Les âmes démultipliées d'Enzo Cormann au Théâtre de la Renaissance

Théâtre | Du pari fou d’Enzo Cormann d’écrire 99 pièces de théâtre de 30 minutes, le metteur en scène Philippe Delaigue en porte huit à la scène. Partie 2 et intégrale de cette aventure aussi étonnante que séduisante à La Renaissance, à Oullins.

Nadja Pobel | Jeudi 2 décembre 2021

Photo : © Simon Gosselin


C'est un compagnonnage long d'une quarantaine d'années qui unit les deux hommes, depuis une rencontre fortuite à Lyon. Ils ont beaucoup travaillé ensemble notamment en tant que directeurs de département à l'ENSATT et aussi sur les planches. En 2014, Philippe Delaigue dirigeait Enzo Cormann dans Hors jeu, un texte de ce dernier relatif à la violence de la société envers les chômeurs. Seul en scène, il dialoguait avec ses interlocuteurs cachés dans de multiples haut-parleurs. Désormais il y a des visages. Depuis 2016, l'auteur s'attelle en effet à l'écriture d'un grand ensemble de textes de chacun 30 minutes, pour trois acteurs de trois générations (25, 45 et 65 ans). Un volume a déjà été publié aux Solitaires Intempestifs, un autre suivra très prochainement.

Au théâtre, il joue dans sept des huit pièces retenues dans cette somme et semble s'en amuser. Car, avant les propos politiques que véhiculent ses textes, il y a un plaisir indéniable de jouer, à se transformer, s'affranchir des mensonges et des contraintes pour mieux jouir de cet outil qu'est le théâtre et sur lequel Cormann a beaucoup disserté (cf. ses différents ouvrages Ce que seul le théâtre peut dire et À quoi sert le théâtre). Ainsi, dans le premier épisode (quatre textes), il campe un dirigeant d'extrême-droite anti-IVG qui doit faire face à la grossesse de sa fille générée par le viol commis par son fils. Il cherche à construire férocement le storytelling parfait pour devenir le premier président des États-Unis d'Europe ou fait l'expérience de l'épreuve de l'évaluation de son projet artistique devant des tutelles dans un exercice de méta-théâtre franc et énervé.

Certaines des histoires ne se concluent pas

Mais si, comme l'affirme l'un des personnages « le théâtre s'intéresse au désastre et aux âmes en peine », il le fait avec une constante mise à distance, à mille lieues d'un pathos pesant, lorgnant même vers une forme de comédie bienvenue dans N'importe qui. La patronne, rigide et fade, d'une entreprise de transports, bousculée par un jeune ex-taulard aux abois et en quête d'un emploi, opère une culbute quand le même texte est rejoué par les mêmes acteurs dans la peau de personnes aux caractères modifiés.

Cormann a l'art des ruptures de rythme, voire des suspensions de texte – certaines des histoires ne se concluent pas. Avec ses six acteurs (absolument tous parfaitement habiles à ces jeux-là), Philippe Delaigue orchestre ce maelstrom dans un décor chausse-trappe très adapté à tous ces mouvements avec une fluidité impeccable. Duras, Borgès, Kafka (à qui le titre est emprunté), mais aussi Pierre Dac passent par là – via des incrustations de citations - en toute fraternité.

L'Histoire mondiale de ton âme
Au Théâtre de la Renaissance les mercredi 1er et jeudi 2 décembre (partie 2) ; samedi 4 décembre à 18h (intégrale)


L'Histoire mondiale de ton âme

Écrit Enzo Cormann, ms Philippe Delaigue, 2h par saison
Théâtre de la Renaissance 7 rue Orsel Oullins
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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