B. Loyauté : " Le design est un langage qui se transforme avec le temps"

Hypervital

Cité du design

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Designer, enseignant, consultant, auteur ou commissaire d’expositions, Benjamin Loyauté était déjà présent sur la Biennale 2010 avec l’exposition Prédiction. Sollicité depuis sur de grands événements design à Pékin, Shanghaï ou au Luxembourg, il revient à Saint-Etienne en tant que co-commissaire général de la Biennale Internationale Design Saint-Etienne, aux côtés d’Elsa Francès. Rencontre avec un happy designer overbooké. Propos recueillis par Niko Rodamel

Vous partagez votre temps entre de nombreuses activités. Comment vous présenter ?

Benjamin Loyauté : Me présenter d’une telle manière ou d’une autre serait assez réducteur. Les jeunes créateurs ou jeunes commissaires d’aujourd’hui sont assez polyvalents, ils peuvent avoir plusieurs fonctions et c’est précisément ce qui m’anime : je peux être à la fois designer expérimental ou designer sémantique lorsque je manie les mots, parfois je suis commissaire d’exposition, parfois je suis auteur, je peux parfois être expert… C’est un savant mélange entre l’aspect commercial du design et un aspect plus intellectuel et universitaire. Mon parcours est autant lié à la créativité qu’à l’histoire de l’art, celle des arts décoratifs et du design. Mais je peux avoir un bagage important sur le XIXème siècle et travailler en même temps avec des designers qui font des expériences au MIT ou travaillent en association avec la NASA !

Comment avez-vous appréhendé votre rôle de co-commissaire ?

Devenir co-commissaire général d’une biennale à 35 ans est d’abord une belle surprise, mais c’est très vite un investissement et un challenge. J’aime les défis et d’une façon générale la difficulté ne me fait pas peur. D’un côté il faut faire un apport scientifique, théorique et structurel pour l’histoire du design, d’un autre côté vous devez vous adresser à une population dont je fais partie. J’essaie de me mettre dans les yeux par exemple de mes parents ou de mes proches qui eux ne connaissent pas forcément bien le design. Il est important aujourd’hui de capitaliser sur la réception populaire au sens noble du terme sans perdre la part théorique. Mais le commissaire d’exposition doit être tout aussi capable de prendre un marteau et un clou, de dessiner et en même temps de penser ou de théoriser. Il ne peut pas être qu’un simple collecteur d’objets ou d’éléments qu’il va montrer. Pour moi un commissaire est un scénariste : j’invite des designers dans ma propre histoire car lorsque je crée une exposition j’assume ma part de créativité, à partir de là j’imagine une installation à part entière et je capitalise sur des gestes, des méthodes, des langages. J’essaie d’être en accord avec ce que j’aime faire, c’est-à-dire proposer quelque chose de novateur et faire en sorte que les gens débâtent, qu’ils aillent voir des expositions comme ils vont au cinéma et tant mieux si au final ils retiennent une idée plus qu’un objet.

Quelle est votre définition personnelle du design ?

Pour définir le design je parlerais plutôt des méthodes de design car je vois plus le design comme un langage. Le langage se transforme avec le temps, il n’est pas le même suivant les cultures, les pays ou même les régions. Le design est le pendant de la société car il vit et évolue avec elle : le design est forcément quelque chose de mobile qui mute avec le temps et qui peut se définir seulement à un instant T, on ne peut ainsi pas véritablement maîtriser, il faut le suivre. De plus le design est protéiforme, ce qui demande au designer d’être un décloisonneur capable de travailler avec un artisan, un industriel, un scientifique, un artiste, un webmaster, etc… C’est une mécanique qui tend à multiplier les forces et les compétences pour produire quelque chose qui a une fonctionnalité mais qui a en même temps de l’esprit et du corps, quelque chose qui peut innover pour la société. Le designer est loin d’être un solitaire et il doit être lui-même totipotent : il peut tout, il est capable d’emprunter toutes les voies et de s’ouvrir tous les champs du possible. Aujourd’hui tout va très vite, on peut être un jour designer et être le lendemain scénographe, dessiner un meuble ou travailler avec le département médical d’une entreprise. Le mot même de design est binaire : il y a le dessin (le trait, la forme, le geste artistique) et le dessein (le procès, l’objectif, la destinée).

En quoi la Biennale décloisonne-t-elle les champs d'expression du design ?

