Catherine Deneuve - Emmanuelle Bercot : « Il faut beaucoup de non-dit pour maintenir un équilibre »

Fête de famille
De Cédric Kahn (2019, Fr, 1h41) avec Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot...

Fête de famille / Dans le film de Cédric Kahn, l’une est une mère fuyante, l’autre une fille hurlante. Pas étonnant qu’elle n’arrivent pas à communiquer. Mais ici, les deux comédiennes dialoguent sans peine.

Emmanuelle, comment Cédric Kahn vous a-t-il présenté le rôle de Claire ?

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Emmanuelle Bercot : Cédric n’est pas quelqu’un qui présente les choses (sourire). En fait, j’ai lu et tout était clair. Mais à vrai dire, on n’a peut-être pas le même point de vue ni le même avis sur le personnage. Peu importe. De toutes façons, il ne sait pas ce que j’ai dans tête quand je joue, et je ne sais pas non plus ce qu’il a dans la sienne. Mais on réussit à se rejoindre par le travail sur le plateau.

Catherine, qu’est-ce qui vous attendrit dans votre personnage ?

Catherine Deneuve : Le fait qu’on sente que sa vie a été très portée par la famille. C’est une chose vraiment essentielle dans sa vie, je trouve ça assez touchant. On voit bien que la famille, c’est encombrant : il est difficile de garder ses membres ou les maîtresses ou les femmes. Mais c’est émouvant de consacrer sa vie à ça.

Vous trouvez-vous des points communs avec elle ?

CD : Je n’ai pas l’impression.

En aviez-vous davantage avec les “mères“ que sont Claire Darling dans le film homonyme ou Junon dans Conte de Noël ?

CD : Pour Claire Darling, oui, des pointes, comme ça, des choses… Pour Junon, non : elle a des relations tellement terribles avec son fils. Moi, j’ai des relations agréables avec mes enfants ; des relations surtout très fortes avec ma fille, donc c’est très loin de moi tout ça. Et le film de Kore-eda que je vais présenter à Venise, c’est pareil : mon personnage a de très mauvaises relations avec sa fille. Pour moi, c’est une création de jouer ça. ; ce n’est pas pas du tout un élément de ma vie personnelle. C’est presque… de la science-fiction ! (sourire).

Avez-vous eu ici le luxe de faire des répétitions ?

CD : Oh oui ! Mais pas beaucoup. Cédric avait beaucoup travaillé en amont. Le matin, quand on arrivait, il ne cherchait pas : il avait déjà trouvé. Beaucoup de cinéastes font cela : cela s’appelle la préparation. Ils viennent à 10h pour tourner à midi.

Cédric Kahn dit que vous avez beaucoup préparé…

EB : Je n’appelle pas ça préparer, mais travailler (sourire) Il me semble que c’est la moindre des choses. En l’occurrence, comme mon personnage est une fille qui a des problèmes psychologiques, je me suis un peu renseignée sur ce qu’on appelle être maniaco-dépressive ou bipolaire : j’ai lu des choses, sans tomber dans une étude trop pointue, pour avoir quelques repères et penser au personnage, au film. L’étape des costumes a été très importante, d’autant qu'il n’y en avait pas beaucoup puisque tout se passe en une journée. La costumière propose des choses et on définit qui sera ce personnage. Ça aide beaucoup, comme le fait de me teindre les cheveux. Tout cela participe de cette préparation et on n’attend pas le premier jour de tournage pour penser au film.

Mais cette fragilité psychologique est-elle difficile à préparer ?

EB : Je ne passe jamais par la psychologie. Ni comme actrice, ni comme réalisatrice : je n’y crois pas. Je me suis dit que cette fille ne maîtrisait pas ses émotions, et c’est ce qui la distinguait des autres membres de sa famille, qui rejettent la poussière sous le tapis et essayent de rester conformes à une politesse. Claire dit les choses qui lui passent par la tête, et a surtout du mal à se contenir. Et forcément, elle part dans des excès anormaux dans ses moments joyeux ou de crise. Il suffisait de le savoir, ça donnait des indices. Ensuite, il fallait le faire exister sur une journée : Cédric ne voulait absolument pas que l’on qu’on puisse penser qu’elle était folle, ni que l’on voie venir les choses. Finalement, il s’agissait d’être à peu près normale. Et c’est le spectateur qui projette après.

N’êtes-vous pas persuadée que votre personnage est en fait le seul normal dans cette famille ; le seul à avoir cette faculté d’être dans l’expression de la vérité ?

EB : C’est très personnel — mais peut-être que vous pensez comme moi —, mais je me demande pourquoi c’est elle la folle, et non pas le frère psychorigide ou l’autre à moitié mythomane ? Ils sont tous dysfonctionnels, mais comme beaucoup d’entre nous dans nos familles. Dans cette famille, il y a sans aucun doute de l’amour, mais il a été mal distribué. Et comme on le sait, l’amour ne suffit pas.

