Au TNP, Peter Brook en éclaireur

Théâtre | Attaquons cette étrange saison par le plus haut sommet. Peter Brook est le premier invité de l'ère Bellorini qui s'ouvre au TNP. Le Britannique de 95 ans aurait dû être cet été aux Nuits de Fourvière, le voici dans une salle masquée pour vivre envers et contre tout l'expérience de se confronter à son œuvre radicale : Why ?.

Nadja Pobel | Vendredi 11 septembre 2020

Photo : © Simon Annand


Feinter avec la quatorzaine britannico-française, remplacer une autrice pour une autre pour s'arranger de cette contrainte. Étrange rentrée. Si les salles non subventionnées sont dans une totale misère dûe à la crise sanitaire, celles qui le sont, telles que ce grand centre dramatique national, ont le devoir de proposer, autant que faire se peut, ce qui était annoncé. C'est l'Histoire qui nous regardera à Villeurbanne.

Peter Brook a connu son premier grand succès en France en 1957 avec une version de Titus Andronicus dans laquelle il distribuait... Laurence Olivier et Vivien Leigh ! Il trouvait dans la matière shakespearienne de quoi se nourrir. L'économie de moyen primait déjà. Mais c'est dans les années 1960 qu'il lorgne vers ce qui sera son mantra, l'espace vide, qu'il théorise dans un livre du même nom paru en 1968. Alors qu'il privilégie souvent les pièces dites secondaires du dramaturge élisabéthain, il écarte au dernier moment le décor de son adaptation du Roi Lear en 1962, préférant se concentrer « sur la présence des comédiens, revêtus de costumes de cuir ou de tissus rugueux usés » comme le rapporte Georges Banu, « Peter Brook présente un monde primitif, âpre, un monde de la souffrance ».

Théâtre immédiat

De cela, il ne se départira plus même lorsqu'il chemine avec ses contemporains, Anouilh, Sartre, Weiss ou Artaud. Impossible et vain de résumer ici le parcours de ce presque centenaire qui, les dernières années où il était encore directeur des Bouffes du Nord qu'il a prises en main en 1974, furetait encore dans les couloirs chaque soir, histoire de vérifier que tout était bien à sa place. Installé en France depuis 1970, il y loge précisément dans cette salle (toujours) décatie de la Porte de la Chapelle son CIRT, Centre international de recherches théâtrales. À Avignon, en 1985, son Mahâbhârata fait date, dans une carrière de Boulbon inaugurée pour l'occasion.

Sans cesse Peter Brook creuse son sillon. Et montre dans nos contrées un Hamlet subjuguant (Théâtre de Villefranche, 2002) par sa simplicité et sa précision ou une version de Oh les beaux jours avec Natasha Parry. Et aussi, plus récemment, Battelfield avec l'immense Carole Karemera, rappelant ainsi que le Britannique a noué des liens de travail profonds avec l'Afrique et qu'il fut probablement le metteur en scène européen qui distribua le plus de rôles à des actrices et acteurs de couleur noire.

Invisible

Attaché à l'espace, Peter Brook l'est aussi au son. Dès le début de son immense carrière, il fraye avec les plus grands compositeurs comme Strauss ou Moussorgski au sortir de la guerre. Là encore, son approche s'affine au fil des décennies au point de livrer une version d'une heure et sans orchestre d'Une flûte enchantée mémorable à Fourvière en 2011. Dans un ouvrage paru cet été, À l'écoute, il dit avoir voulu privilégier « l'intimité joueuse » de Mozart et apporter « quelque détente au lourd fardeau que l'œuvre elle-même avait charrié pendant si longtemps ». Il ne cesse de désencombrer, de se décentrer. Il en profite pour dire qu'il résume le Brexit à « une sorte d'excrément ». Il se déleste des futilités mais ne s'éteint pas ainsi qu'en témoigne son appétit pour de nouvelles rencontres.

