Dans la maison

De François Ozon (Fr, 1h45) avec Fabrice Luchini, Kristin Scott-Thomas, Emmanuelle Seigner…

Germain Germain (bonjour Nabokov !) est un prof de français désespéré par la nullité de ses élèves. Alors qu’il lit leurs médiocres rédactions à sa femme qui, elle, tient une galerie d’art contemporain sur le thème sexe et pouvoir (bonjour Sade !), l’une d’entre elles sort du lot. L’élève y raconte son envie de s’introduire dans la maison d’un de ses camarades pour s’approcher de cette vie bourgeoise, avec une mère archétypale des «femmes de la classe moyenne» (bonjour Flaubert !). Germain pense qu’il y a là un talent à canaliser, sans savoir qu’il met le doigt dans un dispositif dangereux : celui qui brouille la frontière entre la réalité et la fiction, mais aussi celui de François Ozon, qui déroule ici une mécanique ludique où l’on ne sait jamais si ce que l’on nous raconte est le fruit d’une narration objective, si celle-ci a été influencée par les conseils de Germain ou encore si elle n’est que le reflet de l’imagination de son élève. Le voyeurisme littéraire de l’un rencontre le voyeurisme réel de l’autre, et tout le monde finit par vivre son fantasme (d’auteur frustré, d’adolescent orphelin, de femme délaissée) par procuration. Ozon s’amuse manifestement — et on s’amuse avec lui ­— dans ce labyrinthe bourré de fausses pistes (la satire réac’ du début, le côté Théorème du gamin qui révèle sexuellement la famille entière) ; mais il semble aussi vouloir répondre aux critiques généralement portées contre son cinéma. Le problème, c’est que Dans la maison, au lieu de les désamorcer, les renforce : ici, les personnages sont des pions qu’Ozon manipule autant qu’ils se manipulent entre eux, sans grande empathie, mais avec beaucoup de ricanements et quelques clins d’œil au spectateur cultivé. Les derniers coups de théâtre donnent ainsi la sensation d’un film qui essore son programme jusqu’à la dernière goutte, plus Mocky que Chabrol, plaisant mais un peu vain.

Christophe Chabert

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