Une des particularités fortes de la Biennale de Saint-Étienne est d’avoir toujours accepté d’ouvrir les champs d’expression en matière de design. Elle est capable de présenter des projets d’entreprise et en même temps des installations qui vont plutôt vers l’expérimentation. C’est une Biennale généreuse, elle est à même de percevoir, de déceler et d’accepter les apports nouveaux du design contemporain. C’est très certainement ce qui fait toute sa richesse. C’est donc un point important dans mon acceptation de devenir co-commissaire général : prendre en considération un territoire qui porte une Biennale déjà largement reconnue à l’international. Depuis ses débuts la Biennale de Saint-Etienne n’a jamais fait de clivage entre les genres ou les méthodes de design, elle accepte un design qui a une vocation artistique comme un design à caractère plus social, les deux n’étant pas antinomiques. A ce titre je suis persuadé que Saint-Etienne est un territoire d’accueil, d’expérimentation, d’innovation, avec beaucoup d’entreprises et donc de savoir-faire.

Qu’est-ce qui vous anime quand vous préparez une exposition ?

Cela fait une quinzaine d’année que j’évolue dans et autour du design, j’ai toujours envie d’apprendre et d’être aux avant-postes pour m’adapter et innover avec mes outils à moi. Je suis davantage motivé par le design d’expérience. Je pars le plus souvent de faits sociaux que j’essaie de transposer à travers des mises en scènes d’objets de design. Au lieu de faire une œuvre qui n’a qu’une réception artistique, j’essaie de proposer des mises en scène fictio-fonctionnelles qui racontent une histoire et délivrent un message aux gens. J’aime d’ailleurs toucher les gens en leur parlant de design sans qu’il y ait forcément un objet, comme un pied de nez au consumérisme actuel. J'ai par exemple travaillé sur la notion de confort avec le prisonnier américain Herman Wallace, le confort n’est pas un objet fini, c’est un concept, une expérience toute relative. On est malheureusement dans une société d’image avec des marottes comme actuellement le thème de l’écologie et le gros du design, qu’on le veuille ou non, est dans un système économique de marché. Le designer doit accepter d’être parfois un outil de ce système quand il produit une œuvre pour une marque dont l’unique but est de vendre. Il y a d’ailleurs une bonne conscience en design qui m’insupporte. Beaucoup de designers divulguent des messages de bonne conscience socio-économique mais ils produisent des chaises à 150 euros ! Cela ne me gêne par qu’un designer travaille avec un artisan, fasse de l’orfèvrerie et qu’un siège coûte même une fortune, c’est un choix que certains peuvent assumer, mais je ne comprends les designers qui ne sont pas raccord entre ce qu’ils font et ce qu’ils racontent. Il faut être raccord avec soi-même, ça me semble capital. Personnellement je cherche à revaloriser des savoir-faire artisanaux, industriels ou scientifiques pour mettre en avant ceux que j’appelle les décloisonneurs. C’est un état d’esprit qui fait d’un designer quelqu’un qui insuffle de l’énergie, de l’enthousiasme. Et si l’objet qu’il présente ne change pas le monde il a au moins le mérite d’être beau et bon, donc de faire du bien plastiquement. Les happy-designers, dont je fais peut-être partie à ma manière, s’attachent à cette notion de plaisir et de désir dans le design, que ne doit bien sûr pas faire disparaître l’aspect fonctionnaliste des objets. La forme et la fonction ne doivent pas s’opposer, le beau et l’usage vont de paire car on le sait bien, la forme est très souvent déterminée par l’usage.

