Dom Juan : la bonne intonation

Théâtre | En se débarrassant du carcan de l'époque et en ne tombant jamais dans l'outrance, le metteur en scène Olivier Maurin livre une version captivante de Dom Juan.

Nadja Pobel | Mardi 19 novembre 2019

Photo : © Michel Cavalca


C'est devenu son mantra et désormais sa force : le metteur en scène Olivier Maurin n'a besoin que de longues tables et de quelques chaises pour faire naître la langue d'Ivan Viripaev (Illusions, Ovni) ou Oriza Hirata (En courant, dormez) et qu'affleure la puissance du texte qu'il choisit. Pour sa première incursion dans les classiques, il n'a pas dérogé à cette simplicité. Les filles portent des robes évasées à fleurs et les garçons ne sont pas affublés de costumes datés du XVIIe siècle de la pièce. Les combats d'épées ? Évacués en coulisse. Trois bruitages font l'affaire car, pour le directeur de la compagnie lyonnaise Ostinato, l'essentiel ne se niche pas dans l'aspect spectaculaire dont il ne sait que faire. Molière a encore quelque chose à nous dire et Dom Juan peut y parvenir sans cabotiner ou devenir martial. Son refus des lois divines (et celles du père) sont cinglantes.

Et quand bien même, ses dénégations ne seraient là que pour s'autoriser à jouir de chacun de ses désirs, fussent-ils plus qu'irrévérencieux à l'égard de la gent féminine, ils résonnent particulièrement en cette époque où les révolutions arabes accouchent des Frères musulmans et l'Église catholique passe enfin au confessionnal. Les figures féminines prennent leur pouvoir et n'ont besoin de personne pour rester dignes à l'image d'Elvire, Charlotte et Mathurine.

Crime ?

Aucune allusion n'est faite à ces épisodes actuels — le texte étant respecté à la lettre — Seuls de fréquents regards vers le public soulignent que les siècles n'ont pas de prise sur ce propos. La question épineuse du tombeau et la statue du Commandeur sont balayées en confiant leur réalisation aux acteurs parmi lesquels un grand paysan (Arthur Vandepoel) et un duo parfait : Arthur Fourcade et Mickaël Pinelli Ancelin pour incarner un Dom Juan et un Sganarelle entre pragmatisme et drôlerie, libres.

Le travail d'intonation, d'onomatopées, si central dans les travaux précédents d'Olivier Maurin, se poursuit avec intelligence ici — Dom Juan mourra non pas dans les flammes mais d'une suffocation. Sans effet de séduction parasite, Olivier Maurin creuse, avec ce classique, comme avec ses contemporains, le sillon d'un théâtre modeste, précis, sans fioriture ni excès d'austérité et qui, in fine, ne renonce pas à une forme de joie.

Dom Juan
Au TNP jusqu'au samedi 7 décembre et à La Mouche le 14 mai


Dom Juan

De Molière, ms Olivier Maurin, par la cie Ostinato, 2h
Théâtre La Mouche 8 rue des écoles Saint-Genis-Laval
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Dom Juan

De Molière, ms Olivier Maurin, par la cie Ostinato, 2h
Théâtre National Populaire 8 place Lazare-Goujon Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

À l'Élysée, atterrissage sous contrôle pour Olivier Maurin

Théâtre | Il n’est pas question des hommes (soi-disant) verts dans cet OVNI, mais de ce que leur supposée rencontre provoque chez nos congénères humains. Neuf (...)

Nadja Pobel | Jeudi 8 octobre 2020

À l'Élysée, atterrissage sous contrôle pour Olivier Maurin

Il n’est pas question des hommes (soi-disant) verts dans cet OVNI, mais de ce que leur supposée rencontre provoque chez nos congénères humains. Neuf personnages pour six acteurs viennent tour à tour nous raconter par quelles émotions ils ont été traversés lors de ce de moment surnaturel. Le metteur en scène Olivier Maurin poursuit son chemin avec Ivan Viripaev. Le Lyonnais avait déjà délicatement adapté Illusions en 2016 du même auteur russe, sibérien et quadra. En mars 2019, voici qu’il a repris sa troupe fidèle (Fanny Chiressi, Clémentine Allain, Mickael Pinelli…) pour porter avec simplicité et conviction ce texte (à La Mouche de Saint-Genis-Laval) et confier à chacun des monologues encadrés par les mots de l’auteur. L’un décrit l’ovni tel « un silence comme il n’en avait jamais entendu », un autre affirme que cela s’apparente à la sensation de « quelqu’un dans son dos quand on enlace un arbre », un troisième disserte sur ce qui n’existe pas. Car toute la dialectique de cette pièce a trait à la vérité.

Continuer à lire

Dom Juan, bloqué dans l’ascenseur social

Théâtre | Mais qui est-il, ce Dom Juan ? Le colérique et survitaminé Nicolas Bouchaud chez Sivadier ? Le rationaliste de Vilar, le jouisseur en proie au doute (...)

