centaine de professionnels qui après avoir alerté sur le manque de lieux pour répéter et créer, le prouve. Ainsi pour s’entraîner sur son agrès - le trampoline - Mathurin Bolze doit trouver un créneau sur la pause de midi à l'école de cirque. Le temps de monter et démonter son matériel est plus long que son moment de pratique ! Alors, « il loue un jour ou deux de plateau dans les lieux qui l’accueillent en diffusion, précise Marion Floras, coordinatrice artistique de sa compagnie mpta et co-organisatrice d'UtoPistes, heureusement on tourne beaucoup ! » Et de noter que c'est encore plus compliqué pour les circassiens de l'aérien dont l'outil nécessite des accroches. Est alors évoqué ce vieux serpent de mer : une cité des arts du cirque pour réunir la recherche et les créations des pros, la formation professionnelle et la pratique amateur dans un même lieu pérenne. Plusieurs sites ont été envisagés : la Fouragère mais l'effondrement de la balme a to

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Meunier, tu brailles ! : "Cornélius, le meunier hurlant"

Conte | de Yann Le Quellec (Fr, 1h47) avec Bonaventure Gacon, Anaïs Demoustier, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Lundi 30 avril 2018

Meunier, tu brailles ! :

Cornélius Bloom choisit d’installer son futur moulin dans un village du bout du monde, où il tape dans l’œil de Carmen, la fille du maire — belle comme un coquelicot. Mais le meunier souffre d’une étrange affection : il hurle la nuit comme un loup. La population finit par le chasser… Avec son titre à moudre debout, cette fable chamarrée donne déjà de sérieux gages d’excentricité. Elle les assume dès son introduction, escortée par une ballade infra-gutturale chewing-gumisée par Iggy Pop dans son français rocailleux si… personnel. Auteur de Je sens le beat qui monte en moi (2012), Yann Le Quellec sait s’y prendre pour créer une ambiance décalée à base d’absurdités légères. Il a de quoi la maintenir tout au long des (més)aventures de Cornélius, dans un style entre Tati et Thierrée, où il conjugue la virtuosité acrobatique de ces poètes du déséquilibre et une fantaisie de jongleur de mots. Histoire d’exclusion et de différence avec un prince charmant un peu crapaud (à barbe), un loup (ou du moins son cri), une fille du r

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Graine de coco : "Le Jeune Karl Marx" de Raoul Peck

Biopic | de Raoul Peck (All-Fr-Bel, 1h58) avec August Diehl, Stefan Konarske, Vicky Krieps, Olivier Gourmet…

Vincent Raymond | Mardi 26 septembre 2017

Graine de coco :

1844. Chassé d’Allemagne pour ses écrits jugés subversifs, le jeune Karl Marx s'expatrie à Paris avec son épouse Jenny. Au même moment à Londres, le jeune Engels s’insurge contre son père industriel et exploiteur. La rencontre entre Marx et Engels va accoucher d’une nouvelle doctrine… Raoul Peck se ferait-il une spécialité de dresser les portraits des grandes figures politico-morales progressistes ? Après son très récent documentaire consacré à James Baldwin (I am not your Negro) et surtout son Lumumba (2000) qui ressuscitaient des visages méconnus du grand public, le cinéaste haïtien braque ici sa caméra sur le totem rouge par excellence. Ce biopic polyglotte à hauteur “d'honnête d’homme”, en cela certainement fidèle au contexte de l’époque, ne sacralise pas le philosophe en le renvoyant régulièrement à ses contingences physiques (sexe, faim…) et matérielles — ce qui est, somme toute, d’une grande logique concernant le théoricien du matérialisme. Karl est un corps massif, qui use de sa présence pour asseoir ses idées. Si son am

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"Rara" de Pepa San Martín : la défaite des mères

ECRANS | de Pepa San Martín (Arg-Chil, 1h28) avec Mariana Loyola, Agustina Muñoz, Julia Lübbert…

Vincent Raymond | Mardi 20 juin 2017

Le Chili, de nos jours. Sara, dite Rara, et sa sœur Cata, vivent sous le toit de leur mère partageant son existence avec une femme. Rien de bien extraordinaire pour les fillettes, qui pourtant doivent se montrer discrètes sur le sujet : leur père et le contexte ambiant ne sont guère progressistes… Plus jamais seul, La Visita, aujourd’hui Rara et très bientôt La Région Sauvage… Ces derniers mois, le cinéma sud-américain traite avec insistance des questions LGBT. De sa diabolisation principalement et de la honte (ou de la crainte) pour les familles à avouer que l’un des leurs est homosexuel·le, comme si une vague de moralisme rétrograde avait englouti le continent. En réaction, on risque de voir fleurir beaucoup de films-dossiers inspirés d’histoires vraies, tels que celui-ci, montrant comme une juge s’est vue dessaisie de la garde de ses filles à cause de son orientation homosexuelle. Si Rara se bornait à cela, il serait tout juste illustratif, genre “mercredi-de-la-vie” ; il joue en sus sur un ressort inattendu : l’attitude a

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"Les Fleurs bleues" : le bouquet final

ECRANS | de Andrzej Wajda (Pol, 1h38) avec Bogusław Linda, Aleksandra Justa, Bronislawa Zamachowska…

