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"Jusqu'à la garde" : entre la mère et le pire de famille

Jusqu'à la garde
De Xavier Legrand (Fr, 2017) avec Denis Ménchet, Léa Drucker...

Film du mois / Drame familial anxiogène, au réalisme brut et à l’interprétation terrifiante de vérisme, le premier long métrage de Xavier Legrand offre à Denis Ménochet un rôle de monstre ordinaire le faisant voisiner avec le Nicholson de Shining au rayon des pères perturbés.

L’an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra pour se distinguer sur la Lagune : la sélection vénitienne était en effet aussi éclectique qu’éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L’Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu’il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film raisonnant aussi fort qu’un uppercut.

Jusqu’à la garde s’ouvre dans l’intranquillité d’une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s’éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun…

Legrand, comme son nom l’indique

Xavier Legrand réussit à prolonger (et non adapter) l’argument d’un court métrage qui tenait autant par l'intensité de la situation que par l’unité de temps — on y voyait une femme et ses enfants suivre avec fébrilité un plan depuis longtemps préparé, en l’occurrence quitter un mari-père violent — en retrouvant une tension strictement comparable. Son choix d’acteurs impeccable appuyait le propos ; il le sublime ici. Le personnage de Léa Drucker semble avoir rebondi après des années à toucher le fond de la piscine ; quant à celui interprété par Denis Ménochet, on a rarement vu plus terrifiant dans un registre réaliste. Caractériel, manipulateur, jaloux, violent, sans doute un brin pervers narcissique, sans opposant (la justice ni ses propres parents n’ont aucun pouvoir sur lui), il dégage un tel potentiel d’agressivité froide que le seul fait d’envisager sa présence dans une scène contribue à la rendre inquiétante… et totalement imprévisible. Legrand récrée l’ogre des contes et place les spectateurs dans la position de l’enfant ballotté un week-end sur deux entre ses parents. À la fois messager mutique et monnaie d’échange, le pauvre gosse se trouve sans défense lorsque cette figure d’autorité monstrueuse s’emploie à lui extorquer des secrets.

Térébrant drame psychologique, Jusqu’à la garde oblique vers la violence du thriller avec une force et une maestria estomaquantes, montrant au passage que Xavier Legrand possède déjà ces trois qualités que Delon tenait pour cardinales chez un cinéaste : être un metteur en scène, un réalisateur et un directeur d’acteurs. Le meilleur lui est promis.

Jusqu’à la Garde de Xavier Legrand (Fr., 1h33) avec Denis Ménochet, Léa Drucker, Mathilde Auneveux… (7 février)

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