Une programmation théâtrale riche en découvertes

La saison à venir | Après une première moitié de saison d’une densité inédite, les théâtres attaquent 2022 sans baisser de rythme. Les six mois à venir seront riches comme rarement de découvertes et de grandes figures pour se clore sur la venue d’Ariane Mnouchkine.

Nadja Pobel | Mardi 4 janvier 2022

Photo : © DR


Comment suivre ? La cadence n'a jamais été aussi effrénée en terme de programmation. Les Célestins l'emportent haut la main en nombre de propositions quand le TNP a choisi les longues séries qui laissent le temps du bouche-à-oreille s'installer. Des deux côtés, un public présent en dents de scie, qui a progressivement retrouvé le chemin des salles malgré une baisse d'environ 30% de la fréquentation. Les réservations sont encore très basses pour janvier, mais on a pu observer, ces derniers mois, une hausse des ventes en dernière minute.

Des artistes internationaux majeurs ou très reconnus seront là pour la rentrée : Katie Mitchell, Christophe Marthaler, Tiago Rodrigues (qui deviendra directeur du Festival d'Avignon en septembre prochain), Anne-Cécile Vandalem dans un théâtre des Célestins qui n'a rien d'un théâtre municipal mais tant d'un CDN (en dehors des moyens de création), l'immense et indispensable Milo Rau avec Familie (au Point du jour, en janvier), le Raoul Collectif au Théâtre de la Croix-Rousse.

Le moment Mnouchkine

Au TNP, le Japon sera à l'honneur avec Nous serons toujours là de Ryoko Sekiguchi (en mars), pour 40 personnes, création culinaire comprise. Suivront le Tartuffe de Bellorini créé avec le théâtre de Naples (en mai) et le grand moment Mnouchkine. Ça faisait longtemps que la figure tutélaire des planches françaises n'avait pas retrouvé une salle à Lyon et voici qu'elle arrive avec son Île d'Or (en co-accueil des théâtres de la Métropole) pour conter un théâtre qui devient refuge. Avec cette création collective en compagnie de ses indispensables Hélène Cixous à l'écriture et Jean-Jacques Lemêtre à la musique, Mnouchkine embarque 32 comédiens dont ses piliers (Georges Bigot, Martial Jacques…) dans l'aventure.

D'ici juin, qui marquera la fin de la saison et le début des Nuits de Fourvière dont la programmation sera dévoilée mi-mars, d'autres artistes femmes auront pris possession des planches pour parfois placer au cœur de leur travail la question féministe. C'est le cas des jeunes Stéphanoises des Marthe avec Tiens ta garde d'après l'essai d'Elsa Dorlin, Se défendre, une philosophie de la violence (au Point du Jour en février), de Pauline Bureau qui explore une équipe de foot XX (Féminines, au Théâtre de la Croix-Rousse en avril), de Virginie Despentes et Béatrice Dalle réunies par David Bobée avec le groupe Zëro (Viril, au Théâtre de la Croix-Rousse en mars). Alice Zeniter aussi s'empare de cette question, seule sur scène, dans une pièce parfois trop démonstrative mais solide ; elle redonne voix aux personnages féminins de la littérature dans Je suis une fille sans histoire (au TNG en mars). Dans ce même CDN, le collectif L'Avantage du Doute, inégal, interroge un possible lien entre urgence climatique et haine des femmes (Encore plus, partout, tout le temps, en février). Le théâtre de Villefranche, une fois de plus, mettra de jeunes créatrices à l'honneur dans son temps fort du même nom fin janvier avec Julie Guichard, Maïanne Barthès, Ludmila Dabo…

Au TNP on remonte le temps, au XVIIe siècle, pour réfléchir à la condition des femmes avec Dissection d'une chute de neige de la quadra Sara Stridsberg que met en scène le directeur des Amandiers Christophe Rauck, évoquant le rapport entre pouvoir et genre féminin via la figure de la Reine Christine de Suède incarnée par la très grande comédienne qu'est Marie-Sophie Ferdane.

Elles sont dans la place

D'autres créatrices telles que Lorraine de Sagazan sont attendues sur plusieurs fronts pour évoquer le deuil (Un Sacre, aux Célestins en mai) et aussi la perception du réel par un mal-voyant avec une petite forme très convaincante (La Vie invisible, au Point du Jour en mars). Dans les deux cas, le jeune auteur Guillaume Poix est à l'écriture.