Vincent Raymond | Mardi 14 février 2017

Wajda achève sa carrière par un film retraçant le combat de Władysław Strzemiński, artiste peintre opprimé par la férule communiste à Łódź au mitan des années cinquante, soit pile au moment où le réalisateur y étudiait le cinéma. Quel troublant symbole ! Nullement crépusculaire ni testamentaire, ce portrait-hommage d’un homme défendant sa liberté jusqu’à l’ultime extrémité — ce qui n’est pas un vain mot pour Strzemiński, amputé d’une jambe et d’un bras — use d’un classicisme formel pour célébrer l’audace, voire la subversion de ce théoricien et précurseur de l’art contemporain. Mais classicisme ne signifie pas académisme : Wajda intègre le minimalisme chromatique, le dépouillement décoratif et architectural emblématiques de son œuvre dans l’esthétique de son film. Ce faisant, il réinscrit l’artiste polonais dans son époque, à la barbe de ses détracteurs, et montre qu’après la triste parenthèse soviétisante valant à Władysław d’être martyrisé à la façon d’un Joseph K., la postérité lui a donné raison. Mention particulière à Bogusław Linda, l’interprète de Strzemi

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L'hymne à la nature de Mahler

Classique | Œuvre dense, touffue, angoissante et merveilleuse, la 3ème Symphonie de Gustav Mahler est à l’affiche de l’Auditorium sous la baguette du chef new-yorkais (...)

Pascale Clavel | Mardi 31 janvier 2017

L'hymne à la nature de Mahler

Œuvre dense, touffue, angoissante et merveilleuse, la 3ème Symphonie de Gustav Mahler est à l’affiche de l’Auditorium sous la baguette du chef new-yorkais David Zinman. Communion avec la nature, déchirement excessif de l’âme, détresse spirituelle, la musique de Mahler nous plonge toujours au cœur des sentiments humains les plus exacerbés. Cette 3ème Symphonie est un hymne à la nature, une nature complexe et faussement calme d’où surgissent tourments et angoisses d’être au monde. Le compositeur, avec l’ironie subtile qu’on lui connaît, donne des noms champêtres et bucoliques à chaque mouvement : Ce que me content les animaux de la forêt, Ce que me content les fleurs des champs… pour mieux distiller ses phrasés irrespirables, ses gifles orchestrales inattendues, ses notes suspendues au-dessus du temps. De la première à la dernière page, cette symphonie affiche toute l’ambivalence de Mahler et après 1h30 d’une musique terriblement spirituelle, on est transfiguré, abasourdi et émerveillé sans avoir réellement compris ce qui s’était passé. « Inutile de regarder le paysa

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La danse du vice et de la vertu

Bande Dessinée | L'ouvrage est paru en septembre dernier, associant pour la première fois un scénariste repéré, Hubert, (Miss Pas Touche et Ogres-Dieux) avec Virginie (...)

Sébastien Broquet | Mardi 10 janvier 2017

La danse du vice et de la vertu

L'ouvrage est paru en septembre dernier, associant pour la première fois un scénariste repéré, Hubert, (Miss Pas Touche et Ogres-Dieux) avec Virginie Augustin, qui signa les dessins de Alim le Tanneur ou encore Voyage aux Ombres. Celle qui a travaillé au préalable pour les studios Disney (sur Tarzan et Hercule) ou encore sur le dessin animé Corto Maltese, la cour secrète des Arcanes change ici radicalement d'univers, œuvrant sur un scénario lorgnant plutôt vers une rencontre entre le marquis de Sade et Oscar Wilde. Monsieur Désire ? conte les frasques d'un dandy blasé, Édouard, et de sa toute nouvelle domestique, Lisbeth. Dans l’Angleterre victorienne, le noble accumule les ébats et les frasques, s'en ouvrant ouvertement et par pure provocation à sa servante qu'il imagine effaroucher ; en vain, celle-ci restant de marbre, au point qu'une relation nouvelle naît entre les deux protagonistes, énième danse commune du vice et de la vertu enjaillée par de piquantes réparties où le riche Édouard n'affiche pas la supériorité qu'il envisageait sur la désargentée Lisbeth.

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"Tout va bien" : délit de cuite

ECRANS | de Alejandro Fernández Almendras (Chil, 1h35) avec Agustín Silva, Paulina García, Alejandro Goic…

Vincent Raymond | Mardi 20 septembre 2016

La jeunesse dorée chilienne contemporaine, oisive et insouciante : son entre-soi, ses soirées où l’alcool coule à flots… Une voiture chargée de ces fêtards éméchés renverse un piéton et aussitôt le groupe décide de faire porter le chapeau à un nouveau-venu, Vicente — un “modeste” fils d’avocat d’affaires face au conducteur, fils de sénateur. Le fusible idéal, en somme… D’un fait divers choquant (si peu surprenant, hélas) survenu en 2003, Alejandro Fernández Almendras a tiré un film épidermique — tourné paraît-il en neuf jours, sans que l’urgence ne soit perceptible et n’en vienne chahuter l’esthétique globale. Rendant compte du désœuvrement abyssal d’une génération, de son manque d’affect et d’empathie (Vicente poursuit, imperturbable, son existence dilettante pendant que se joue son destin et surtout pendant qu’une famille dont il se moque totalement est en deuil), Tout va bien témoigne du cynisme insondable de leurs aînés. Ces oligarques ne valent pas mieux que les barons du régime Pinochet qu’ils ont remplacés : ils infléchissent à leur convenance les règles et la vérité officielle — voir la stupéfiante séquence d

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"Un petit boulot", poilant polar

