Ivan Calbérac : « D'un traumatisme, j'ai essayé de faire une histoire drôle »

Venise n'est pas en Italie
De Ivan Calbérac (2019, Fr, 1h35) avec Benoît Poelvoorde, Valérie Bonneton...

Venise n’est pas en Italie / Comme un prolongement logique de son roman et de son spectacle, Ivan Calbérac a réalisé le film semi-autobiographique Venise n’est pas en Italie. Une démarche cathartique qui prend la forme d’une comédie, dont il s’est ouvert lors des Rencontres d’Avignon, mais aussi de Gérardmer…

L’aventure de Venise n’est pas en Italie a commencé il y a longtemps pour vous…

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Oui, elle en partie autobiographique parce que mes parents me teignaient les cheveux en blond de sept à treize ans — ouais, c’est moche (rires). À l’époque, ils m’avaient convaincu que j’étais plus beau comme ça. Je pensais que c’était dans mon intérêt, donc j’étais complètement consentant et même limite coopératif : je demandais ma teinture — j’étais vrillé de l’intérieur. Mais en même temps, j’en avais super honte : j’avais toujours peur qu’on dise : « Aïe aïe, il a les cheveux teints, la honte ! », et à 14-15 ans, j’ai voulu arrêter, ils m’ont dit OK.

La plupart de mes amis qui me connaissaient à cet âge-là n’étaient pas au courant. Et puis j’ai grandi et à l’âge de 38-40 ans, cette histoire est redevenue présente. De cette sorte de traumatisme, j’ai essayé de faire une histoire drôle en la racontant d’abord comme un roman. Mais j’avais tout de suite en tête l’envie d’en faire un film, parce que je voyais un road-movie, plein d’images.

Le roman a été pour moi un passage très fort : je me suis remis dans la peau de cet adolescent que j’avais été pour lui donner la parole. J’ai écris 400 pages très vite, en trois-quatre mois, mon éditrice m’a fait un peu couper et on a fini avec 300 pages. On est passé ensuite par une pièce de théâtre tout à fait par hasard : j’avais demandé à Thomas Solivérès (qui jouait un petit rôle dans L’Étudiante et monsieur Henri) de lire des passages pour la soirée de lancement du roman, parce qu’il a un côté adolescent. Il était tellement drôle en incarnant tous les personnages qu’on s’est dit qu’on allait en faire un spectacle, qu’on a créé à Avignon et qu’on a repris l’année suivante à guichets fermés. C’était une super aventure, parallèle au développement du film.

Le titre vient-il de la chanson de Serge Reggiani ?

Absolument. J’adore ce titre qui dit que les choses ne sont pas forcément là où elles sont. Et c’est l’histoire d’une famille modeste cette chanson : t’as pas de quoi lui payer un vol aller-retour, mais tu l’emmènes parce que tu l’aimes… Ça collait avec mon histoire de famille modeste vivant dans une caravane. Et puis ce titre interpelle, je l’ai bien vu quand je vendais les bouquins dans les salons. C’était propice à des petites plaisanteries, je disais aux gens : « Oui, je ne suis pas très bon en géographie, mais je suis meilleur en histoire… »

Est-ce le fait d’appartenir à cette famille bohème mais soudée qui a engendré cette idée d’une famille opposée sans d’amour ?

L’histoire du choc social est un peu autobiographique… Enfant, j’étais attiré par des milieux bourgeois, mais j’étais sans arrêt confronté à mes origines. Et j’ai mis longtemps à me rendre compte qu’il y avait des codes différents. J’avais une sorte d’idéalisation des “gens bien comme il faut“ : quelque part, ça devait être agréable de vivre dans une famille où “c’est bien rangé dans leurs têtes“. Sauf que parfois, quand c’est trop rangé, ça devient rigide et on est pas plus heureux — je l’ai compris en vieillissant et c’est ce que montre aussi le film. C’est sans doute mieux d’avoir plus d’argent, mais ce n’est pas forcement un gage de bonheur.

Mon héros tombe amoureux de cette fille venant de cette classe sociale-là, parce qu’il aspire à s’élever. Et il va être très surpris de se rendre compte qu’elle accepte qu’il vienne de ce milieu, mais qu’en plus elle envie sa famille dont il a honte. Il va accomplir une prise de conscience énorme.

