Les Malheurs de Sophie

Cinéaste aux inspirations éclectiques (mais à la réussite fluctuante), Christophe Honoré jette son dévolu sur deux classiques de la Comtesse de Ségur pour une surprenante adaptation, à destination des enfants autant que des adultes… Vincent Raymond

La filmographie de Christophe Honoré ressemble à la boîte de chocolats de Forrest Gump (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber »), à la différence notable que chacune de ses douceurs est dûment ornée d’une étiquette… omettant de signaler sa teneur en poivre ou piment. Résultat : appâtés par ses distributions appétissantes, becs sucrés et novices ressortent invariablement de ses films la gueule en feu ; quant aux autres, à force d’être échaudés, ils ont appris la méfiance et à espérer davantage de saveur dans la “seconde couche”, lorsque l’enrobage les déçoit.

Sophistication, heurs et malheurs

Bien que prolifique auteur de romans jeunesse, Honoré n’avait encore jamais franchi le pas au cinéma, où il flirte avec un public de préférence âgé de plus de 16 ans. S’emparant d’un pilier des bibliothèques respectables, il procède à l’inverse de Jean-Claude Brialy, lequel avait réalisé en 1981 une transposition sagement premier degré, aux remugles de vieille confiture. Plutôt qu’égrener les sottises de la gamine dans une enfilade de saynètes — ce que l’ouvrage, dans sa forme théâtrale, incite à faire, et l’amorce du film laisse croire avec l’apostrophe au spectateur par le valet —, Honoré en fait une sélection dans une masse mélancolique et languide, épousant le caractère de Mme de Réan, la mère dépressive de l’héroïne. Il évacue ainsi toute tentation de dérive vers le “mignon” : Les Malheurs… sont un récit d’apprentissage triste, perclus de déréliction voire de maltraitance. Une approche confortée dans la seconde partie, adaptant Les Petites Filles modèles, où Sophie, orpheline se trouve sous la coupe de sa marâtre fouettarde, Mme Fichini. Le drame s’y épaissit, et les incursions d’animaux animés par Benjamin Renner n’y changent rien — les pauvres bêtes finissent immanquablement mal.

Cette part de cruauté assumée correspond à une lecture moderne de l’œuvre ; cependant Honoré multiplie les références interloquantes aux années 1970 : apposition d’une marguerite Gaumont vintage en ouverture, format 1:37, générique à lisière de l’équivoque lorgnant vers l’esthétique David Hamilton, jeunes interprètes au jeu irrégulier (Caroline Grant, alias Sophie, ânonne ses répliques dans la première partie)… Comme si le cinéaste se remettait lui aussi en situation d’enfance. Il aurait pu en tout cas s’abstenir de boucler son film avec une chanson chorégraphiée. À la limite de l’intelligible, elle n’ajoute rien à la gloire d’Alex Beaupain et vaut presque la scie de Chantal Goya…

Les Malheurs de Sophie de Christophe Honoré (Fr., 1h46) avec Caroline Grant, Anaïs Demoustier, Golshifteh Farahani, Muriel Robin… (sortie le 20/04)

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