ECRANS | de Pascal Chaumeil (Fr, 1h37) avec Romain Duris, Michel Blanc, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Que fait un chômeur en galère lorsqu’un petit parrain local lui propose de tuer son épouse volage contre dédommagement ? Eh bien il accepte, et il y prend goût… Rigoureusement amorale mais traitée sur un mode semi-burlesque, cette aventure de pieds-nickelés débutant dans le crime restera ironiquement comme le meilleur film du réalisateur de L’Arnacœur Pascal Chaumeil, disparu il y a un an — et ce, malgré une petite baisse de rythme dans le dernier tiers, quand l’apprenti sicaire succombe aux charmes d’une jeune femme un peu trop lisse. Davantage de pétillant (ou de détonnant) eût été bienvenu… Outre une belle distribution réunissant des comédiens se faisant rares, Un petit boulot bénéficie en la personne de Michel Blanc des services d’un scénariste-dialoguiste tant précis que percutant, en phase avec l’humour anglo-saxon du roman-source de Iain Levinson. Lorsque l’on mesure tout ce qu’il insuffle ici en rythme, présence et humour noir, on s’étonne d’ailleurs qu’il ne reprenne pas du service comme cinéaste.

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"Diamant noir" : Arthur Harari se frotte au thriller

ECRANS | de Arthur Harari (Fr, 1h55) avec Niels Schneider, August Diehl, Hans Peter Cloos…

Vincent Raymond | Mardi 7 juin 2016

Un cadre réputé prestigieux et impénétrable — le monde dynastique des diamantaires d’Anvers —, de la spoliation d’héritage, des truands, un cousin épileptique, une thésarde boxeuse, un négociant indien prêchant le jaïnisme, une bonne vengeance des familles bien remâchée, des cas de conscience en veux-tu-en-voilà et une séquence d’ouverture sanglante… Arthur Harari avait suffisamment d’éléments attrayants en mains pour signer un thriller original ou, à tout le moins, vif, sauf qu’il a dû égarer en cours de route sa notice de construction. Cela reste dépaysant pour qui aime entendre causer flamand ou allemand, même si l’on attendait davantage des personnages et surtout du rythme, rivalisant ici en tonus avec un ressort distendu.

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"Chunky Charcoal" : la carte des méandres de Sébastien Barrier

Les UtoPistes | Se perdre pour tenter de se trouver un peu. À la veille de sept heures consacrées au vin (Savoir enfin qui nous buvons), Sébastien Barrier livre une autre performance, convaincante, Chunky Charcoal, du nom de cette craie grasse, matière première du spectacle.

Nadja Pobel | Mercredi 1 juin 2016

Partir de soi. Y revenir. C'est l'histoire d'un spectacle dont le début est sa genèse même. Un dimanche à Calais, Sébastien Barrier a joué. Allait-il pouvoir le refaire le lendemain ? Mystère. Partir aussi des origines géographiques, celles de Benoît Bonnemaison-Fitte, son acolyte, craie à la main, issu d'Aurignac, berceau de l'humanité qui permet de faire une boucle avec ce temps présent si bien occupé — rempli — par eux et la grande Histoire, la nôtre, celle de nos ancêtres. Et il y a Gus, ce « chat incompétent » et Nicolas Lafourest, musicien indispensable à l'équilibre de ce travail acrobatique et physique. Leurs propos pourraient être un fouillis entassé sous la logorrhée incessante et d'une maîtrise vertigineuse de Sébastien Barrier ou sous les mots écrits au charcoal de l'autre. Dans ce flow, foutoir très trompeur, il est question de la perte qui s'accorde, de façon étonnamment émouvante, avec le pucelage, l'honneur, la raiso

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Le retour des UtoPistes

Festival | Voici venir la 3e édition du festival UtoPistes (du 2 au 11 juin) aux Célestins, TNG, Toboggan, Maison de la Danse et Subsistances. Et in situ, à (...)

Nadja Pobel | Mercredi 4 mai 2016

Le retour des UtoPistes

Voici venir la 3e édition du festival UtoPistes (du 2 au 11 juin) aux Célestins, TNG, Toboggan, Maison de la Danse et Subsistances. Et in situ, à l’air libre, gratuitement. Mathurin Bolze et sa compagnie mpta (les mains, les pieds et la tête aussi) proposera la recréation de Fenêtres et sa suite dédoublée, Barons perchés (également au programme des Nuits de Fourvière). C’est aussi durant ces dix jours que la nouvelle icône de la performance parlée, Sébastien Barrier, viendra pour sept heures consacrées au vin naturel (Savoir enfin qui nous buvons, complet) et cette fable souvent émouvante sur la perte, Chuncky Charcoal. Le grand retour du maitre James Thierré — qui promet, avec La Grenouille avait raison, de revenir a plus d’épure que pour son très raté Tabac rouge — n’éclipsera pas le talent de jeunes acrobates tels Justine Bertillot et Frédéric Vernier (Noos, voir photo) ou les jongleurs de Petit Travers (Nuit) à destination du jeune public. À vous de piocher parmi ces trente représentations.

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Badke à la Maison de la Danse

SCENES | Badke est un anagramme de la dabke, une danse traditionnelle palestinienne. Trois chorégraphes belges (dont Koen Augustijnen des Ballets C. de (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 29 mars 2016

Badke à la Maison de la Danse

Badke est un anagramme de la dabke, une danse traditionnelle palestinienne. Trois chorégraphes belges (dont Koen Augustijnen des Ballets C. de la B.) se sont associés à une dizaine de jeunes danseurs palestiniens pour une pièce festive et survitaminée, entremêlant folklore, capoeira, hip hop et danse contemporaine. À découvrir à la Maison de la Danse les 6 et 7 avril.