Au TNP, Tiphaine Raffier, dans une Réponse des Hommes (en février) très sage mais ample, Margaux Eskenazi (Et le cœur fume encore, en janvier) ou même la metteuse en scène Aurélia Guillet déploient leur talent. Cette dernière convie, dans son trio, une actrice phare de Pommerat (Marie Piemontese) pour mettre au jour Les Irresponsables, œuvre d'un auteur autrichien peu joué (Hermann Broch) mais dont une partie du texte a été rendu célèbre par Jeanne Moreau dirigée par Klaus Michael Grüber en 1987, le Récit de la servante Zerline. Leur homologue masculin Julien Gosselin laisse tomber Houellebecq et Bolano et fait un spectacle théâtre-vidéo de 4h20 qu'il maîtrise à la perfection sans que le propos ne soit renversant. Il ressuscite Leonid Andreïev, contemporain de Tchekhov, dévoré par les mêmes tourments : Le Passé (aux Célestins, en mai).

Au rang des découvertes, L'Élysée et Les Clochards Célestes proposent le meilleur. Dans le 7e arrondissement, il est temps de rencontrer Pierre Bidard. Ce comédien passé récemment par l'ENSATT a travaillé sur la révolution du traitement des patients en psychiatrie qui s'est opéré à la clinique de la Borde dans les années 50 (Il faut tenter de vivre, en janvier et mai). Il présentera aussi Que se répètent les heures (en mai). Parmi mille autre choses, Les Clochards donnent la place à un diptyque passionnant et rondement mené de Lars Noren (Froid. Biographies d'ombres, en février) par le collectif 70 avec notamment Jean-Rémi Chaize.

Enfin, dans ce genre radicalement différent qu'est le cirque, qui a peu de place sur les scènes cette saison, on guettera à Villefranche Villefranche le somptueux Optraken (mai), aux Célestins le retour de James Thierrée avec Room (en juin) et au Théâtre de la Croix-Rousse Ziguilé (en avril) de la compagnie réunionnaise Très-d'Union qui avait ouvert la saison. Les Subs rendront un hommage à Garcimore grâce à Gaël Santisteva (en février). Ce performeur sera comme un poisson dans l'eau dans ce lieu qui n'a de cesse d'en inviter — notons aussi, après de multiples reports, le duo étonnant et enthousiasmant Clédat et Petit-Pierre avec leur création Les Merveilles (en avril). Tout un programme à l'entame de 2022.

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10 spectacles à réserver pour la saison à Lyon

Théâtre | Immanquables ? Assurément. Voici 10 pièces de théâtre pour lesquelles il faut absolument réserver cette saison dans la Métropole lyonnaise. Sélection.

Nadja Pobel | Mercredi 8 septembre 2021

10 spectacles à réserver pour la saison à Lyon

Love Trois ans que l’on attend de revoir ce Love depuis qu’il était passé au CDN de Valence dans la foulée de Paris. Ce travail du Britannique, auteur et metteur en scène Alexander Zeldin nous convie sur le palier d'un étage de logement social. Un quadra y vit avec sa mère incontinente, une famille d'immigrés tente d’y nourrir correctement ses enfants. Des hommes sans papier passent par là. Les langues se mélangent, les corps, dont aucun ne ressemble à celui d'un autre, se frôlent. L'amour déborde mais se heurte à la plaie béante qu'est la pauvreté. Cette grande pièce, déchirante et bouleversante, décalée par le Covid, trouvera enfin sa place à Lyon. Et c’est une joie. Aux Célestins du mercredi 3 au dimanche 7 novembre Pli Il y a eu la tornade de papier sous la verrière des Subs. Et il y a désormais les agrès de la circassienne israélienne Inbal Ben Haim. Tout dans Pli, créé la fois aux Subs et au centre chorégraphique de Grenoble auquel elle est associée, est fait de p

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Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

Théâtre | "Démons", de la metteuse en scène Lorraine de Sagazan, est désormais accessible en ligne gratuitement sur le Vimeo de la Comédie de Valence : parfait pour patienter en attendant la réouverture des théâtres.

