Farid Bouabdellah, sans complexe

Portrait / Ancien directeur de la MJC Beaulieu, actuel programmateur du festival des Arts Burlesques et meneur de multitudes de projets, Farid Bouabdellah est un engagé sans rage, un cultureux sans costume, un homme sans entrave. Itinéraire de cet enfant de la République qui jamais, ne s’arrête de réfléchir.

Il nous aura fallu 2h30 découpées en deux rendez-vous avec Farid Bouabdellah, pour balayer son parcours. Trouver un créneau dans son agenda bien rempli, puis l’écouter chercher les mots exacts, leur donner le bon sens, digresser, revenir, repartir… Éloquent, l’homme est du genre à se laisser aller à la discussion avec voracité, quittant bien volontiers le terrain de sa propre histoire pour grimper à hauteur d’idées, de mise en perspective et de théories.

Né à Firminy en 1972, Farid a trempé dans la culture dès son plus jeune âge, faisant le grand écart entre ce qu’il regardait à la télé et le Concert des potes, l’institutionnalisé et le bouillonnement populaire. Curieux, attentif, il observe le monde, le pense et tente de le comprendre, forme sa conscience grâce à ce qu’il voit et à ce qu’il entend. « J’ai eu la chance d’avoir des grands frères avec lesquels je regardais La Dernière séance, L’Heure de Vérité, ce genre de programmes. Ils m’ont permis de m’éveiller, ils m’ont rendu curieux. Et puis, il y a eu ces premiers concerts de SOS Racisme, avec lesquels la culture pouvait être un vecteur de solidarité et d’égalité. À partir de ce moment-là, j’ai eu envie d’organiser moi-aussi des concerts, de faire ça de ma vie. »

Un poisson dans l’eau… Quelle que soit sa température

Depuis, 35 ans ont passé, et ce n’est pas des concerts qu’organise Farid, mais un festival d’humour. L’objectif poursuivi est le même pourtant : proposer des instants aux gens pour leur permettre d’aller mieux… Et ce, sans distinction. Parce que chacun y a droit, même si tout le monde n’a pas la même sensibilité et n’aime pas forcément les mêmes choses. Pour Farid d’ailleurs, la culture quelle qu’elle soit est avant tout un prétexte à la création de lien social. Elle porte un C majuscule, et s’entend au sens large. Elle est la connaissance, à laquelle tout le monde devrait avoir accès. Ainsi promène-t-il les artistes des scènes du festival aux cellules de La Talaudière, des espaces culturels bien en place aux quartiers populaires, des centres sociaux aux établissements scolaires. « Dans chaque projet que je monte, j’essaie de toujours mettre l’individu au centre. C’est primordial. La culture n’est pas réservée à une élite, bien au contraire. Elle a un rôle éducatif très important, elle aide à la prise de conscience, elle peut être le point de départ d’une réflexion ou donner envie aux gens d’agir. »

Naviguant comme un petit poisson qui, en mer ou en eau douce sait exactement où se cache la nourriture, où le courant est fort, et où il est possible de souffler, Farid entreprend, sans relâche, au profit des autres et d’une société plus juste. Frappant aux portes sans complexe, qu’elles soient celles d’une asso locale, d’artistes en vue ou de ministères. Aussi à l’aise avec des demandeurs d’emploi, qu’avec Alex Vizorek, François Rollin, ou d’autres habitués du festival, devenus pour lui de véritables amis. « J’agis de la même manière avec tout le monde : d’égal à égal. Les gens qui ont un pouvoir, qu’il soit politique, artistique ou financier sont avant tout des humains, et ils finiront tous au même endroit que nous. Alors pourquoi les glorifier, ou ne pas oser les démarcher ? Je vis en République française, alors, je suis comme les autres, ni mieux ni moins bien. D’ailleurs, lorsque je travaille avec des publics que la société a tendance à exclure, ils me traitent eux-aussi d’égal à égal. »

La culture à la ceinture

Dans le milieu culturel stéphanois, Farid se revendique comme un "hors cadre", un "électron libre", un "faiseur de pont". Difficile, d’ailleurs, de l’identifier par son métier. De projet en projet, il reste le passeur, le relais. Celui qui, la culture à la ceinture façon clé à molette, cherche la bonne personne pour délivrer le bon message au bon public… Et ce, quitte à déplaire ou à manquer parfois de soutien. « Je sais où je vais. Pour y aller, je m’entoure de gens bienveillants. Et je ne me laisse pas atteindre par ce que peuvent dire ou faire les autres. » Lui qui, parti d’un CAP tourneur-fraiseur en partie manqué, s’est tout d’abord formé à la radio puis à l’éducation populaire, apprenant sur le tas de ses expériences autant que de ses rencontres, n’a pas d’autre ambition que celle de vivre normalement et de réussir ce qu’il entreprend, « pour faire bouger les lignes. » Et si, au passage, cela peut permettre à ceux qui n’ont pas cru en lui de se mordre les lèvres la prochaine fois qu’ils sont sur le point d’ouvrir la bouche, tant mieux. « Ce n’est pas mon moteur principal. Mais d’une certaine manière, si ce que je fais fonctionne, ça remet les pendules à l’heure, vis-à-vis de ce que certains ont pu dire de moi, et également vis-à-vis de ce en quoi je crois. »

Convictions chevillées au corps, Farid ne saurait être autre chose qu’un type de terrain. Espérant que les actions qu’il mène puissent venir en aide à ceux qui en ont besoin... Et puis c’est tout. « Moi, je ne suis pas un vendeur. Il y a quelques années, des politiques misaient sur l’éducation populaire pour apaiser les quartiers. Le problème, lorsqu’un politique fait appel à toi, c’est que son agenda est différent du tien. Lui, il attend des résultats. Dans les quartiers, ce qu’il veut de toi, c’est que tu mettes en place de l’occupationnel, pour ne pas que ça brûle. Ce n’est pas une solution. Il faut voir à plus long terme, et donc, mettre en place des choses qui vont permettre aux gens de s’autonomiser. On sait trouver les femmes immigrées quand il faut faire des makrouts et du couscous pour la fête du quartier. Mais ça suffit ! Comment se fait-il que depuis tout ce temps, à Sainté, personne n’ait pris l’initiative de les aider à monter une entreprise plutôt ? » Une pensée hautement politique, que Farid ne saurait pourtant tenter de défendre ailleurs qu’à travers ses activités : « Parfois, on me dit que je devrais m’engager en politique. Ça ne m’intéresse pas. Ça me fait peur même, et ce n’est pas une fin en soi. »


Farid Bouabdellah en quelques dates :

1972 : naissance à Firminy

1988 : Farid fait ses débuts sur Radio Ondaine. Il continuera à intervenir sur les ondes jusqu’en 2017

2003 : En quête de légitimité, il entre en master métier des arts et de la culture, à Lyon

2004 : il entre comme stagiaire à la MJC Nouveau Théâtre Beaulieu

2016 : il en devient directeur, et prend en même temps la direction artistique du Festival des Arts Burlesques. La MJC fermée depuis quelques mois, Farid continue néanmoins à assurer cette fonction.

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