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La Passion d'Augustine

ECRANS | de Léa Pool (Can, 1h43) avec Céline Bonnier, Lysandre Ménard, Diane Lavallée…

Vincent Raymond | Mardi 29 mars 2016

La Passion d'Augustine

Associer bonnes sœurs et musique s’avère une recette toujours payante, surtout si l’on montre ces austères vestales dans des situations a priori inappropriées (s’opposant à leur hiérarchie, bougeant en rythme…). Avec son titre aux faux-airs canailles pour chaînes cryptées, La Passion d’Augustine n’a rien d’une comédie chantée façon Sister Act. Et pour les Québécois qui l’ont plébiscité, ce film relate surtout deux événements majeurs concomitants : la fin du contrôle du système éducatif par l’Église et l’abandon des tenues de religieuses classiques décrété par le concile Vatican II : deux évolutions allant dans le sens de la modernité. Mais si la progressiste sœur Augustine consent à adopter une vêture moins empesée, elle demeure rétrograde sur le chapitre de l’enseignement : obnubilée par son amour pour la musique, la nonne s’accroche au couvent qu’elle dirige, avec un entêtement de pécheresse — il est vrai que la bougresse a eu une vie de femme avant ses vœux… Pour éviter les maux de tête causés par ce paradoxe, on se bornera à suivre le merveilleux parcours de la jeune pianiste virtuose (mais sauvageonne) cornaquée par Augustine. En mettant son espr

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Saint Amour

ECRANS | Le millésime 2016 des plus illustres cinéastes grolandais est arrivé, et il n’a rien d’une pochade : derrière son nez rouge de clown, Saint Amour dissimule une histoire d’amour(s) tout en sobriété.

Vincent Raymond | Mercredi 2 mars 2016

Saint Amour

Pour un réalisateur seul, jongler les yeux bandés avec un baril de pétrole ouvert et un flambeau doit certainement se révéler plus sécurisant que diriger la paire Depardieu-Poelvoorde partant en goguette sur la route des vins. Sur le papier, Kervern & Delépine n’étaient donc pas trop de deux face au fameux duo. Cela dit, les risques étaient limités pour les compères, étant donné leur proximité avec les comédiens (déjà pratiqués dans Mammuth et Le Grand Soir) ; ils partageaient en outre leur science du jus de la treille. Cette… “communion d’esprit” explique comment et pourquoi les auteurs ont pu mener leur barque sans dériver, en nochers précis. Spirituel ou spiritueux Mais Saint Amour ne se limite pas à son germe éthylique : l’essence de ce road movie, c’est le voyage de quelques centimètres que vont parcourir un père et un fils l’un vers l’autre. Un rapprochement sensible et enivrant — facilité par leur hâbleur de chauffeur — donnant l’occasion d’apprécier Depardieu, plus fragile qu’un roseau dans son corps de chêne, lorsqu’il tente avec une maladresse rustaude de parler à son Bruno de fils,

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Les grands rendez-vous de la saison théâtrale 2015/2016

SCENES | Souvent sur un mode biennal, tous les festivals de théâtre qui comptent réapparaîtront cette saison. Présentation.

Nadja Pobel | Mercredi 9 septembre 2015

Les grands rendez-vous de la saison théâtrale 2015/2016

Sens Interdits C’est LE festival. Celui qui tous les deux ans nous transmet les récits du monde, de ses déchirures et de ses espoirs, sur un plateau. Cette année, quinze spectacles venus de quatorze pays permettront d’explorer notre mémoire commune, le long du fil rouge de l’exclusion, qu'il soit question des migrants avec Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu ou du Chili traumatisé par Pinochet avec Acceso par le réalisateur Pablo Larraín (No). Les rescapés du Rwanda se feront aussi entendre dans Hate Radio grâce au Suisse Milo Rau et la fidèle Tatiana Frolova reviendra pour la troisième fois avec un spectacle documentaire qui mènera chez elle, au fin fond d’une Russie endolorie. Mais si les thèmes abordés à Sens Interdits sont durs, jamais ce festival n’est mortifère. Il est, au contraire, depuis trois éditions, la preuve que le théâtre contemporain est d’une vitalité inouïe. Du 20 au 28 octobre aux Célestins et dans la Métropole

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La grande première de Tadayoshi Kokeguchi

SCENES | Membre du Ballet de l’Opéra de Lyon depuis six ans, Tadayoshi Kokeguchi s’apprête à livrer son premier travail chorégraphique lors de la soirée "Premières !" au Radiant. Comment arrive-t-on dans une telle institution de la danse contemporaine et comment peut se dessiner la suite ? Tentatives de réponses distillées sous la grande verrière, un des plus beaux studios de répétition au monde. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 26 mai 2015