Je ne la considère pas folle, mais souffrante, fragile. Elle demande qu’une injustice soit rétablie et l'amour de sa famille — il n’y a rien de choquant. Dans toute famille, ça arrange tout le monde qu’il ait une “folle“. Mais c'est aussi très pénible d’être perçue comme la personne toxique qui dérange, qui n’est pas comme nous. Ça fragilise aussi d’être mis au ban. Et puis, beaucoup de familles vivent très bien dans le non-dit tout leur existence.

Et vous, Catherine, avez-vous interrogé la toxicité de votre personnage sur sa famille ?

CD : Forcément, elle a des responsabilités, cette femme. Et elle le sait. Dans les familles nombreuses, il faut beaucoup de non-dit pour maintenir un équilibre entre tous les personnages, tous les membres de la famille. Concernant sa fille, il aurait fallu beaucoup plu tôt s’interroger. Prendre les choses en main au moment où elle n’était encore peut-être pas majeure pour faire quelque chose et éviter le paroxysme.

Pour rester dans le non-dit, votre personnage s’exprime assez peu, finalement…

CD : Elle reçoit, elle est chez elle, elle maintient un équilibre. Mais ce n’est pas quelqu’un qui va dire : « bon maintenant ça suffit ; arrêtez, tous ! », elle est prête à accepter beaucoup de choses, à minimiser sans doute la gravité comme on fait souvent dans les familles pour ne pas qu’un élément ne vienne perturber l’ensemble. La seule fois où elle essaie, ça se termine mal.

La séquence où le personnage de Claire se frappe la tête sur la table est terrible…

CD : Très dure, très dure. À regarder, c’était terrible.

EB : La scène finale était un gros bout du scénario. On l’a tournée sur deux jours et il faut se mettre dans un tel état ! Ça n’est pas dur psychologiquement, mais épuisant. On ne pleure pas 5 minutes, mais des heures… Mais en même temps, c’est très amusant de se maintenir dans un état comme celui-la pendant une journée : c’est un challenge. On a mal partout. Être dans une tension émotive aussi forte demande une condition que je rapproche beaucoup du sport.

CD : Ou de la performance.

EB : Heureusement, je n'ai pas des journées tendues comme ça quand je fais des films ! Mais c’était un tournage où l’on était bien traités — ce qui n’est pas toujours le cas. Intense, mais lié au fait qu’on a tourné dans un lieu unique et que tout le monde était là tout le temps. On n‘avait pas beaucoup de plans par jour à faire, ça permet d’aller plus vite. Moi qui viens de jouer au théâtre, j’avivais la même sensation. Pour la scène du déjeuner par exemple, j’attendais en coulisses.

CD : Je préfère quand les plans sont longs ; j’aime beaucoup les plans-séquences. On a l’impression que l’on a la sensation de rythme, de la durée de la scène. Quand on fait des plans beaucoup plus découpés, les choses m’échappent beaucoup plus, parce que c’est monté.

EB : Ici, même s’il y a eu du montage ensuite, Cédric a travaillé sur le rythme les choses devaient exister dans un rythme assez juste dès le plateau.

Le fait qu’il y ait eu plusieurs comédiens-réalisateurs sur le plateau a-t-il donné lieu a des discussions particulières ?

EB : Cédric aime bien demander l’avis de gens. C’est pas mal : j’ai eu plein de conversations avec lui. Mais pas sur le plateau : à la cantine ou le soir. Par exemple, sur le fait qu’il découpe plus que moi — j’était très curieuse. On a beaucoup parlé de mise en scène, mais ça c’est le plaisir. Je fréquente très peu de metteurs en scène et j’adore parler de mise en scène. Je lui ai dit mon sentiment, mais jamais je ne suis intervenue. J’étais très attentive à sa façon de faire. Lui peut arrêter plus tôt alors qu’il reste une heure et qu’il avait ce qu’il voulait ; moi, une heure, je ne vais pas la rendre ! Il était très calme, pas du tout tendu, très agréable avec nous. Ça m’a fascinée. Le fait qu’on soit tous dans une maison, comme une troupe de théâtre qui a beaucoup aidé.

Comment réagissez-vous face à un conflit ?

CD : C’est indiscret comme question !

EB : Je sais ce que fait Catherine (rires) Personnellement, je crois que je fuis. Sauf si je suis concernée par le conflit : là je vais à fond. Mais ce n’es pas tellement ma nature… D’abord, je n’ai pas les clefs pour trouver les bons mots pour calmer les choses. Je n’aime pas recevoir la violence ni me me confronter à des choses violentes. Et Catherine, ce que je sais d’elle…

CD : Mais dites, dites !

EB : Elle a assisté à des conflits sur mes tournages, je crois que c’est quelqu’un qui aime l’harmonie…

CD : je suis balance !

EB : je n’osais pas le dire. En bonne balance, elle aime l’harmonie, et elle intervient toujours pour prendre le parti du plus faible (rires)

CD : de celui qui a le plus besoin d’être aidé…

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