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Samuel Collardey : « Je m'inspire de tranches de vie pour fabriquer des histoires »

Une année polaire / Grand écart climatique pour Samuel Collardey, qui a présenté en primeur aux Rencontres du Sud d’Avignon son nouveau film tourné aux confins de l’hémisphère boréal, Une année polaire. Une expérience inuite et inouïe.

Une année polaire s’achève avec une phrase précisant qu’Anders est toujours instituteur au Groenland. Ce que l’on a vu tient donc davantage du documentaire que de la fiction ?

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Pour aller très vite, le film a été écrit : le scénario est très documenté, tout vient de témoignages que j’ai reçus d’anciens instituteurs ou de choses que moi-même j’ai vécues, ou que Anders a vécues ; je n’ai rien inventé. Tout ce qui est dans le film est documentaire, mais il est effectivement mis en scène comme une fiction. C’est-à-dire que tout le monde joue son propre rôle. Cela donne en effet un registre un peu hybride entre le documentaire et la fiction. Mais c’est un petit peu ma façon de faire — la question s’était déjà posée sur L’Apprenti, Tempête. J’aime travailler avec des non-professionnels sur des effets de réel très forts, et je m’inspire de leurs tranches de vie pour fabriquer des histoires.

Est-ce que ce cela vous complexifie ou vous simplifie le travail de procéder ainsi ?

Je ne sais pas si c’est plus facile car je n’ai jamais fait autrement ! J’ai déjà réalisé des épisodes de séries : il y a un scénario, des acteurs, des corps… il n’y a plus qu’à faire. Travailler avec des paysans ou des pêcheurs nécessite une direction d’acteur différente qu’avec Daroussin, mais cela amène surtout une incarnation différente qui m’intéresse. J’aime bien aussi pouvoir inventer le film au moment du tournage, ne pas être uniquement dans la mise en scène d’un scénario qui a déjà été pré-pensé. Je divise ensuite le tournage en 4, 5 ou 6 sessions qui me permettent de récrire le film pendant le tournage. Parfois d’effacer des personnages, parfois d’en faire revenir…

Ce dispositif vient de mon premier court métrage à la Fémis, où j’étais en département image. Durant les deux premières années, on me préparait pour des films de fiction mais j’ai été très intéressé par le cinéma documentaire. Et en dernière année, en travaillant sur mon film de fin d’études, j’ai essayé de filmer le réel avec les outils de la fiction. Ce thème de recherche pour mon diplôme a débouché sur la fabrication de ce dispositif de mise en scène.

Mais quand on regarde un petit peu l’histoire du cinéma, ce n’est pas très nouveau cette façon de faire. Flaherty le faisait beaucoup, et

je suis en train de refaire un Nanook 2.0, avec un dispositif très proche du sien : c’est scénarisé, mis en scène, joué par des non-professionnels…

Sauf que c’est transparent de votre côté, alors qu’il y avait une ambiguïté à l’époque et qu’elle a longtemps perduré…

Il y avait aussi la contrainte technique qui faisait que Flaherty mettait en scène. Comment filmer la pêche du phoque quand on a des bobines de 4 à 5 minutes ? Il faut bien mettre en scène, sinon la pellicule décroche avant que le phoque soit pris. Ayant appris la mise en scène à la caméra, j’essaye toujours de mettre en scène par rapport à une envie esthétique, une envie de plans. Je me suis donc mis à mettre en scène le réel pour qu’il ait aussi la puissance picturale de la fiction.

Ces effets de réel que vous recherchez sont-ils exacerbés dans ces endroits “extrêmes“ où vous tournez que sont une ville portuaire ou une île polaire ?

Je ne sais pas… Je vis dans un village de 300 habitants alors pour moi arriver dans un petit village comme ça, ce n’est finalement pas très dépaysant : je me sens chez moi. D’ailleurs, en rentrant du Groenland, j’ai vu que nous nous ressemblions sur beaucoup de points. L’effet de réel, c’est arriver à rentrer dans l’intimité des gens, à avoir être à l’aise et avoir un lien assez rapidement.

Le grand-père a-t-il facilement accepté de voir son personnage mourir à l’écran ?

Ça, c’est assez drôle ! Il n’aimait pas trop être filmé. Il était adorable, on rigolait bien avec lui, mais faire une scène avec lui, c’était une galère totale ! Refaire et refaire tout le temps, ça ne l’intéressait pas beaucoup. Alors quand je suis allé le voir pour lui dire que son personnage décédait j’avais peur. Mais il a répondu : « ça veut dire que si je meurs, après tu me filmes plus ? ». Et il m’a dit ok !

Au centre de ce film, il y a une question de domination : un homme vient imposer une culture à une population qui n’en a pas forcément besoin…

Quand je suis allé au Groenland, la première chose qui m’a sauté aux yeux, c’était la colonie — c’était la première fois que j’en visitais une.

On a tous entendu parler des anciennes colonies, mais une colonies actuelle, c’est surprenant : on se rend compte que le pays est dirigé par les Danois. Tous les postes à responsabilités sont danois, on impose l’école et la langue danoises à une population qui n’a en effet rien demandé à personne.

Les différences entre les Inuits et les Danois sont parfois assez dures et conflictuelles. Les instituteurs danois qui arrivent là-bas avec plein de bonnes intentions sans porter forcément cet héritage de colons se confrontent parfois à un accueil très dur.

Pour Anders, cela semble s’améliorer lorsque tente de s’adapter à la vie du village…

Et qu’il adapte sa pédagogie aux enfants. Au début, on l’envoie avec l’idée qu’il ne faut pas qu’il apprenne la langue groenlandaise sinon eux ils n’apprendront pas le danois, et qu’il faut qu’il amène l’état d’esprit danois… Lui se rend compte que cela ne va pas marcher. C’est en composant avec les locaux qu’il trouve sa place.

Comment les Groenlandais vous ont-ils accepté ?

Bien, parce que je ne suis pas danois (rires) : j’étais un français qui venais faire un film. Et puis, je suis quelqu’un d’assez positif : ce qui m’intéresse, c’est plus ce qui nous rassemble que ce qui nous différencie.

Qu’est ce qui vous a conduit au Groenland ?

Une suite de réflexions avec mon producteur et ma scénariste. On avait envie de revenir sur le dispositif de L’Apprenti, c’est-à-dire un film avec ce registre documentaire/fiction, sur une petite communauté, un voyage initiatique, un apprentissage — L’Apprenti inuit, en somme. Et l’idée aussi de filmer aussi une communauté isolée, hors du temps. Catherine Paillé, la scénariste, a émis l’idée du Groenland, on a croisé un copain ingénieur du son qui en revenait et avec mon producteur, on a fait un premier voyage pour voir si cela pouvait nous intéresser. Sans traducteur, ni guide, c’était un peu compliqué : on avait du mal à rencontrer des gens, mais à la fin du voyage on a rencontré Julius, qui joue dans le film. On y est retourné une deuxième puis une troisième fois. Au fur et à mesure on y trouvait de plus en plus d’intérêt et je commençais à comprendre et à découvrir cette culture.

Avez-vous eu une aide financière danoise ?

Non. Ils étaient très curieux de savoir pourquoi un Français était intéressé à l’idée de filmer le Groenland. C’est comme les Antilles pour nous, par exemple : peu de films français se font sur les Antilles. Et finalement, pour eux, ce n’est pas sexy non plus. Ils se demandaient : « pourquoi ils filment ces alcooliques ?! » Car il y a de gros problèmes d’alcool et de gros problèmes sociaux au Groenland.

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