Comme un avion

Comme un avion
De Bruno Podalydès (Fr, 1h45) avec Bruno Podalydès, Agnès Jaoui...

Bruno Podalydès retrouve le génie comique de "Dieu seul me voit" dans cette ode à la liberté où, à bord d’un kayak, le réalisateur et acteur principal s’offre une partie de campagne renoirienne et s’assume enfin comme le grand cinéaste populaire qu’il est. Christophe Chabert

Qu’est-ce qu’un avion sans aile ? Un kayak… Drôle d’idée, qui surgit par paliers dans la tête de Michel (Bruno Podalydès lui-même, endossant pour la première fois le rôle principal d’un de ses films). À l’aube de ses cinquante ans, il s’ennuie dans l’open space de son boulot et dans sa relation d’amour / complicité avec sa femme Rachelle (Sandrine Kiberlain, dont il sera dit dans un dialogue magnifique qu’elle est «lumineuse», ce qui se vérifie à chaque instant à l’écran). Michel a toujours rêvé d’être pilote pour l’aéropostale, mais ce rêve-là est désormais caduque. C’est un rêve aux ailes brisées, et c’est une part de l’équation qui le conduira à s’obséder pour ce fameux kayak avec lequel il espère descendre une rivière pour rejoindre la mer.

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Une part, car Bruno Podalydès fait un détour avant d’en parvenir à cette conclusion : son patron (Denis Podalydès), lors d’un énième brainstorming face à ses employés, leur explique ce qu’est un palindrome. Pour se faire bien voir, tous se ruent sur leurs smartphones afin de trouver des exemples de mots se lisant à l’endroit et à l’envers. Plus lent à la détente, Michel finira in extremis par tomber sur le mot "kayak" ; qui se lit donc dans les deux sens, mais qui est aussi un drôle d’objet sans queue ni tête, dont il s’empresse de faire l’acquisition avant de le monter sur le toit de son immeuble.

La 3D et le «matos»

Ainsi se déploie aujourd’hui le cinéma de Bruno Podalydès : entre le coq-à-l’âne et le raccourci qui fait sens, au croisement de la lubie du personnage et du goût de l’auteur pour la comédie à la folie douce. Dans son premier acte, Comme un avion a des airs de Tati renversé : à l’environnement technologique de Michel — qu’on presse de «finir sa 3D» — répond l’appel de la nature ; à la voie rapide qui le conduit de son travail à son domicile s’oppose une rivière dont Michel se demande sans cesse vers quel estuaire elle va le conduire. Il faudra donc quitter un territoire trop connu pour partir à l’aventure et reconquérir une forme de liberté perdue.

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Impossible dès lors de ne pas faire le parallèle ente le metteur en scène et son personnage : depuis dix ans, Podalydès vit dans l’ombre du cinéma français et d’un de ses maîtres, Alain Resnais, dont il a été l’assistant à partir de Cœurs. Cela avait eu un impact sur ses propres films : plus conceptuels — Bancs publics et le diptyque adapté de Gaston Leroux — ou chargés d’une tristesse qui ne lui ressemblait pas tout à fait — Adieu Berthe, où déjà pointait pourtant ce désir de reconquête comique — comme lestés par un surmoi leur interdisant cette légèreté à laquelle le cinéaste semblait pourtant aspirer. Si Comme un avion est un film sur la liberté, c’est surtout un film libéré, à la fois aérien et fluide — l’avion et le kayak, tout se tient.

À peine l’embarcation mise à l’eau, non sans l’avoir au préalable chargée d’un précieux — et ridicule — «matos», le raid attendu vire au surplace : entre faux départs, impasses et étapes qui s’éternisent, la grande évasion de Michel se transforme en partie de campagne, et le film file sans heurt sa parenté renoirienne en s’installant dans une guinguette où vit une petite communauté pour qui le temps semble s’être arrêté. À l’horloge ou au sablier, le film préfère le goutte-à-goutte d’absinthe tombant sur le sucre avant de remplir le verre, produisant une ivresse qui infuse lentement dans le récit.

Blue tooth et split screen

Podalydès joue ainsi sur des répétitions toujours plus fantasques : un vrai-faux Pierre Arditi maugrée à chaque passage de Michel devant ses lignes de pèche ; les deux canotiers incarnés par Michel Vuillermoz et Jean-Noël Brouté passent leurs journées à repeindre tout en bleu en écoutant de la musique avec des casques bluetooth, avant de s’affaler sur leurs sièges en lançant un énigmatique «J’ai bien fait l’amour» ; la jeune et jolie serveuse Mila (Vimala Pons, sublime et filmée comme la plus belle femme du monde) vit dans l’éternel spleen d’un amour perdu un jour de pluie, la tristesse l’envahissant à chaque averse ; et Michel lui-même tente de faire croire à sa femme qu’il poursuit son périple en lui envoyant quotidiennement des photos bidonnées, gros plans fourre-tout ou clichés flous repiqués sur des dépliants touristiques.

Aussi ludique et burlesque soit-il, ce grand manège immobile réserve, par la force de la mise en scène, de purs instants de grâce. Le plus beau est sans conteste la nuit que Michel passe dans le camion de Mila, séparés par une planche en bois, sorte de split screen artisanal qu’évidemment, les deux personnages se plaisent à déborder. Mais c’est aussi une certaine manière d’appréhender le monde et les gens, où l’on part du stéréotype pour mieux le retourner comme un gant, de ce vigile de supermarché aimable et compréhensif à la patronne de la guinguette (Agnès Jaoui), dont le tempérament bien trempé cache en fait un appétit pour le plaisir communicatif.

Ainsi coule Comme un avion, comme une source perpétuelle de joie dans laquelle se glissent quelques cailloux de mélancolie, convergeant vers une conclusion où, sur la voix de Bashung et avec les mots de Manset, Michel est comme l’eau de la rivière : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Il lui fallait une grande ronde anarchique et libératoire pour quitter la ligne droite que les autres lui imposaient de suivre et se construire sa propre parallèle qui, elle, semble ne pas devoir connaître le mot fin.

Comme un avion
De et avec Bruno Podalydès (Fr, 1h45) avec Agnès Jaoui, Sandrine Kiberlain, Vimala Pons…

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