La grande première de Tadayoshi Kokeguchi

Né dans les Yvelines d’un père japonais et d’une mère normande, Tadayoshi Kokeguchi dit Tada, n’était pas prédestiné à devenir danseur parmi l’élite. Mélomanes sans être des professionnels de la culture, ses parents l’inscrivent à l’âge de 8 ans au Conservatoire de Sartrouville, où il pratiquera le piano durant douze années. Parallèlement, il s’essaye au sport (judo et tennis), mais c’est en accompagnant sa soeur à son cour de danse qu’à 18 ans, bac littéraire à option internationale avec équivalence anglaise en poche, il découvre ce qui deviendra rapidement une passion : «La danse est devenue très prenante, j’y pensais beaucoup, j’étais très curieux de voir des spectacles, des vidéos.» À l’orée de sa vie d’adulte, il passe alors son temps dans le RER entre une école de jazz à Boulogne, une autre de danse à Bastille, ses études de musicologie à la Sorbonne entre Saint-Michel et Porte de Clignancourt et la maison familiale en banlieue. Bien que moins aguerri techniquement que nombre de ses concurrents et dépourvu de leur physique standard (au moins 1, 80m), Tada séduit par sa soif inextinguible d’apprendre et son fort potentiel le jury de l’école Maurice Béj

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Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

ECRANS | "The Sea of Trees" de Gus Van Sant. "Mia Madre" de Nanni Moretti. "Les Milles et une nuits, volume 1" de Miguel Gomes.

Christophe Chabert | Dimanche 17 mai 2015

Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

Cannes 2015, de l’avis général, c’est l’enfer. Après les exploitants, c’est au tour de la presse, et notamment de son lumpenprolétariat, de râler sévère contre l’organisation. Il fallait en tout cas arriver deux bonnes heures à l’avance, cuire tel un poulet au four en faisant la queue et réciter une prière aux dieux du cinéma pour espérer voir les projections du Gus Van Sant et du Todd Haynes, du moins si l’on ne faisait pas partie du gotha de la critique. De plus en plus terrible année après année, cette répartition engendre qui plus est des comportements particulièrement rustres, les copains se gardant des places dans les queues puis dans les salles, histoire de s’assurer que l’on ne finisse pas le cul sur les marches — dans le meilleur des cas — ou le bec dans l’eau — dans le pire. Bref, une réforme de ce fourbi paraît inéluctable, et on rêve que tout cela se termine à la loyale : premier arrivé, premier servi, quitte à ce que, telles des groupies avant un concert de rock, certains en soient à planter leur tente devant les barrières pour être sûrs de dégotter le précieux sésame. The Sea of Trees : Van Sant se fait hara kiri Évidemment, la rage

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Pour la peau

SCENES | «Tu viens d’où ?». Cette question fondamentale tombe d’entrée de jeu comme une accusation. Dans une cour de récré, des gosses, ombres chinoises derrière (...)

Nadja Pobel | Mardi 3 mars 2015

Pour la peau

«Tu viens d’où ?». Cette question fondamentale tombe d’entrée de jeu comme une accusation. Dans une cour de récré, des gosses, ombres chinoises derrière un paravent d’écrans, invectivent Mamadou, nouveau venu à l’école. «Du 9-3» répond-il ; «oui mais avant ? - Du ventre de ma mère comme vous tous, voilà». La différence de Mamadou pose un problème à ce groupe supposé blanc bien qu'invisible durant toute la pièce. Et même si parfois les remarques sont positives à son égard, comme celle de sa maîtresse lui demandant de parler de sa culture, elles sont une blessure pour ce gamin qui veut juste passer inaperçu. Même les chevaliers tombent dans l’oubli est le résultat d’une commande passée à l’auteur togolais Gustave Akakpo par le Conseil Général de Seine-Saint-Denis, ce fameux département du 9-3, et a été la première pièce jeune public présentée dans le In du festival d’Avignon, l’été dernier, grâce à la volonté appréciable de son nouveau directeur Olivier Py de parler aussi aux plus jeunes (dès 8 ans ici). Mais le texte, et plus encore sa transposition, sont à mille lieues d’un exercice de style pédagogique, ne serait-ce que pa

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L'IAC vous emmène aux frontières du réel

ARTS | Il y a 25 siècles, à Athènes, d'après Pline, deux grands peintres s'affrontèrent dans un concours. Zeuxis peignit des grappes de raisin tellement réalistes que (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 17 février 2015

L'IAC vous emmène aux frontières du réel

Il y a 25 siècles, à Athènes, d'après Pline, deux grands peintres s'affrontèrent dans un concours. Zeuxis peignit des grappes de raisin tellement réalistes que des oiseaux essayèrent de les picorer. Il pensait avoir gagné quand son rival Parrhasios l'invita à découvrir son propre tableau. Zeuxis tenta alors d'écarter ce qu'il croyait être un rideau cachant la peinture. Il fut en fait lui-même leurré et battu : le tableau n'était autre que le rideau qu'il voulait écarter ! Au-delà de ce challenge en trompe-l’œil et en virtuosité technique, cette histoire nous enseigne aussi sur notre désir de voir dans et au-delà des images : d'autres images, du sens, une narration, une représentation "vraie" de la "réalité", etc. La modernité, depuis au moins Manet, rabroue et frustre ce désir : il n'y a rien à voir d'autre que la peinture elle-même, voire sa seule matérialité. Et Steven Parrino aura beau casser, en 2003, des monochromes noirs, il n'y verra rien derrière, montrant seulement la violence de son geste et sa colère contre une certaine abstraction trop formaliste... Dans la salle inaugurale de RIDEAUX / blinds, Marie de Brugerolle réinterroge en que