Nadja Pobel | Mercredi 20 mai 2020

Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

« Je te tue ou tu me tues », ne pas pouvoir rester un soir de plus en face de l'autre et être infoutu d'être seul. Lars Norèn, en 1984, convoque l'enfermement — soit un couple qui ne se supporte plus mais s'aime tout autant. Pour que l'air puisse continuer à circuler en cette soirée banale, il invite un couple de voisins. Adapté notamment par par Ostermeier, cette pièce a été la matière pour que la metteuse en scène Lorraine de Sagazan puisse exposer la pertinence de son travail : en bi-frontal, en incluant le public, ses personnages principaux sont pris au piège de leur dualité. Elle y incorpore des morceaux de leurs vies de trentenaires sans que ça tourne au nombrilisme mais au contraire à un grand numéro d'équilibrisme. Drôle, fluide, enjoué aussi (puisque la musique adoucit les mœurs, le Sara perché ti amo de Ricchi e Poveri, le Ten years gone de Led Zep traversent le spectacle), le spectacle créé en 2015, passé par La Manufacture à Avignon et Théâtre en Mai à Dijon, est désormais disponible en ligne gratuitement sur

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Sens interdits à quai

Théâtre | La 6e édition du festival Sens interdits aura fait la part belle à la capacité de jeunes artistes belges à gratter et bousculer autant leur art que leur temps quand les Russes ne cessent de tenter de prendre la mesure de la répression soviétique à l'aune de l'ère poutinienne. Retour sur dix jours bringuebalés dans la tourmente du monde et de tentatives d'en faire théâtre.

Nadja Pobel | Mercredi 13 novembre 2019

Sens interdits à quai

Sens Interdits s'est joué dans treize théâtres mais aussi sous le chapiteau, où spectateurs et artistes se rencontraient, notamment lors de table rondes. À la veille de la clôture, Tatiana Frolova, qui avait ouvert le festival dix jours plus tôt, le disait : « rien n'a changé ». La metteuse en scène évoquait l'époque des années 30 où Mandelstam, poète dissident arrêté et déporté, n'aura été soutenu que de façon verbale et pas concrètement par son ami Pasternak (son épouse refusait d'héberger ce dissident). Quand Mandelstam lui lit un poème virulent contre le régime, celui-lui lui rétorque « qu'il n'a rien entendu » afin de ne pas être complice, ainsi que le relate la pièce montée par Roman Viktyuk et présentée également dans le festival. « Quand je joue Je n'ai pas encore commencé à vivre à Vladivostok, les journalistes sortent en disant qu'ils n'ont rien entendu » confiait-elle. Ma petite Antarctique n'a pas la force dramaturg

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Hasta siempre Sens Interdits !

Tour du monde | En mode biennale, le festival dédié au théâtre de l'urgence célèbre, du 16 au 27 octobre, fête ses dix ans avec une programmation extrêmement prometteuse où les maux du monde sont exprimés avec forces et talents par des artistes résistants et résistantes, à commencer par le maître Milo Rau. Débroussaillage avec le fondateur et directeur Patrick Penot.

Nadja Pobel | Mardi 10 septembre 2019

Hasta siempre Sens Interdits !

La Russie Cette habituée du festival (quatre spectacles déjà passés par là) nous avait bluffés avec la raideur et la profonde émotion et intelligence qui se dégageait de Je n'ai pas encore commencé à vivre, bilan de ce que fut l'URSS et de ce qui se dessine en Russie. Cette fois, Tatiana Frolova fera sa création sur le grand plateau des Célestins ! De quoi la changer de son théâtre KnAM où en Sibérie elle dispose de vingt places. Elle travaille sur le gel dans Ma petite Antarctique « car il a deux effets : il détruit la vie par son intensité et la protège via le permafrost ». En 2021, est d'ores et déjà annoncé un festival dans le festival dédié à cette équipe rare, politiquement intransigeante avec le pouvoir actuel, pas par contestation viscérale mais par le simple fait de dire ce qu'est la Russie d'aujourd'hui. Ma petite Antarctique Aux Célestins d​u mercredi 16 au samedi 19 octobre Le Mexique Souvent le festival a déplacé ses spectateurs en Amérique du Sud. Le Chilien R

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Quand les plateaux deviennent chaînes d'info

Théâtre | Cette saison, les artistes s'attachent à malaxer (au mieux) ou à commenter (au pire) l'actualité immédiate. Cette lame de fond du théâtre contemporain se vérifiera tout au long des prochains mois dans les salles et sera ponctuée par l'indispensable festival Sens interdits qui accueille l’immense Milo Rau.