Nadja Pobel | Mardi 4 février 2020

Dom Juan, bloqué dans l’ascenseur social

Mais qui est-il, ce Dom Juan ? Le colérique et survitaminé Nicolas Bouchaud chez Sivadier ? Le rationaliste de Vilar, le jouisseur en proie au doute de Lassalle... ou encore l'agnostique qu’Olivier Maurin a récemment présenté au TNP ? Pour Laurent Brethome et Philippe Sire, directeurs des conservatoires de La Roche-sur-Yon et de Lyon, il est un déclassé social, vivant sans le sou comme un étudiant dépendant des alloc', malgré un paternel blindé, rêvant de paillettes et de son quart d’heure de célébrité. Alors, il ne va cesser de s’imaginer plus beau et grand qu’il n’est ; comme le révèlera le quatrième acte, dans un container de fortune qui lui sert de logement au sein duquel il se cogne à tous les angles. Au premier abord, ce n’est pas cela qu’incarne Laurent Brethome, mais un Dom Juan volontairement agaçant, p’tit gars qui roule les mécaniques dans un décor presque vernis sur lequel rien n’adhère ; il dragouil

Continuer à lire

Olivier Maurin : rencontre du 1er type

Portrait | En courant dormez, Illusions... Deux bijoux théâtraux de ses dernières années portés par Olivier Maurin et sa troupe fidèle d'acteurs. À l'heure de créer OVNI à la Mouche, portrait de ce metteur en scène délicat qui travaille patiemment. Prenons le temps avec lui.

Nadja Pobel | Mardi 19 mars 2019

Olivier Maurin : rencontre du 1er type

Son travail est un souffle, on en voit presque le cœur battre. Les mots sont tranchants, définitifs ou murmurés, évaporés. Parfois même ce sont des onomatopées. Avec Oriza Hirata puis Ivan Viripaev, Olivier Maurin a trouvé il y a déjà une dizaine d’années une écriture qui lui ressemble : discrète mais pas effacée. Une façon d’être au monde sans éclaboussure mais avec une place bien singulière. Avant cette « rencontre » – ce mot banal balise son parcours de façon déterminante et notre conversation – il a cheminé longuement en passant par l’Iris et la Renaissance, aux portes de Lyon où il naît en 1965 dans une famille sans artistes mais amatrice de danses de salon et curieuse. Grandissant ensuite à Villeurbanne, à deux pas du TNP, c’est presque par commodité qu’il y voit ses premiers spectacles, après la grande époque Chéreau mais avec les premiers Jérôme Deschamps, L’Oiseau vert de Benno Besson ou le Richard III de Lavaudant. Il fait suivre son bac scientifique par un DUT électrotechnique « qui ne [lui] servira jamais ». Trop d’ennui le conduit à un stage de théâtre puis au Conservatoire de Lyon. C

Continuer à lire

Le Misanthrope aux abords du ring

Théâtre | Qu'est-ce qui peut pousser à monter encore Le Misanthrope ? Peut-être un désir d'attirer le plus grand nombre (ah Molière !) pour mieux montrer sa vision du théâtre. À la lisère du texte et de son époque, Louise Vignaud impose sa patte : respectueuse mais pas trop.

Nadja Pobel | Mardi 30 janvier 2018

Le Misanthrope aux abords du ring

Tout lui réussit. À 29 ans, Louise Vignaud dirige le Théâtre des Clochards Célestes et après une création l'an dernier aux Célestins, une cette saison au TNP (elle appartient au "cercle de formation et de transmission"), elle s'apprête à monter Phèdre de Sénèque au Studio-Théâtre de la Comédie-Française avant une version, qui nous intrigue grandement, du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas aux Clochards en fin de saison. Dans ce marathon vertigineux, la normalienne-ensatienne ne bâcle rien. Le Misanthrope en est la démonstration. Parfaitement huilé dès sa première date, ce spectacle n'est pas lesté du décorum du XVIIe siècle. Un plateau en quadri-frontal quasi dénudé offre un très intelligent terrain de jeu aux protagonistes en tête desquels Alceste, constamment sur le qui-vive, semblant être dans l'attente d'une passe, en l’occurrence une réplique ou d'une joute de son adversaire à la langue ampoulée et en vers, Oronte, ou d'une Célimène in

Continuer à lire

La Crèche : remonter au berceau

Théâtre | Dédié à l'émergence et ayant fait place il y a 18 mois au mémorable Cannibale du Collectif X, voici que le Théâtre de l'Élysée accueille de nouveau cette (...)

