Jean-Claude Mourlevat : le bonheur simple des mots

Portrait | Premier récipiendaire français du prestigieux Astrid Lindgren Memorial Award récompensant chaque année un auteur d'enfance et de jeunesse, Jean-Claude Mourlevat voit ainsi couronnées vingt-trois années d’écriture. L’occasion de revenir avec lui sur son parcours d’homme, une vie plurielle faite de rebondissements inattendus et de beaux succès.

Niko Rodamel | Mercredi 9 juin 2021

Jean-Claude Mourlevat est né au printemps de l'année 1952 à Ambert, en Auvergne. Il se souvient d'une enfance heureuse, au Moulin de la Cour, un lieu-dit situé tout près du village de Job. « Mon père était meunier, il allait chercher le grain dans les fermes et il en faisait de la farine qu'il livrait ensuite aux boulangers. Mais chez nous, c'était aussi une ferme, nous avions des vaches, des cochons, des lapins et des poules. Ma mère s'occupait de ses six enfants, dont les trois aînés sont nés à la maison. Cinquième de la fratrie, j'ai trois frères et deux sœurs. » Jusqu'à ses 10 ans, le petit Jean-Claude fréquente l'école communale du village. Mais en septembre 1962, il doit rejoindre ses frères à l'internat du lycée Blaise Pascal, à Ambert. « La première année s'est très mal passée. » Une autre page se tourne quelques années plus tard, lorsque le paternel est contraint de fermer son moulin. « Notre Moulin de la Cour s'est peuplé de dizaines, puis de centaines de porcs grognant et hurlant. Je n'ai pas aimé ça. » Bac en poche, Jean-Claude prend la poudre d'escampette et poursuit ses études à Strasbourg, Toulouse, Stuttgart, Bonn et Paris. A partir de 1976, son CAPES d'allemand le conduit à enseigner la langue de Goethe en Auvergne, à Hambourg et en Normandie. Mais les rêves d'ailleurs poussent le jeune prof à passer ses vacances sac à dos à travers les États-Unis, l'Amérique Centrale, l'Amérique du Sud ou encore l'Inde. « Après une enfance tranquille et une adolescence vraiment pas terrible, j'avais très envie de voir d'autres horizons et de découvrir le vaste monde ! » Mais le costume d'enseignant se faisant déjà trop étroit, Mourlevat change de braquet et se tourne vers le spectacle clownesque. Pour le jeune public il créé le personnage Anatole en 87, puis Guedoulde en 90. Le spectacle muet Parlez-moi d'amour lui fait sillonner l'Asie et l'Afrique avec son régisseur, d'Alliances Françaises en Instituts Français, parcourant le Népal, l'Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Sri-Lanka, l'Indonésie, le Sénégal, la Tunisie...

Je veux partager mon bonheur avec toutes celles et ceux qui m'accompagnent depuis 23 ans en littérature. »

Nouveau départ

À l'aube de la quarantaine, de grands changements se profilent à nouveau, tant familiaux que professionnels. « Après m'être installé à Saint-Just Saint-Rambert, je me suis marié en 1993, mes deux enfants sont nés en 94 et 96, après quoi j'ai écrit un premier album en 97, Histoire de l'enfant et de l'œuf. J'ai donc commencé à écrire assez tard, presque accidentellement, lorsqu'un ami comédien m'a commandé des contes. Je me suis rendu compte que j'aimais énormément raconter des histoires. » Se souvenant avec un brin de nostalgie, Jean-Claude affirme sans hésiter que ses plus belles lectures furent celle faites à la maison, sur le canapé, entouré de ses deux jeunes enfants. « Ensemble nous avons lu tout Roald Dahl, les aventures de Pinocchio, Benoît Brisefer, Tintin et Milou... Nous avons rêvé avec Le Magicien d'Oz, Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, Robinson Crusoé, Moby Dick et tant d'autres textes enchanteurs. » Un univers onirique peuplé de personnages hors normes qui inspirera durablement l'auteur et décuplera son imagination foisonnante. Vingt-trois années plus tard, la bibliographie de Jean-Claude Mourlevat comprend une quarantaine de romans, albums, récits autobiographiques et autres traductions, récompensés par une centaine de prix. L'écrivain se dit pour autant toujours aussi inquiet avant d'écrire le roman suivant, persuadé qu'il n'y arrivera pas et, finalement, tellement heureux lorsqu'il voit l'histoire démarrer. « Je dis souvent que pour chaque nouveau bouquin, il me faut cinq mois pour me décider, trois pour l'écrire et quatre pour m'en remettre ! L'écriture impose des épisodes de solitude, c'est sûr, même si je demande souvent leur avis à ma femme et à mes enfants, qui sont mes premiers lecteurs. » Plusieurs romans sont devenus de vrais best-sellers (L'Enfant Océan et La rivière à l'envers se sont vendus à plus d'un million d'exemplaires chacun), Le combat d'hiver a quant à lui obtenu plus de vingt prix littéraires. Certains sont édités en livre audio ou en braille. Dans ses livres, Jean-Claude revisite habilement la tradition du conte, sans forcément penser à l'âge du lecteur, associant chaque nouveau roman à un univers musical abordant avec poésie et malice des sujets universels, des plus beaux aux plus difficiles. Dans les deux tomes de Jefferson, polars animaliers et anthropomorphiques sortis en 2018 puis 2021, l'auteur évoque la question de la condition animale. « Ce sont mes enfants qui m'ont ouvert les yeux sur ce sujet d'une grande importance et les en remercie »