Nadja Pobel | Mardi 10 septembre 2019

Quand les plateaux deviennent chaînes d'info

Dans quelques mois, sur les scènes de théâtre, peut-être sera-t-il question du rapport à sens unique de l'IGPN sur la mort de Steve Maia Caniço et alors ce fait sociétal et politique deviendra œuvre de théâtre. Et si le militant antifa Antonin Bernanos, qui a écopé de quatre mois supplémentaire de détention provisoire au cœur de l'été, avait bientôt un avatar scénique ? Si le théâtre a toujours épongé et transformé les soubresauts du monde, force est de constater qu'il le fait de plus en plus immédiatement et frontalement. Cette saison vont débouler sur les plateaux de Lyon et de la métropole des récits récents ayant fait la Une des médias ces derniers mois. Parfois en les devançant et les fictionnant de façon uchronique : c’est le cas de Olivier Masson doit-il mourir ? (aux Célestins en janvier, et à La Mouche en mars), une variation sur l’affaire Vincent Lambert qui a connu son épilogue cet été. Le jeune auteur et metteur en scène François Hien traite le procès de l’aide-soignant où se confrontent la mère et l’épouse du

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Bartabas et Lorraine de Sagazan, plébiscite et nouveauté

Nuits de Fourvière | Entre fidélité aux artistes confirmés et confiance à ceux qui esquissent le théâtre de demain, le festival des Nuits de Fourvière présente deux artistes aimés : Bartabas et Lorraine de Sagazan, hors des théâtres gallo-romains, amènent leur regard si singulier sur le monde.

Nadja Pobel | Mardi 11 juin 2019

Bartabas et Lorraine de Sagazan, plébiscite et nouveauté

Bartabas Il l’a considéré comme son ultime spectacle lorsqu’il l’a crée chez lui, dans ses écuries d’Aubervilliers au pied des tours d’immeubles. À l’automne 2017, Ex Anima devait être sa dernière œuvre. Rien n’est moins sûr, mais là n’est pas la question car ce spectacle est bien dans la continuité de ce que Bartabas esquisse depuis plus de trente ans : mettre le cheval au cœur de son dispositif et lui laisser peu à peu toute la place au point qu’ici les humains s’effacent avec un hommage pour tant de services (en situation de guerre, de travail des champs…) rendus. « Le cheval n’est obligé à rien » comme il nous le confiait au printemps. Dans des tableaux qui laissent le spectateur en suspension, il est question de souffle, celui de l’âme selon la traduction latine de Ex Anima. Il s’agit de « regarder un cheval raconter l’Homme » car « le cheval est perçu comme un acteur ». Si Bartabas fait ce parallèle, c’est qu’il y a la même intensité à voir l’animal s’avancer sur une poutre qu’un comédien à saisir un verre d’eau sur une table sur scène. Le spectateur est dans la même positi

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Un seul être vous manque...

La rentrée théâtrale | Des spectacles par centaines au programme. Lyon et son agglo regorgent de propositions théâtrales mais il manque toujours des noms majeurs du théâtre contemporain.

Nadja Pobel | Lundi 10 septembre 2018

Un seul être vous manque...

Bien sûr, nous ne nous ennuierons pas cette saison en matière de théâtre à Lyon et dans les alentours, tant il y a un foisonnement d’offres et pourtant, lorsqu'à la fin du printemps, nous prenions connaissance de ce qui ferait nos soirées prochaines, s'imposaient d'abord les absents. Cruel constat qui n'est pas neuf sous nos cieux gaulois. L'ex-enfant terrible du théâtre français – qui désormais gesticule beaucoup, soit - Vincent Macaigne ? Jamais venu. Christiane Jatahy, metteuse en scène brésilienne qui a fait les beaux jours de la Comédie-Française avec sa version très populaire, limite démago de La Règle du jeu de Renoir et qui a signé une version des Trois sœurs tcheckhoviennes renversante et renversée par des écrans vidéo qu'elle manie parfaitement ? Pas là. Et surtout, Milo Rau, l'artiste européen majeur actuellement, de surcroît francophone ? Aucune trace. Les Lyonnais n'ont eu la chance de connaître son travail que via Hate radio programmé à Sens interdits en 2015 (le festival, off cette année, fait tout de même revenir la très agitante polonaise Martha Gornicka avec H

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Les Amours broyées de Lorraine de Sagazan

Théâtre | En présentanten diptyque, aux Nuits de Fourvière, des pièces qu’elle a créées indépendamment, Lorraine de Sagazan passe le couple à la dynamite dans sa très brillante adaptation de "Démons" mais fait preuve de beaucoup plus d’hésitations dans "Maison de poupée".

