“Rouge“ de Farid Bentoumi : Poussée à boue

De petits arrangements avec la sécurité dans une influente usine vont empoisonner l’environnement, les salariés et les relations familiale d’une infirmière trop jeune et trop honnête. Après la belle histoire Good Luck Algeria, Farid Bentoumi monte d’un cran avec éco-thriller tristement contemporain. Label Cannes 2020.

Tout juste diplômée, Nour a été embauchée comme infirmière dans l’usine où son père est syndicaliste. Très vite, elle découvre l’existence de graves pollutions boueuses affectant l’environnement et les salariés, ainsi que de nombreuses complicités pour dissimuler ces empoisonnements…

Ironie tragique, le rouge du titre ne renvoie pas à la couleur du monde ouvrier, celui-ci ayant pactisé avec le patronat atour d’intérêt communs ; en l’occurence sur le dos du monde vert. C’est d’ailleurs l’un des enjeux remarquables de ce film qui infléchit de manière pragmatique la démarcation entre “les bons et les méchants“. En vérité, on n’est plus dans la dialectique ancienne parant mécaniquement le prolétaire de toutes les vertus et l’employeur des pires turpitudes : la loi du marché est passée par là. Et les compromissions clientélistes successives des élus comme des représentants syndicaux ont fait le reste. Le capitalisme ayant horreur du vide (comprenez : de ne pas avoir une classe à exploiter impunément) a donc jeté son dévolu sur l’environnement, au sens large.

Alerte rouge

Farid Bentoumi rejoint dans l’esprit Todd Haynes (Dark Waters) ou Soderbergh (Erin Brockovich), mais préfère à la forme procédurale la nervosité du thriller. Thriller qui se double d’une tragédie shakespearienne contemporaine interrogeant de manière retorse la question de la solidarité : à l’échelle de la famille, du collectif professionnel, de la communauté territoriale… Où le choix de trahir revient à protéger ceux que l’on aime. Il va sans dire que les prestations de Zita Hanrot et Sami Bouajila, dans leurs rapports complexes, mais aussi d’Olivier Gourmet en patron voyou, sont parfaites.

Un bémol toutefois sur le personnage de la journaliste d’investigation campé par Céline Salette, incitant Nour à se révolter et à trahir les siens. Outre le fait qu’il paraît un brin cliché et factice — du moins plus “scénaristiquement utile“ que dramatiquement indispensable —, il rappelle par beaucoup de traits de caractères celui tenu par Anne Coessens dans Quand tu descendras du ciel (2003) d’Éric Guirado. Quitte à renforcer la posture solitaire et héroïque de Nour, son absence n’aurait pas porté préjudice à l’intrigue ; au contraire aurait-il accentué la portée symbolique du revirement de l’infirmière, qui n’aurait pas dépendu d’une influence extérieure mais de son seul examen de conscience. Et même si elle semble elle aussi éculée, l’image du lanceur d’alerte quasi seul au monde conserve une brûlante actualité ; ce ne sont pas Inès Léraud, Edward Snowden, Irène Frachon qui diront le contraire…

★★★☆☆Rouge de Farid Bentoumi (Fr., 1h28) avec Zita Hanrot, Sami Bouajila, Céline Sallette (le 11 août)

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