Nadja Pobel | Mardi 17 octobre 2017

La Crèche : remonter au berceau

Dédié à l'émergence et ayant fait place il y a 18 mois au mémorable Cannibale du Collectif X, voici que le Théâtre de l'Élysée accueille de nouveau cette jeunesse avec un spectacle en cours de travail, dont sera livrée la première des deux parties, La Crèche. Derrière cette fiction théâtrale se cache une affaire bien réelle, qui de 2008 à 2014 a défrayé la chronique et que François Hien relate avec précision dans Retour à Baby-Loup (paru en cette rentrée) et met en scène avec son complice acteur Arthur Fourcade. Le licenciement de la co-directrice de cette crèche pour port d'un grand voile islamique avait clivé les tenants du tout-laïcité et leurs adversaires qui avaient la main facile pour les accuser de racisme. Puisque rien n'est binaire, le jeune cinéaste est allé à le rencontre de tous les protagonistes (excepté l'intéressée et son avocat qui ne souhaitent plus évoquer cet épisode) pour faire émerger les contradictions de chacun et redonner la place aux spécificités du territoire de cette « tragédie » (telle que la décrit François Hie

Continuer à lire

"Illusions" : la houle sentimentale d'Olivier Maurin

Théâtre | Olivier Maurin a le goût des pièces délicates et redoutables à mettre en scène. Après le superbe "En courant dormez", voici "Illusions", récit vertigineux sur l'amour et ce qu'il en reste.

Nadja Pobel | Mardi 7 juin 2016

Pour la deuxième fois de la saison, le quadra russe Ivan Viripaev est à l'affiche par ici. Le théâtre de l'Iris avait livré une version imbibée et très bien menée des Enivrés en mars ; une nouvelle occasion d’entendre cette langue tout en méandres est donnée à l'Elysée. De quoi nous parle Viripaev ? De l'effondrement des certitudes. Du fait que personne n'est vraiment celui qu'il incarne (une prostituée et un directeur de festival dans Les Enivrés : le moins sérieux des deux n'est pas forcément celui que sa fonction désigne comme tel). Et d'amour, le plus pur qui soit après cinquante ans de mariage (mais la longévité ne signifie en fait rien). Olivier Maurin voulait porter un texte pas trop à vif des éclats du monde ; il a peut-être trouvé plus cruel encore. Dennis a 84 ans et va mourir. Il fait alors une ultime déclaration d'amour fou et de reconnaissance à Sandra, sa conjointe indéfectible — cet amour n'existe que dans la réciprocité, nous dit-on. Quand elle s’apprête à son tour à trépasser, quelq

Continuer à lire

Les reprises de 2015/2016

SCENES | Si vous les avez raté, un rattrapage s’impose. D'abord Bigre! (Croix-Rousse, 29 septembre au 3 octobre), hilarante comédie sans (...)

Nadja Pobel | Mardi 8 septembre 2015

Les reprises de 2015/2016

Si vous les avez raté, un rattrapage s’impose. D'abord Bigre! (Croix-Rousse, 29 septembre au 3 octobre), hilarante comédie sans paroles sur l’ultra moderne solitude. Au même endroit Jean Lacornerie reprend ce qui est (avec Roméo et Juliette) sa comédie musicale la plus aboutie, Mesdames de la Halle (11 au 28 décembre). De son côté, au milieu d’une saison presque entièrement dédiée au langage, le TNP fait place aux délicats balbutiements de En courant, dormez par Olivier Maurin (6 au 15 avril), alors que la Renaissance reprend la foutraque Visite de la vieille dame (23 au 2

Continuer à lire

Douce violence

SCENES | Derrière l'étrange titre En courant, dormez se cache une pièce de Oriza Hirata typiquement japonaise, autrement dit lente et dépouillée. Le plateau construit (...)

Nadja Pobel | Lundi 7 octobre 2013

Douce violence

Derrière l'étrange titre En courant, dormez se cache une pièce de Oriza Hirata typiquement japonaise, autrement dit lente et dépouillée. Le plateau construit par le metteur en scène Olivier Maurin est à cette image : composé de quelques éléments dont aucun n'est superflu et en long, ou plutôt en format "paysage", comme on le dit joliment dans le domaine de l'imprimerie. Un terme qui correspond parfaitement à ce spectacle inattendu dans lequel les comédiens utilisent non seulement tout l'espace visible, mais aussi les portes du Théatre de l'Elysée, nous laissant imaginer l'extérieur et l'horizon de ce pays encore très traditionnaliste. Le pitch, qui évoque le quotidien en 1923 de Osugi Sakae et Ito Noe, un couple d'anarchistes tokyoïtes, est au premier abord un peu décevant : il n'est question que d'une jeune femme enchaînant les grossesses et de son homme, attentif et calme qui, entre deux conversations sur la vie quotidienne, lisent et traduisent des ouvrages, disséminés ici et là comme de précieux éléments de leurs vies. Ils vont et viennent dans leur maison, s

Continuer à lire