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Mon amie Victoria

ECRANS | De Jean-Paul Civeyrac (Fr, 1h35) avec Guslagie Malanda, Nadia Moussa…

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Mon amie Victoria

Autrefois chantre d’un cinéma auteurisant ascétique et particulièrement casse-burnes, Jean-Paul Civeyrac a mis de l’eau dans son vin avec Mon amie Victoria, sans doute son film le plus accessible. Est-ce réussi pour autant ? Cette adaptation d’un roman de Doris Lessing montre le choc culturel entre une jeune fille noire et une famille que la voix-off prend bien soin de nous décrire comme «de gauche». Recueillie brièvement chez eux pendant un passage à l’hôpital de la tante qui l’élève, Victoria, alors âgée de 11 ans, connaît son premier émoi sentimental au contact de l’aîné de la famille. Mais c’est aussi la découverte d’un appartement luxueux, propre et frais qui la déboussole. Des années après, devenue une belle jeune femme, elle noue une idylle avec le plus jeune frère de cette même famille, dont elle aura un enfant. Mais les distances sociales sont manifestement infranchissables pour Civeyrac, qui plaque sans cesse un discours plutôt expéditif sur son récit. Pour lui, le racisme est aussi — surtout ? — dans la condescendance, même nantie des meilleures intentions, des bourgeois blancs envers les pauvres noirs, et la désillusion qui saisit Vi

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Near Death Experience

ECRANS | L’errance suicidaire d’un téléopérateur dépressif en maillot de cycliste, où la rencontre entre Houellebecq et le tandem Kervern / Delépine débouche sur un film radical, peu aimable, qui déterre l’os commun de leurs œuvres respectives : le désespoir face au monde moderne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Near Death Experience

Un jour comme les autres, Paul, téléopérateur chez Orange, décide de mettre fin à ses jours. Il laisse sa famille sur le carreau, enfile son maillot de cycliste Bic et part se perdre dans la montagne. Near Death Experience enregistre son errance suicidaire comme un retour à l’état primitif, tandis qu’en voix-off ses pensées sur le monde et sur sa triste existence bientôt achevée se déversent. Après la déception provoquée par Le Grand Soir, dans lequel leur cinéma de la vignette sarcastique virait au système, Gustave Kervern et Benoît Delépine effectuent une table rase radicale. Il n’y a à l’écran qu’une âme qui vive, celle de Michel Houellebecq, dont le tempérament d’acteur a été formidablement défloré par l’excellent L’Enlèvement de Michel Houellebecq ; les autres personnages sont des silhouettes dont on ne voit la plupart du temps même pas le visage, sinon ce marcheur avec lequel Paul entame une partie de Je te tiens, tu me tiens par la barbichette… Cette nudité est renforcée par une image sale et bruitée, fruit d’un tournage en équipe rédui

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Le Brésil se sort les tripes

ARTS | Après la Chine et l'Inde, le Musée d'art contemporain consacre une belle exposition à la scène artistique contemporaine brésilienne. Une trentaine de ses représentants donne un aperçu de sa créativité et de sa diversité. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 17 juin 2014

Le Brésil se sort les tripes

En 1928, le poète moderniste et provocateur Oswald de Andrade publie son Manifeste anthropophage, présentant le cannibalisme rituel des indiens Tupi comme métaphore de la culture brésilienne, une culture dévorant et digérant les références occidentales pour créer les siennes propres. Depuis cette date clef, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts artistiques auriverdes et, à partir de la fin des années 1980, l'art local s'est de plus en plus exposé dans les institutions internationales. Il y serait même particulièrement surexposé aujourd'hui selon Kiki Mazzucchelli : «Alors qu'au début des années 2000, ce qu'on savait de l'art brésilien était partagé par un petit groupe d'universitaires, de professionnels et de collectionneurs, il est devenu un capital culturel considérable d'autant plus courtisé que le pays a pris une importance économique considérable. Ainsi est-il juste de dire que l'hyper-exposition de l'art brésilien est intrinsèquement liée à des intérêts économiques qui reflètent l'évolution de l'économie mondiale à laquelle on assiste ces dix dernières années».

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Dans la cour

ECRANS | Rencontre dans une cour d’immeuble entre un gardien dépressif et une retraitée persuadée que le bâtiment va s’effondrer : entre comédie de l’anxiété contemporaine et drame de la vie domestique, Pierre Salvadori parvient à un équilibre miraculeux et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Dans la cour

En pleine tournée et avant même le début du concert, Antoine décide de ne plus chanter dans son groupe de rock. Plus la force, plus le moral. Après un rapide passage par Pôle Emploi, il est engagé comme gardien d’immeuble par Mathilde, nouvellement retraitée. Quelques jours plus tard, Mathilde découvre une fissure dans le mur de son appartement, et cette lézarde va devenir une obsession ; la voilà persuadée que c’est tout l’immeuble qui menace de s’effondrer. Pendant ce temps, Antoine doit faire face aux doléances des autres voisins, dont un architecte à fleur de peau et un marginal trafiquant de vélos. Le dernier film de Pierre Salvadori rompt ainsi avec les tentatives lubitschiennes de Hors de prix et De vrais mensonges pour revenir à ses premières amours : la comédie douce-amère en forme de chronique du temps présent et, surtout, du temps qui passe. Antoine est à bout de souffle social et sentimental, Mathilde en fin de partie existentielle ; ces deux solitaires très entourés vont se prendre d’affection l’un pour l’autre, tentant de comble

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Les Bruits de Recife

ECRANS | Formidable premier film du Brésilien Kleber Mendonça Filho, cette exploration d’une psychose sécuritaire au motif incertain importe les codes du cinéma de genre dans un récit prenant, mis en scène avec un sens spectaculaire de l’espace et du son. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 mars 2014