Tsunami

Jean-Claude Mourlevat reconnait l'extraordinaire ouverture vers les autres que lui a offert son statut d'auteur, à travers les rencontres scolaires, les séances de lecture à voix haute, les salons du livre et les nombreux déplacements, dans l'hexagone comme à l'étranger. « J'ai découvert plein de petits coins de France que je ne connaissais pas, jusqu'à la Réunion, mais aussi la Grèce, la Russie, la Chine, bientôt la Suède. » Traduit dans une trentaine de langues, l'auteur reçoit régulièrement des sollicitations de la part de maisons d'édition. L'Astrid Lindgren Memorial Award ne va sans doute rien arranger, bien au contraire. « J'entretiens d'excellents rapports avec mes éditeurs parisiens, Gallimard et Fleuve, qui me traitent bien, je n'ai donc aucune envie de les mettre en concurrence. Dans ce genre de relation, la fidélité est gage de sérénité. Je vais donc rester bien calé dans mon coin et surtout ne rien changer à mes habitudes. » Quelques semaines après la remise officielle du prix suédois, Jean-Claude ne semble pas encore tout à fait descendu de son nuage. « Je balance entre la tentation de me faire tout petit pour échapper à ce tsunami émotionnel et le devoir qui m'incombe d'assumer. Je veux partager mon bonheur avec toutes celles et ceux qui m'accompagnent depuis 23 ans en littérature : mes éditrices et éditeurs en France et à l'étranger, les formidables libraires jeunesse, les bibliothécaires, les enseignants et documentalistes qui m'ont accueilli un million de fois, mes lectrices et lecteurs, ma femme Rachel et mes deux enfants, ainsi que mes ami.es écrivains, écrivaines, illustrateurs et illustratrices jeunesse qui me sont une autre jolie famille. » Avis aux cinéphiles de tous âges : deux romans de Jean-Claude Mourlevat devraient être prochainement portés à l'écran.

Jean-Claude Mourlevat sera présent au 1er salon Livreurs d'histoires de Saint-Etienne les 2 et 3 juillet, place Jean-Jaurès


Date clés :

  • 1952 naissance à Ambert
  • 1976 CAPES d'allemand
  • 1990 création du clown Guedoulde
  • 1993 mariage avec Rachel
  • 1994 premier enfant
  • 1996 second enfant
  • 1997 Histoire de l'enfant et de l'œuf, premier texte publié
  • 2021 Astrid Lindgren Memorial Award

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Sur un nuage

Fierté locale | En recevant le très prestigieux prix de littérature jeunesse Astrid Lindgren, l’auteur ligérien Jean-Claude Mourlevat vient de décrocher le Graal et la timbale du même coup. Une magnifique reconnaissance qui vient couronner l’œuvre de cet homme prolifique qui cultive pour autant la simplicité et la discrétion. Réaction.

Niko Rodamel | Mardi 13 avril 2021

Sur un nuage

Vos nombreux romans ont été salués par près d’une centaine de prix. Avez-vous conscience qu’en recevant l’ALMA (Astrid Lindgren Memorial Award), vous jouez aujourd’hui dans la cour des très grands ? C’est en effet une vraie dinguerie qui m’arrive là ! En matière de littérature jeunesse il y a des prix de toutes sortes, mais au niveau international il n’y en a que deux. J’avais raté de très peu le prix danois Hans-Christian-Andersen et j’étais dans la shortlist de l’ALMA depuis une dizaine d’années, je m’étais donc fait une raison, me disant que ma chance était sans doute passée. Cette année, nous étions 262 nominés issus de 68 pays. Ma stupéfaction n’en a été que plus grande lorsque j’ai appris la bonne nouvelle ! Comment avez-vous été prévenu et quand allez-vous recevoir votre trophée ? Pour dire la vérité, j’avais complètement oublié le jour de la proclamation du palmarès ! J’étais à un enterrement dans mon petit village familial, Job, près d’Ambert où je suis né. Je venais de perdre ma tante, qui était également ma marraine, une personne que j’aimais vraiment beaucoup. C’est lorsque j’ai checké mes mails au reto

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