Tatiana Frolova : sous la Russie, la glace

Théâtre | Le 16 octobre, le festival de théâtre Sens interdits entamera dix jours dédiés aux résistances avec la dernière création de Tatiana Frolova. De l'art de la fidélité.

Nadja Pobel | Mardi 8 octobre 2019

Photo : Tatiana Frolova, à droite sur la photo © Théâtre KnAM


« Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous » murmure-t-il depuis des décennies. Étienne Daho pourrait apposer sa jolie ritournelle sur ce lien établi entre Sens Interdits et l'autrice et metteuse en scène Tatiana Frolova. Pas de hasard, car pour faire la route de sa Sibérie natale à l'Europe, elle a dû retrousser ses manches pour sortir de sa ville fermée et faire le chemin jusque dans nos contrées où Patrick Penot (voir son portrait page 15) a rencontré son œuvre, après maintes péripéties, en 2010 à Vandœuvre-lès-Nancy. Voici déjà quatre rendez-vous avec le festival, qui la porte à chaque édition depuis 2011 et lui permet désormais de faire sa création sur le grand plateau des Célestins. Une première pour celle qui incarne la résistance, dont le festival a fait sa ligne de conduite avec pertinence.

Née en 1961, Tatiana Frolova est diplômée de mise en scène de l'Institut de la Culture de Khabarovsk, dans l'Extrême-Orient russe. Sous ses atours frêles, sa silhouette masque une volonté de fer pour dire la Russie et l'URSS, ce dont elle a hérité et comment elle s'en débrouille. De son parcours individuel où sont convoqués ses proches et sa famille, elle extirpe un destin national qui n'a rien d'un roman enjolivé.

Dégel

En passant par Dostoïevski (Le Songe de Sonia), ou en racontant le conflit russo-tchétchenne (Une guerre personnelle), elle affronte sa nation, ses incohérences, sa brutalité mais aussi la manière dont ses compatriotes se débrouillent avec. Ainsi, elle a fait un implacable bilan du XXe siècle de ce pays immense avec Je n'ai pas encore commencé à vivre. Sans arrondir les angles de la violence d'antan, sans idéaliser les années de glasnost et perestroïka, sans rien pardonner au capitalisme vorace entamé avec Eltsine et engraissé sous l'autocratie poutinienne. Frolova attrape ses vieilles photos, ses ciseaux, les posent sur un rétroprojecteur, nous les renvoie sur les tulles ou une télé grésillante.

Archaïque ? Certainement pas. Délicat assurément et surtout sans concession. Ces jours-ci elle présentera Ma petite Antarctique, en traitant de la glace, qui détruit la vie mais aussi la conserve. Elle mène cette création avec son éternelle troupe du théâtre KnAM. Avant de revenir lors de la prochaine édition de Sens Interdits, pour « un festival dans le festival » dixit Patrick Penot.

Ma petite Antarctique
Aux Célestins du mercredi 16 au samedi 19 octobre


Ma petite Antarctique

Création documentaire et mise en scène, de Tatiana Frolova, 1h40, Russie
Célestins, théâtre de Lyon 4 rue Charles Dullin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Comment cautérise un pays ? Sur quoi ses habitants peuvent-il s'appuyer pour être un peu meilleurs que leurs aînés ? Tatiana Frolova identifie comme ciment de ses compatriotes russes la peur. Celle héritée d'histoires familiales douloureuses et d'une nation meurtrière. Certains pourtant, « ces gens qui ne lisaient pas de livres, rackettaient de l'argent avec violence, sont devenus députés » constate-t-elle sans détour. « Ils avaient lutté pour notre liberté mais en fait, la majorité n'en avait pas besoin. Ils avaient juste besoin de s'empiffrer ou d'acheter des meubles et dans les années 90, ils ont enfin pu s'empiffrer, et puis ils ont acheté des meubles, des maisons, des usines et tout le pays ». Ce n'est pas la première fois que la metteuse en scène serpente dans des récits intimes (Je suis) ou nationaux (Une guerre personnelle sur la Tchétchénie)

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Le Songe de Sonia (Russie) Pour la troisième fois, Tatiana Frolova expose sa Russie au festival. Elle qui, en 1985, fonda le KnAM, un des tout premiers théâtres libres de Russie, tente aujourd'hui de survivre sous Poutine et met en avant ce que le régime tait, ici le mystère qui plane sur le nombre élevé de suicides dans son pays. Elle s’appuie pour cela sur un travail vidéo une fois de plus remarquable et sur Le Songe d’un homme ridicule de Dostoïevski, où un homme sur le point de se supprimer est rattrapé par le souvenir d’une enfant. Du 15 au 23 octobre et du 3 au 7 novembre aux Célestins Dreamspell (Lituanie) Encore étudiante en troisième année à l’académie lituanienne de musique et de théâtre, Kamilé Gudmonaité s’est elle aussi inspirée d’un Songe, celui, plus onirique, de Strinberg cette fois-ci. Elle y emmène six comédiens très expressifs, en exploration de questions existentielles tenant, par exemple, au rôle de l’individu dans le système sociétal. Ce spectacle inédit en France a déjà été salué dans plusieurs festivals européens, notamment celui de Brno où a il reçu, en 2015, le prix de la meilleure mise en sc

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Il est facile de parodier cette petit phrase perfide et cynique que Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait prononcée lors de l’évacuation musclée de trois-cents sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996, mais elle résume bien notre quatrième journée passée à Sens interdits, le cœur s'y étant allègrément confondu avec le chœur des Polonaises. Nous les avions ratées lors de leur passage dans ce même festival en 2011, et ce n’est pas en voyant Chœur de femmes que notre curiosité fut rassasiée. Car aussitôt conquis, la frustration de manquer les deux autres volets (Magnificat et Requiemachine) a fait son apparition (on ne pas être partout…). C’est que ces femmes de tous âges, toutes tailles et toutes corpulences, sont épatantes. Impeccablement dirigées, autant vocalement que dans l’espace du plateau, par Marta Górnicka, elles disent rien moins qu’elles existent, que la vaisselle ne leur est pas exclusivement réservée, que Lara Croft, c’est elles aussi. Elles le martèlent avec conviction mais aussi avec humour, elles le chantent collectivement, et parfois

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