Les Bruits de Recife

Un jeune couple s’embrasse goulûment dans une ruelle ; un gamin frappe son ballon contre un mur ; un chien aboie la nuit… Ce sont les bruits que les résidents de ce quartier aisé de Recife entendent dans les premières séquences du film. Bruits anodins mais que cette classe moyenne paranoïaque, persuadée d’une menace alentour, prend comme la manifestation d’un danger. À cela s’ajoute le vol chronique d’auto-radios et l’arrivée de deux individus proposant d’assurer jour et nuit la sécurité des habitants… Et voici lancée l’implacable mécanique de ce premier film signé Kleber Mendonça Filho — un nom à retenir impérativement. La multiplication des personnages laisse à penser que Les Bruits de Recife va travailler une chronique chorale sur le modèle Dodeskaden… En fait, sa structure en chapitres trace un dessin beaucoup plus complexe ; si chaque destin semble avancer de manière autonome, une même angoisse sourde les réunit. Mais quelle en est la cause ? Les pauvres qui traînent dans les rues sont tous intégrés dans cet écosystème économique — les femmes de mén

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Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

ECRANS | Au sein de sa pléthorique programmation, et grâce à l’implication de son Prix Lumière Quentin Tarantino, le festival Lumière fait la part belle aux redécouvertes. Cinéastes, acteurs et même chefs opérateurs, voici quelques-uns de ces soldats méconnus du septième art qui auront droit à leur part de Lumière… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 10 octobre 2013

Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

En se choisissant comme Prix Lumière 2013 Quentin Tarantino, le festival du même nom a ouvert la boîte de Pandore. Non seulement Tarantino sera honoré, fêté, célébré, acclamé, non seulement l’intégralité de son œuvre sera présentée au public — dans des copies 35 mm, exigence non négociable du cinéaste lui-même — mais, en plus, il est allé fouiller le coffre à trésors de son château sur Hollywood Hills pour en ramener quelques films oubliés, réunis dans ce que le festival a nommé «un voyage personnel de Quentin Tarantino à travers le cinéma». La cinéphilie du réalisateur de Pulp fiction est du genre éclectique, mais il a ce goût de la perle rare et de l’œuvre que personne d’autre que lui ne connaît. Ce plaisir-là transparaît dans ses films, qui accumulent les références et les citations, faisant réapparaître à la surface le souvenir d’un petit maître laissé pour compte par les historiens du cinéma ou, plus fort encore, d’un acteur depuis longtemps relégué au second, troisième ou dernier plan, et qu’il remet au centre de l’écran. Qui connaissait vraiment Michael Parks avant que Tar

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Cirque engagé

SCENES | Pour la deuxième année consécutive, les Célestins donnent carte blanche à Mathurin Bolze, fondateur de la compagnie Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi pour (...)

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 22 juin 2013

Cirque engagé

Pour la deuxième année consécutive, les Célestins donnent carte blanche à Mathurin Bolze, fondateur de la compagnie Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi pour programmer l'éclectique festival utoPistes. Le talentueux circassien lyonnais résume ainsi sa contribution : «Quatre soirées, en plusieurs lieux d’intérieur et de plein air, des pièces de cirque incontournables, des créations dédiées au festival, et jusqu’au bout quelques surprises, tel est le programme composé par la compagnie Mpta». Mathurin Bolze créera en effet une courte pièce avec la collaboration, notamment, du non moins talentueux Yoann Bourgeois (auteur de L’Art de la fugue et du superbe Wu Wei, présenté cette saison à la Maison de la Danse). Mais la grande curiosité de cette édition vient d’Australie avec la compagnie Acrobat. Ses fondateurs, les quadragénaires Jo-Ann Lancaster et Simon Yates, ont mis en scène, après un voyage à Cuba, l’étonnant Propaganda en 2010. Dans une grande économie de moyens scéniques et vêtus souvent de simples sous-vêtements peu glamours, ces deux activistes nourris des œuvres de Marx,

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Promised land

ECRANS | Sur un sujet ô combien actuel — l’exploitation du gaz de schiste — Gus Van Sant signe un beau film politique qui remet les points sur les i sans accabler personne, par la seule force d’un regard bienveillant et humaniste sur ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 15 avril 2013

Promised land

Quelque part au fin fond de l’Amérique, dans une de ces petites villes rongées par la crise et la pauvreté, un tandem de lobbyistes à la solde de Global Crosspower Solutions vient vendre aux habitants le remède miracle pour sortir de leur mouise : la cession de leurs terres pour en extraire du gaz de schiste. Des millions de dollars sont en jeu, pour la compagnie mais aussi pour les autochtones. Steve (Matt Damon) et Sue (Frances MacDormand) ont une technique bien rodée pour convaincre leurs interlocuteurs : se fondre dans les coutumes (et les costumes) du coin, faire valoir leur propres origines populos et, in fine, les prendre par les sentiments, en l’occurrence ici le portefeuille. Tout se passe comme prévu, jusqu’à ce qu’un vieux physicien à la retraite (Hal Holbrook) puis un militant écolo (John Krasinski) pointent chacun du doigt les dangers environnementaux de cette exploitation. La terre outragée Avec un sujet si actuel et une répartition des rôles a priori manichéenne, il y avait tout pour faire de Promised land un pamphl

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Manège de cristal

ARTS | Mais pourquoi diable vous inciter à aller au Musée d’art contemporain alors que deux des trois artistes exposés en ce moment y proposent des œuvres sans grand intérêt ? Pour découvrir un drôle d’énergumène, Gustav Metzger, incorruptible défenseur d’un art autodestructif et auto-créatif. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 21 février 2013