Pouvez-vous nous éclairer sur le thème de la Biennale choisi par la Cité du design, les Sens du Beau ?
Il s’agit pour moi d’un des thèmes le plus audacieux qui soit car donner une définition du beau n’est pas si aisé. Le beau n’est pas unique. Il y a un beau naturel qui serait universel et il y a eu beau culturel qui lui est construit. Les entreprises s’intéressent fortement à ce beau culturel car les marques essaient aujourd’hui de construire sur la réception du beau. Ce ne sont pas les cinq sens du beau qui m’intéressent mais plutôt les sens en tant que destinations possibles. Si le beau est le pendant du design, le beau comme le design peuvent partir dans tous les sens, dans toutes les directions. Tout le monde a un avis sur le beau et c’est la réception du beau qui est vraiment intéressante car la grosse question est la suivante : peut-on contrôler la réception du beau ? Le beau culturel se génère en fonction d’un contexte, d’une culture, d’une éducation, autant de paramètres qui font que notre perception du beau n’est pas la même à Singapour ou à Saint-Étienne ! Personnellement je pense que le beau est d’abord le vrai car le beau n’est pas forcément le bien. D’ailleurs, le beau naturel est celui qui, quelque soit votre culture, vous touche à un moment ou à un autre de votre vie, comme une évidence bien souvent inexplicable sur le moment. Il est étonnant d’observer qu’aujourd’hui on voudrait rendre universel le beau culturel. Je n’ai pas envie de vivre dans un monde uniformisé, où la perception du beau serait formatée ! On porte déjà tous les mêmes jeans et on sort de notre poche les mêmes portables ! C’est là un fait de société qui me fait réfléchir et réagir : doit-on, sous couvert d’égalitarisme, générer des formes monosémiques pour tout le monde ? La réception du beau ne peut être générique, respectons plutôt la culture et la sensibilité de chacun ! Personnellement j’aime travailler sur l’expérience sensible qui n’est pas plus sale que l’expérience fonctionnaliste. J’ouvre des portes et je veux les ouvrir toutes. Tout en gardant à l’idée que le design conserve un ancrage fort dans le quotidien des gens, je souhaite être cohérent avec notre société qui a besoin d’humour, d’amour et de pragmatisme. Le designer a vrai rôle à jouer dans notre société si ce n’est qu’en générant de l’envie et de la curiosité. Je reste persuadé que les gens curieux, qu’ils soient designers ou visiteurs, sont des gens qui sont sauvés de toute résignation et de tout dogmatisme. D’ailleurs, si j’ai accepté l’invitation d’Elsa Francès et de Ludovic Noël c’est aussi parque je perçois sur le territoire stéphanois une grande ouverture d’esprit et une vraie générosité. Elsa elle-même a donnée beaucoup d’années de sa vie professionnelle et même de sa vie tout court pour la Biennale et la Cité du design. C’est quelqu’un que je respecte et que j’estime énormément. Faire sortir de terre une Biennale représente un travail énorme. J’ai saisi la main qui m’était tendue et j’essaie à mon tour de donner mon apport à travers mes outils et mes idées.

Quel est le propos de vos projets actuels comme l’exposition Hypervital dont vous être le commissaire dans la Platine ?

Créer une exposition n’a d’intérêt pour moi que si vous apportez quelque chose. Je déteste par exemple les expositions que je qualifierais de cosmétiques, avec ce symptôme de la presse déco, que je respecte tout à fait mais qui décline une thématique sur trois pages et qui au final ne fait que montrer une collection d’objets reprenant une même couleur ou une même matière. Cela peut être très bien sur un format papier mais transposer sous la forme d’une exposition un catalogue d’objets ne m’intéresse plus vraiment. J’ai maintenant beaucoup plus envie de faire des apports, de générer de la réflexion, de faire vivre des expériences, cela peut être du confort ou de l’appréciation, mais cela peut être aussi pourquoi pas du rejet ou de l’incompréhension. J’ai envie qu’une exposition soit une zone de débat pour éveiller la curiosité des visiteurs et générer de l’affect. J’essaie de mettre en avant à la fois le côté pragmatique et le côté affectif ou émotionnel des choses. C’est une sorte de puzzle qui raconte une histoire en s’appuyant sur des faits réels. Hypervital est une forme de reconnaissance de la nature au même titre que l’homme. Il s’agit de remettre en cause ce symptôme qui fait que l’homme aurait tout pouvoir sur la nature. J’essaie de présenter cela sous la forme d’une fable qui permet de tout dire, de présenter la réalité et la vérité nue comme un constat de départ, en délivrant un message à la fin pour avancer et dépasser cette situation. Il est urgent et donc hypervital de rétablir la légalité naturelle des choses. Notre société a surtout besoin d’être de plus en plus vraie. En matière de design, la valeur d’usage d’un objet ne doit pas faire oublier sa valeur d’affect car la raison et l’émotion doivent se retrouver dans une zone de convergence. Le designer lui-même crée un objet avec son propre affect, sa mémoire, sa culture et ses expériences. La Biennale permet de partager entre tous des valeurs, de confronter des idées, de faire naître des envies et surtout de vivre des expériences.

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