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Jean-Claude Tavaud : Ness sort de son Bul

Portrait / Figure emblématique des nuits stéphanoises, il est sans doute davantage connu sous le surnom Ness du Bul, barman pendant près de trois décennies dans la plus ancienne boîte de nuit de la ville, aujourd'hui en vente. Désormais retiré des affaires, l'homme a retrouvé le grand air de la Haute-Loire. Rencontre.

Jean-Claude nous reçoit à 14h dans son petit appartement douillet du centre de Monistrol-sur-Loire, rue de l'Evêché, à quelques mètres de l'église. Mais on le sait bien, l'adresse ne fait le moine ! Le café est prêt, la tarte aux pommes est servie... Avant de devenir barman, Jean-Claude avait d'abord travaillé en usine, à Saint-Étienne. Pendant sept ans il trime chez Calor, entre la mécanique générale et le service contrôle. Lorsque l'unité de production ferme ses portes, un ami lui propose de travailler au bar Le Kiosque, place Jean-Jaurès, où il restera trois ans. « Lorsque le patron a vendu la boutique, j'ai fait un essai à Paris mais le stress de la capitale c'était pas pour moi : quand tu es né sous le cul des vaches, c'est difficile d'en sortir ! » Le jeune homme part alors faire une saison à Sainte-Maxime, assurant le bar, le service et l'animation dans un village de vacances appartenant à la société Kodak. Après une expérience décevante à La Plagne, Ness retrouve la cité stéphanoise, évolue un temps au Nota Bene, puis enchaîne les boulots ici ou là. « J'ai assuré quelques remplacements dans des discothèques, jusqu'à ce que Franck et Gérard, les patrons du Bul à l'époque, me fassent du pied. » Ce sera le début de 27 années de bons et loyaux services, rue Francis-Garnier, au sein d'une institution dont il deviendra à son tour un personnage incontournable. « Le Bul avait un vrai esprit rock, sans frime, avec une clientèle très variée et un esprit humain qui me plaisait beaucoup. Ce n'était pas un endroit pour les faramelans ! » Ness avoue avoir vraiment aimé ce travail, même si ce fut souvent fatiguant et impliquait d'avoir une vie décousue, à l'envers des autres. « C'était un peu plus dur les dernières années puisque nous n'étions plus que deux, Max et moi. » Durant toutes ces années, les nuits de Jean-Claude furent sans doute plus belles que nos jours. Le barman se souvient de belles soirées dans les effluves de whisky, de rhum ou de vodka-pomme, de la coupe du monde 98, de certaines Biennales du design, des stars de passage comme Anémone, accompagnée par Daniel Benoin, ou encore de Pierre Palmade qui tournait au gin-Get-vodka... « Je me souviens aussi d'un ancien mineur qui avait été aussi chauffeur du préfet : à quatre-vingt-quatre ans, il venait encore se faire rincer la gueule, distribuait des bonbons aux filles et se couchait à point d'heure ! »

J'aime rire, c'est sûr. La vie serait trop triste si on n'avait plus de raison de se marrer. De tous les comiques disparus c'est Desproges qui me manque le plus...

Tourner la page

Mais en 2017, en pleine journée, alors que Ness s'applique à nettoyer le fumoir, survient l'accident. « Je me suis bêtement cassé la gueule en faisant le ménage. J'ai glissé sur une margelle tout en haut de la cage d'escalier et je me suis écrasé quelques mètres plus bas. Résultat des courses : une épaule en l'air et les deux genoux en vrac. » Après la chirurgie et un long arrêt de travail, Jean-Claude reprendra le taf en mi-temps thérapeutique, mais rien ne sera plus comme avant. Retour à la case Pôle emploi en attendant que sonne l'heure de la retraite. « Je garde encore des séquelles, je ne peux plus rester longtemps debout. Ce n'est plus possible de servir des canons ni faire le pitre comme avant ! Moi qui aimais randonner, je dois à présent me contenter du plat. » Aujourd'hui, Jean-Claude semble avoir définitivement tourné la page, laissant derrière lui le monde de la nuit, les décibels, l'alcool et le tabac, retrouvant le rythme d’un quotidien apaisé, embrassant une vie diurne en phase avec la nature, sur ses terres familiales de Monistrol-sur-Loire. Pour autant, Ness conserve son principal trait de caractère. Joyeux drille, jongleur de mots à l'esprit vif avec le rire qui commence au coin de l'oeil, son vocabulaire fleuri et ses tournures de phrases affutées en font un homme au contact facile et sincère, sans calcul, qui préfère parfois s'effacer derrière le clown pour ne pas avoir à trop se dévoiler. « J'aime rire, c'est sûr. La vie serait trop triste si on n'avait plus de raison de se marrer. De tous les comiques disparus c'est Desproges qui me manque le plus... » Mélomane, Jean-Claude affectionne plus particulièrement le chant lyrique. Sur sa platine, on retrouve les grands opéras italiens, mais aussi quelques œuvres maîtresses de Beethoven. « Durant les trente années que j'ai passées en boîte de nuit, la musique n'était pour moi qu'un bruit de fond, ce qui ne m'empêchait pas de remuer quand quelque chose me plaisait. »