Avoir honte de ses parents est un grand classique de l’adolescence…

Bien sûr, mais là, comme on est dans une comédie, c’est encore plus que d’habitude. Il y a des motifs d’avoir honte : les parents sont quand intenables. Il n’arrêtent jamais, chantent à tue-tête ; ils ne cherchent pas du tout à être comme il faut. Ils ne sont pas malhonnêtes, mais ils sont pas non honnêtes non plus. À un moment dans le film, le père dit : « Nous partis, il n’y a plus de voleurs. » C’était la devise de mes parents. (rires) Et, pourtant, on n’a jamais eu de démêlés avec la justice. Je me souviens que quand j’étais enfant, mes parents avaient faim pendant qu’ils faisaient les courses ils mangeaient les aliments dans le supermarché — ils payaient quand même à la fin. On passait donc avait des boites de camembert vides et ma mère disait à la caissière étonnée : « On l’a déjà mangé ! » (rires) J’étais hyper mal à l’aise ! Maintenant, c’est interdit…

J’avais des parents comme ça. En plus, il fallait pas manger n’importe quoi, et c’était souvent d’une manière névrotique. Aujourd’hui, j’ai essayé de garder ce qui avait de bon dans cette éducation et faire attention à ce que je mange, mais je ne suis pas non plus dans des extrêmes comme eux.

Mais votre jeunesse était-elle heureuse malgré vos problèmes capillaires ?

C’est difficile de répondre, mais en tout cas je suis en paix avec ça, et je pense que la meilleure chose que je pouvais en faire c’était ce livre, ce film et partager cette histoire. C’est un peu le chemin d’une vie de garder le meilleur de son éducation, et laisser tout ce qui nous a fait du mal ; faire le tri. C’est un long chemin, mais je ne sais pas si on peut vraiment en faire l’économie. Pour moi, ça a été d’un grand bénéfice.

Comment vous avez choisi les acteurs ? C’était votre premier souhait ?

Benoit Poelvoorde et Valérie Bonneton étaient mes premiers choix. Ce film parle de gens un peu fous et eux ont aussi un petit grain. Or j’avais besoin d’acteurs qui n’aient pas à jouer, qui l’incarnent. Benoît, quand il arrive pour prendre un café avec vous, il a ce le côté décalé et en même temps, c’est quelqu’un de très intelligent, cultivé, c’est un homme passionnant — un clown magnifique, comme on en a peu dans le cinéma français. Je rêvais de travailler avec lui et de travailler avec Valérie Bonneton parce qu’ils se connaissent. Quand on s’est rencontrés avec Benoît, il y a un peu plus d’un an à Bruxelles, il avait beaucoup aimé le scénario, il m’a demandé à qui je pensais. Quand je lui ai dit Valérie, il a répondu : « Je l’appelle, je l’appelle, on va le faire avec elle, c’est parfait ! » Et Valérie a tout de suite été partante. C’est un bonheur quand on a deux acteurs qui ont autant envie de travailler ensemble ; ce sont des conditions idéales, c’est rarement comme ça.

Et l’interprète d’Émile ? Est-ce qu’il fallait qu’il vous ressemble ?

Pas consciemment, mais c’est vrai que je cherchais un enfant qui m’inspire donc forcément, quelque part, on choisit souvent son double. J’ai surtout cherché un comédien qui sache bien jouer pour tenir face à Poelvoorde et Bonneton qui envoient du bois les deux : il ne fallait être trop impressionné, ni perdre ses moyens. En plus, Benoît, avant chaque prise, il ne dit que des horreurs pour faire rire tout le mode donc il faut rester concentré.

Helie, avait ce mélange de douceur, de poésie et puis il avait l’air bien soulé par moments, comme je le voulais — parce que le personnage a beaucoup de mal à accepter ses parents ; c’est une douleur donc il fallait qu’il ait cette tête un peu drôle, un peu touchante. On a fait un grand casting, on en a vu plein… et c’est lui qui s’est imposé.

Il bénéficie d’ailleurs d’une scène complètement en rupture : celle où son personnage fait la découverte du corps de la femme. On est presque dans un autre film…

J’aime bien ce moment parce que dans ce film qui à la fois une comédie et un récit initiatique, ce voyage le fait aller à la rencontre de lui-même, lui permet de mieux se comprendre, de vivre plein d’expériences et de s’éveiller à la féminité — c’est aussi cela qu’il le fait grandir. Ado, j’étais fasciné par le corps des femmes.

Vous ne l’êtes plus ?

(rires) Si, toujours autant, je vous rassure, mais je le connais mieux maintenant, , je ne vais pas rentrer dans les détails. Mais cette rencontre, c’est aussi celle d’un enfant qui est attiré par la beauté, qui va être plus tard complètement bouleversé par ce concert. J’avais envie de parler de cette notion d’éveil.

Referiez-vous un film sur l’enfance à présent que vous avez “réglé vos problèmes“ ?

Ben j’ai un projet de film sur une adoption donc je suis toujours, encore, passionné par ça. Il y a un proverbe indien qui dit qu’être libre, c’est être libre de papa, maman et rien de plus. Je vois des gens parfois assez âgés, qui sont encore, extrêmement, conditionnés par leur enfance ; ces sujets me passionnent parce que j’ai l'impression qu’on devient vraiment libre quand on s’est libéré de certains pans de son éducation.

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