Saint Amour

Saint Amour
De Benoit Delépine et Gustave Kervern (Fr, 1h41) avec Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde...

Le millésime 2016 des plus illustres cinéastes grolandais est arrivé, et il n’a rien d’une pochade : derrière son nez rouge de clown, Saint Amour dissimule une histoire d’amour(s) tout en sobriété.

Pour un réalisateur seul, jongler les yeux bandés avec un baril de pétrole ouvert et un flambeau doit certainement se révéler plus sécurisant que diriger la paire Depardieu-Poelvoorde partant en goguette sur la route des vins. Sur le papier, Kervern & Delépine n’étaient donc pas trop de deux face au fameux duo. Cela dit, les risques étaient limités pour les compères, étant donné leur proximité avec les comédiens (déjà pratiqués dans Mammuth et Le Grand Soir) ; ils partageaient en outre leur science du jus de la treille. Cette… “communion d’esprit” explique comment et pourquoi les auteurs ont pu mener leur barque sans dériver, en nochers précis.

Spirituel ou spiritueux

Mais Saint Amour ne se limite pas à son germe éthylique : l’essence de ce road movie, c’est le voyage de quelques centimètres que vont parcourir un père et un fils l’un vers l’autre. Un rapprochement sensible et enivrant — facilité par leur hâbleur de chauffeur — donnant l’occasion d’apprécier Depardieu, plus fragile qu’un roseau dans son corps de chêne, lorsqu’il tente avec une maladresse rustaude de parler à son Bruno de fils, lequel est trop occupé à s’imprégner.

Proche de la terre, loin des artifices, dans un rôle où il peut poser ses valises, Depardieu oublie de se métamorphoser en moujik désinvolte et braillard — cette mauvaise auto-caricature d’épicurien réac et grossier dont les médias se pourlèchent. Face à lui, l’œil chassieux, la mèche grasse et le désespoir en sautoir, Poelvoorde a rarement été aussi touchant. Oh, il s’autorise quelques pitreries (dont un cours magistral portant sur les 10 phases d’une cuite), mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir affleurer sa sincère mélancolie et sa conscience d’être pathétique.

S’inscrivant jusqu’à présent dans la lignée d’un cinéma finlandais ou belge à l’humour froid et cruel, Kervern & Delépine versent ici dans une poésie sentimentale plus latine : ils ne craignent pas (ou plus ?) d’être tendres, faisant pousser des fleurs dans le lisier. Et ils édifient d’étonnants personnages satellites, que l’interprétation par des figurants de luxe ne gâche pas. Ainsi Houellebecq fait-il oublier l’écrivain en composant une silhouette angoissante par sa normalité monocorde et insistante. Spectre halluciné ressemblant aux croque-morts de Lucky Luke, il peut dissuader de dormir chez des inconnus. Voire, de boire. VR

Saint Amour de Benoît Delépine & Gustave Kervern (Fr, 1h42) avec Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste, Michel Houellebecq…

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