« Si je n'avais pas été barman, j'aurais fait un boulot en lien direct avec les éléments naturels. »

J'interroge Jean-Claude sur l'origine de son surnom. « Mon père se prénommait Joannes, mais on l'appelait Ness. J'ai donc naturellement été surnommé le petit Ness. » Lorsqu'il évoque son enfance et son adolescence, les souvenirs se brouillent un peu, se mélangent gentiment dans une chronologie aléatoire. « C'est que j'en ai tellement fait ! » lâche-t-il en se massant l'arrière du crâne. Souvenirs de cabanes dans les arbres, de luges dans les prés enneigés et des 400 coups avec les copains. Souvenirs aussi de fêtes votives et de bals endiablés. « La vogue, tu sais, c'était quelque chose ! » Souvenirs de mobylettes, de l'époque où la mythique 103 Peugeot était reine, avec son guidon resserré façon racing. « J'ai aussi fait beaucoup d'activités de pleine nature, des camps scouts au milieu des moutons dans le massif du Vercors, avec la MJC, les Francas ou encore avec les curés de l'UCPCV. » Ness n'a pas passé par hasard une grande partie de sa vie à servir des verres : il se souvient que sa mère et sa grand-mère allaient travailler au Café Souvignet après leur journée à l'usine... Mon hôte insiste pour m'offrir une bière, il n'est que 15h30 ! J'accepte. Lui préfère se resservir un café. La gestuelle est précise, automatisée : le métier de barman est intact. Ness jette un coup d'oeil par la fenêtre, pensif. « Maintenant je peux me consacrer à plein temps à ma passion pour la nature : les arbres, les oiseaux et surtout le chevreuil, notre petit prince de la forêt ! Si je n'avais pas été barman, j'aurais fait un boulot en lien direct avec les éléments naturels, c'est certain. » Jean-Claude fait partie des Rangers de France qui se mobilisent pour la protection de la nature, de l'environnement et des animaux. Attaché au patrimoine rural altiligérien, membre de la société d'histoire et d'archéologie de Monistrol, il a réalisé un shooting en mode paysan d'autrefois avec le photographe local. Ness conserve ainsi dans un classeur une série d'images sépias où on le voit poser en tenue d'époque, coupant le blé à la serpe XXL et battant le grain au fléau. Assurément, notre homme aurait pu faire carrière au théâtre ou à l'opérette !

Ni remords ni regrets

Notre entrevue se termine justement par une séance photo. Je propose de sortir profiter d'un rayon de soleil mais mon modèle préfère jouer à domicile. Jean-Claude pose alors fièrement au milieu du salon, assis sur son fauteuil en rotin Ikéa et assumant sans souci ses pantoufles, devant une large étagère garnie de livres et d'objets divers. « C'est en quelque sorte mon mausolée ! D'ailleurs, sur ma tombe il faudra écrire ici git Ness ! » Rires... Créé en 1968, le Bul est aujourd'hui en vente. « C'est une page qui se tourne, c'est vrai. Mais de telles institutions ne meurent jamais, elles changent parfois de propriétaires, c'est normal. Je n'ai aucun regret. J'ai fait ce travail avec amour, je pense que c'était pour moi une vocation. »


Dates repères

1959 : naissance à Yssingeaux

1977 : premier boulot en usine

1984 : entre dans la restauration

1990 : embauché au Bul

2017 : accident du travail

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