Au TNP, dans Shakespeare Résonance, il propose le résultat d'une quinzaine de jours de travail menés cet hiver dans son antre des Bouffes du Nord autour de La Tempête. Puis, il présentera Why ?, pièce co-écrite et mise en scène avec sa fidèle acolyte Marie-Hélène Estienne. En évoquant Meyerhold, exécuté à Moscou en février 1940, victime des purges staliniennes, il rend hommage à ceux qui l'ont précédés et lui ont ouvert la voie. Sur les désormais traditionnels tapis orientaux qui recouvrent ses plateaux pour tout décor, ses comédiens interrogent : « pourquoi faisons-nous du théâtre ? ». Des tremblements, des élans, des voix, des jeux de lumière et des blackout. Peter Brook s'en amuse encore.

Shakespeare Résonance
Au TNP le jeudi 17 à 19h30 et le vendredi 18 septembre à 20h

Why ?
Au TNP les jeudi 24 à 19h30, vendredi 25 à 20h, samedi 26 à 15h30 et 20h et dimanche 27 septembre à 15h30

Peter Brook, À l'écoute (éd. Odile Jacob)


Carte blanche à Peter Brook et Marie-Hélène Estienne - Why ?

Texte et ms Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, 1h
Théâtre National Populaire 8 place Lazare-Goujon Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Carte blanche à Peter Brook et Marie-Hélène Estienne - Shakespeare Resonance

Recherche autour de "La Tempête" de William Shakespeare, 1h30, représentation bilingue français-anglais
Théâtre National Populaire 8 place Lazare-Goujon Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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MUSIQUES | On se demande parfois ce qui est à l'origine du nom d'un groupe. C'est même l'une des petites entreprises lacaniennes les plus grisantes de la musique de jeunes depuis 60 ans. Et le fait est qu'il y a rarement de hasard en la matière. Alors quand un groupe s'appelle Why ? la réponse est bien évidemment dans la question. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 16 novembre 2012

That's Why ?

Lorsqu'un bambin entre dans sa phase des «pourquoi ?», il lui plaît de tout remettre en cause, de tenter de comprendre l'ordre du monde en même temps que d'en rebattre sans cesse les cartes depuis son poste de petite vigie. De sa modeste place dans le grand cosmos pop le petit Yoni Wolf a décidé il y a longtemps de tout poser en équation, de tout remettre en question. Et de produire la musique de ce grand questionnement. Une musique dont on ne sait pas au final si elle ignore ce qu'est la pop, le hip hop, l'électro, le rock, le psychédélisme, ou si justement elle ne le sait que trop bien, parce qu'en quête de Vérité, comme le Joker de The Dark Knight, qu'au fond la question est «Why so serious ?». Pourquoi vouloir à tout prix entrer dans des cadres quand on peut en sortir pour y trouver une Vérité musicale non corrompue par la norme ? Yoni Wolf est un compositeur hors normes qui poursuit plusieurs lièvres à la fois, pour qui la route d'une bonne chanson ne se résume pas à aller d'un point A à un point B en ligne droite. Au contraire, préfère-t-il prendre les chemins de traverse, monter sur les talus, emprunter des biais hip-hop, se nicher dans des fossés électro

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Why ?, c’est un peu la fable du loup et de l’agneau. Le loup s’appelle, ça tombe plutôt bien, Jonathan «Yonis» Wolf, et il a été découvert en tant que membre du collectif hip-hop de San Francisco Anticon. C’est au sein d’un groupe majeur, CLoudDead, qu’il fit trembler le genre sur ses bases ; en effet, Wolf et ses deux compères, le MC DoseOne et le producteur Odd Nosdam, ont plongé le rap dans un chaudron expérimental, où depuis des nappes électroniques gondolées s’échappent des voix d’outre-tombe déclamant des textes au pessimisme radical. Révolutionnaire à tous les sens du terme, la musique de CLoudDead a valeur de manifeste que chacun de ses membres ira ensuite répandre dans ses projets personnels. Il est libre, Why ?Tandis que DoseOne ruminait avec son groupe Themselves et qu’Odd Nosdam se réfugiait dans des compositions instrumentales tortueuses, Why ? a suivi la voie la plus aventureuse et excitante — même si en apparence c’est tout l’inverse ! Son flow cabossé et son talent d’auteur sont allés camper dans le domaine réservé de la pop. De prime abord respectueux du genre et de ses règles (structures en couplets et refrain jouées avec la formule guitare-b

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