"La Nuée" : Du genre à sang à sillons

Une éleveuse de sauterelles en difficulté découvre que nourrir ses bêtes en sang fait bondir le rendement… Aux lisières du fantastique et du drame social, le premier long de Just Philippot interroge les genres autant que notre rapport au vivant et à sa production. La nouvelle veine du genre français pulse bien.

Agricultrice isolée, mère célibataire, Virginie ne s’en sort plus : est au bord de la faillite, et son élevage de sauterelles vivote. À la suite d’un accident, elle remarque que les insectes ayant goûté son sang se développent mieux, et plus rapidement. L’apparente aubaine la conduit à augmenter la capacité de son exploitation et à s’investir corps et âmes pour des sauterelles hématophages de plus en plus gourmandes…

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La Nuée peut se définir comme un “film de genre français d’horreur rurale“. L’allitération tord la langue, mais chacun des termes de cette appellation baroque est signifiant. Récapitulons. D’abord, “film de genre français d’horreur“ parce qu’issu du (plutôt fécond) programme monté par SoFilm visant à détecter des auteurs et des réalisateurs, puis à produire un style de cinéma codifié où la France recommence doucement à glisser l’orteil (Grave). L’argument économique n’est plus un frein à l’expression de la qualité : le numérique étant désormais à la portée de tous les cauchemars. Ensuite, “rural“, qui ajoute une dimension socio-économique toujours très prégnante et permet de l’hybrider avec les thématiques de repli identitaire ou de haine de l’exogène (n’est-ce pas la clef de l’intrigue de Manon des Sources ?). On a donc ici un tiercé gagnant : des insectes mutants, une femme ostracisée (ainsi que son voisin arabe) par un village hostile sur fond de dettes, le tout unifié par une mise en scène précise s’appuyant sur des décors semi-translucides suggérant la menace (ou que l’on est épié…) et une distribution de choix.

Retiens la Nuée

Dans la foulée du Petit Paysan d’Hubert Charuel (ou de C’est quoi la vie ? et de Au nom de la terre, dans une moindre mesure), La Nuée ramène en effet un monde paysan en souffrance au centre du jeu. Et l’on parle bien ici des petits exploitants — pas de ces gros propriétaires terriens pratiquant une agriculture et/ou de l’élevage intensifs dans des usines, qui se déguisent en humbles gens de la terre lorsqu’ils défendent les lobbys pétrochimiques —, ceux dont les exploitations de taille intermédiaire ne permettent pas l’embauche d’aides. Ceux qui ont été vampirisés par les prêts hypothécaires, dévorés par les produits phytosanitaires censément sans danger, consumés par le boulot… La séquence montrant la “récolte“ suçant le sang de Virginie, pietà nue éreintée ou Fantine décharnée, s’avère hélas une métaphore d’une effroyable limpidité.

Sans la pandémie, La Nuée aurait déjà déferlé sur les écrans depuis belle lurette. Prévu pour submerger la Croisette l’an dernier (le film figure dans la Sélection officielle 2020 dans la Semaine de la Critique), il y aurait certainement raflé quelques lauriers, étant donné l’enthousiasme unanime qu’il suscite partout où il est présenté : à Gérardmer en janvier, il a ainsi emporté le prix de la critique et celui du public. Il pose aussi des jalons pour l’avenir — en tant que confirmation d’une “écriture viable“— du fantastique au sein de la production cinématographique hexagonale ainsi que de nouveaux visages à l’écran. On ne voit pas en effet ce qui pourrait tenir davantage à l’écart des plateaux Suliane Brahim durant les prochaines années : sa présence relève tellement ici de l’évidence que son absence jusqu’alors interroge rétrospectivement sur le manque d’audace et le conformisme moutonnier de la profession. Dans certains cas, il est toujours bon s’éloigner du troupeau…

★★★★☆ La Nuée, de Just Philippot (Fr., int.-12 ans, 1h41) avec Suliane Brahim, Sofian Khammes, Marie Narbonne…

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