Manège de cristal

Latifa Echakhch (née au Maroc en 1974) détient un curriculum vitae dont rêvent bien des étudiants en écoles d’art : son diplôme à peine en poche, la jeune femme a multiplié les expositions collectives (dont la Biennale de Lyon en 2009) et personnelles, rejoint la très branchée galerie parisienne Kamel Mennour (à l'instar de Huang Yong Ping, exposé comme elle au Musée d'Art Contemporain depuis le 15 février) et vient d’être nommée comme lauréate potentielle du prestigieux Prix Marcel Duchamp ! C’est donc peu dire qu’on attendait beaucoup d'elle. On aurait pu se laisser aller aux charmes de l’intéressée et de son discours quand, patatras, pris d’un réflexe professionnel, on se mit à comparer les paroles aux actes. "À côté" du récit de l’histoire complexe des soldats marocains qui combattirent aux côtés de Franco pendant la Guerre civile espagnole, on vit quelques pierres et quelques cartes éparpillées sur le sol ; "à côté" d’une jolie fable sur une île où des oiseaux rares sont protégés, on découvrit des cerfs-volants bricolés accrochés aux cimaises du lieu. Latifa Echakhch a une sensibilité évidente pour l’histoire, les croisements du passé et du présent, les écho

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Elefante blanco

ECRANS | Sans atteindre les hauteurs de son précédent "Carancho", le nouveau film de Pablo Trapero confirme son ambition de créer un cinéma total, à la fois spectaculaire, engagé, personnel et stylisé, à travers un récit qui mélange foi, politique et désir. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 15 février 2013

Elefante blanco

Le prologue très Werner Herzog d’Elefante blanco semble avancer en territoire inconnu. Pour échapper à des guerilleros, Nicolas (Jérémie Rénier) se réfugie dans la jungle avant de dériver sur un fleuve. Entre l’urgence et le lyrisme, Pablo Trapero affirme son envie d’un film qui embrasserait tout ce que le cinéma peut offrir comme spectacle. Déjà, dans son précédent Carancho, il disait le désespoir social de l’Argentine à travers un récit codifié façon film noir, ponctué d’éclats de violence et de grandes envolées stylistiques. Elefante blanco tente de réitérer l’exploit — et y parvient presque. La patte Trapero Nicolas est en fait un prêtre missionnaire. Il est envoyé dans un bidonville de Buenos Aires où exerce son ami Julian (le toujours parfait Ricardo Darin), prêtre lui aussi, qui tente depuis des années de renouer un lien social en construisant un hôpital. Cachant la maladie qui le ronge, sentant sa fin approcher, il voit en Nicolas un successeur possible. Mais leurs tempéraments sont opposés : Julian est calme, raisonné, diplomate ; Nic

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The Delano Orchestra

MUSIQUES | EITSOYAM (Kütü Folk/Differ-ant)

Stéphane Duchêne | Lundi 4 février 2013

The Delano Orchestra

A sa manière, le label Clermontois Kütü Folk a toujours été l'équivalent français de son collègue canadien Constellation. Au sens où chez l'un, Kütü, comme chez l'autre, Constellation – qui ajoute une dimension résolument politique à sa raison d'être –, l'on ne voit la pratique musicale et tout ce qui l'entoure que comme un artisanat. Ce qui, outre la découverte de quelques talents bien salés, a longtemps valu à Kütü Folk, d'être le label-où-l'on-coud-ses-pochettes-à-la-main – un usage de l'aiguille alors bien peu répandu dans l'univers du rock. Xxx De ce collectif devenu label qui abrite aujourd'hui joyaux locaux (St Augustine, également membre fondateur, Zak Laughed) aussi bien qu'« estrangers » (Hospital Ships, SoSo), The Delano Orchestra tire depuis toujours plus ou moins les ficelles. Longtemps celles-ci son restées résolument folk. Mais comme le label, TDO a opéré avec l'énigmatique EITSOYAM une mue esthétique aussi impressionnante que légèrement entrevue sur leur précédent disque Will anyone else leave me. Dans une atmosphère amniotique et une lumière de nuit américaine qui vire au crépuscule islandais avorté –

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Stone Unit

MUSIQUES | Les publicités et les BO de films ont ceci de particulier qu'elles peuvent nous faire découvrir et aimer un artiste puis/ou nous en dégoûter à vie. On appelle (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 25 janvier 2013

Stone Unit

Les publicités et les BO de films ont ceci de particulier qu'elles peuvent nous faire découvrir et aimer un artiste puis/ou nous en dégoûter à vie. On appelle cela la jurisprudence Radical Face, un type qu'on chérissait tranquillou dans notre coin, depuis des années, avant que Nikon ne décide de nous en gaver les esgourdes. Prenons le Big Jet Plane d'Angus Stone (et de sa Julia de soeur), que l'on retrouve sur la bande originale de cet énième navet sur l'amitié virile qu'est Mon Pote de Marc Esposito, un certain nombre de séries et la pub pour Center Parcs, cet enfer sous cloche : voilà qui a de quoi vous vacciner pour de bon contre les productions du bonhomme. Ce serait un (demi) tort. Car son Broken Brights sorti l'an dernier est une petite déclaration d'amour à la country old school, sertie de bijoux moins clinquants que la quincaillerie formatée pour les jingles météos et les scènes cathartiques des comédies à deux balles. Or quand on dit country, il faudrait entendre "

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