Nadja Pobel | Mercredi 7 juin 2017

Les Amours broyées de Lorraine de Sagazan

Elle a été assistante de Thomas Ostermeier au cours de sa jeune carrière, après sa sortie de du Studio-théâtre d’Asnières. Lorraine de Sagazan monte deux pièces auxquelles le précieux et prolixe Allemand s’est confronté : Démons dont il avait fait un travail lisse, presque fade, écho à un texte bien peu grinçant en apparence puis Maison de poupée, sommet d’Ibsen (et d’Ostermeier) qui ose donner en 1879 une place décisive à la figure de l’épouse. Et donc, faire scandale. Sagazan parvient à magnifier le texte de Noren (1984), mais n’accède pas à la force d’Ibsen bien qu’elle en modifie les enjeux pour le contemporanéiser. Du Suédois, toujours vivant à 73 ans, elle capte la violence qui sourd puis explose dans le couple à l’occasion d’une banale soirée où l’homme, l’urne renfermant les cendres encore chaudes de sa mère dans les mains, prend à parti son épouse. Les prénoms des comédiens ont été préférés à ceux de Frank et Katerina pour plus de proximité avec un public disposé en bi-frontal, invité au salon. Jusqu’à ce qu’il invite un couple de voisins guère plus solide. À p

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Dans la peau de Michel Houellebecq

SCENES | Alors que son dernier livre, en rien le scandale islamophobe annoncé, continue de diviser les médias, Julien Gosselin, 27 ans, donne à voir avec sa version théâtrale des "Particules élémentaires" à quel point Houellebecq creuse depuis vingt ans un même sillon désenchanté. Créée à Avignon en 2013, voilà enfin livrée à domicile cette adaptation fidèle, énamourée et passionnante de ce grand roman d’anticipation.

Nadja Pobel | Mardi 27 janvier 2015

Dans la peau de Michel Houellebecq

Quand en 1998 sort Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq n’est pas encore une figure publique. Julien Gosselin, qui met en scène pour la première fois en France ce texte, a lui à peine dix ans. A l'époque, la lucidité (le cynisme diront les bénis oui-oui) qui irradie de ce roman est une anomalie parmi les écrivains hexagonaux contemporains. Il y en a certes de très grands (Carrère, Modiano, Le Clézio…), mais aucun n’embrasse la société dans son ensemble comme Houellebecq, capable d’insuffler un vrai souffle narratif à des propos sans concession sur son époque. Le mérite premier de Gosselin et son collectif Si vous pouviez lécher mon coeur est de faire éclater à nouveau la qualité et la profondeur de ces Particules hautement autobiographiques, revendiquant l'hommage au point que l'auteur est doublement présent dans la pièce : sous la forme du personnage de Michel et sous celle d’un narrateur, saisissant double physique de l’écrivain. En s’emparant du théâtre-récit, en acceptant donc sans rougir de ne pas entrer dans un genre plus classique de spectacle dialogué, la troupe enchaîne des séquences souvent monologuées, donna

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Joseph Drouet : «Houellebecq a une vision simple et lucide de ses contemporains»

SCENES | Parmi les nombreux comédiens venus grossir les rangs du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, Joseph Drouet interprète plusieurs personnages des "Particules". Il revient pour nous sur le travail d'adaptation. Propos recueillis par Florence Barnola

Florence Barnola | Mardi 27 janvier 2015

Joseph Drouet : «Houellebecq a une vision simple et lucide de ses contemporains»

Comment avez-vous travaillé cette adaptation ? Joseph Drouet : Les membres du collectif ont un rapport très fort au texte, ils travaillent beaucoup à la table, cherchent le rythme de chaque réplique... Ca a l’air très vivant et très naturel, pour autant c’est très précis. Les quatre personnages principaux étaient distribués dès le début, nous avons su assez vite quelle partie nous allions avoir pour pouvoir la creuser. Le premier jour des répétitions, Julien [Gosselin] est arrivé avec un très gros paquet de textes. Nous avons tout lu, puis nous avons essayé des choses sur scène. Un tiers n’a pas été gardé. Julien est un directeur d’acteurs. Il peut être dur sur les choses qu’il veut obtenir. Le placement et la mise en scène l’intéressent assez peu, ce qui est important pour lui c’est l’interprétation et comment on traite tel ou tel personnage. Il s’agit de restituer le texte simplement mais en étant engagé. C’est presque du chœur de tragédie. Etiez-vous familier de Michel Houellebecq avant cette création ? Oui, je connaissais quelques romans. J’aimais beaucoup. N

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Deuxième départ

SCENES | Après un premier tiers de saison assez calme, l’activité théâtrale s’intensifie nettement cette rentrée. Entre stars de la scène locale et internationale, créations maison et découvertes à foison, revue de détails. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 6 janvier 2015

Deuxième départ

Une Biennale de la danse enchaînée avec les vacances de la Toussaint auront bien grévé la dynamique théâtrale de ce début de saison, sauf à la Croix-Rousse qui a, en apnée, aligné Laurent Brethome, Emmanuel Meirieu, David Bobée et Pierre Guillois. Le rythme n'y faiblira pas en 2015 avec notamment les très attendus Elle brûle (mars) du duo féminin Mariette Navarro / Caroline Guiela Nguyen et Discours à la nation (avril), manifeste d'Ascanio Celestini dont s’est emparé David Murgia du Raoul Collectif. Claudia Stavisky se confrontera elle à nouveau à un texte britannique après le très réussi Blackbird, en montant pour la première fois en France En roue libre (j

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Des paroles et des actes

SCENES | Ils sont jeunes, misent sur l’acteur et adaptent des textes peu théâtraux. Ils font pourtant bel et bien du théâtre, avec un engagement total, signant des spectacles remuants et intelligents. Balade dans une saison marquée du sceau de cette génération éprise de narration. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Des paroles et des actes

Raconter. Parfois de manière saccadée ou par le prisme de plusieurs personnages. Mais dire le monde avec force et rage. Voilà l'intention qui semble traverser la saison théâtrale 2014/2015, portée par une génération qui ne tutoie pas encore les quadragénaires, quand elle n'a tout simplement pas encore franchi la barre des trente ans. Première pièce emblématique de ce constat : Les Particules élémentaires (aux Célestins en février). Houellebecq lui-même n’a pas quarante ans quand il écrit son deuxième roman, hybride à deux têtes où, à travers les vies de deux frères, l'une hippie, l'autre trop calibrée, se dessinent le désenchantement, l’annihilation du bonheur et l’avènement du clonage scientifique. Véritable gifle, sans concession avec son époque mais parcourue par un souffle romanesque évident, ce livre n’avait jamais été porté à la scène en France alors que nos voisins européens (et notamment les Allemands) s’en sont depuis longtemps délectés. Il a fallu attendre que Julien Gosselin sorte de l'école du Théâtre du Nord, à Lille, et que dès sa deuxième mise en scène, il prenne à bras le corps ce bouquin paru alors qu'il n’avait que onze ans. Av

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Avignon - Jour 3 - Ultra moderne solitude

SCENES | "Les Particules élémentaires" et "Exhibit B"

Nadja Pobel | Samedi 13 juillet 2013

Avignon - Jour 3 - Ultra moderne solitude

Le buzz du festival n'est pas dans la cour d'honneur mais à quelques encablures d'Avignon, à Vedène, avec une adaptation improbable et inespérée du deuxième roman de Michel Houellebecq, qui contient tous les autres, Les Particules élémentaires. Aux manettes, un gamin de 26 ans, Julien Gosselin, pêche parfois par excès de jeunisme, comme si un micro et une séquence de coït à poil étaient les ingrédients indispensables d'un spectacle moderne. Passées ces quelques réserves, force est de constater que ce travail ne manque pas d'énergie. C'est toutefois quand on oublie le collectif (onze au plateau) et que le jeu comme le texte se resserrent sur un ou deux personnages, dans la deuxième partie de la pièce (sur près de quatre heures au total),  que ce travail trouve son point culminant. Par exemple dans cette magistrale et déchirante scène où Michel s'aperçoit, à quarante ans, qu'il est passé à côté de l'amour de sa vie, sa triste et désenchantée amie de collège. Gosselin parvient, sur un plateau nu, sans coulisses, avec des acteurs-musiciens en permanence en scène et une utilisation enfin judicieuse de la vidéo, à rendre l'abyssal individualisme q

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