“Kaamelott – Premier Volet“ de et avec Alexandre Astier : Le Retour du Roi

À la fois prologue et poursuite de la série télévisée, film d’épée et de fantasy,  épopée dramatique teintée de notes burlesques et d’éclats symphoniques,  Kaamelott – Premier Volet marque le retour attendu de l’inclassable saga arthurienne comme celui du réalisateur Alexandre Astier. Une concrétisation artistique ouvrant sur une prometteuse trilogie.

Deux tailles, deux ambiances… La porosité est faible entre le petit et le grand écran. S’il arrive qu’un succès au cinéma trouve des prolongations en feuilletonnant à la télévision en version longue des sagas (Le Parrain, Jean de Florette/Manon des Sources) ou en donnant naissance à une déclinaison/spin off (M*A*S*H, Fame, L’Arme Fatale, Star Wars : Clone Wars, The Mandalorian…), plus rares sont les séries TV à atteindre les salles. Et encore : sous forme de reboot semi-nostagique, comme en témoignent Chapeau melon et bottes de cuir (1998), The Wild Wild West (1999), Starsky et Hutch (2004) ou The Man from U.N.C.L.E. (2015). Rares exceptions à ce jour, Espace détente (long métrage autour de Caméra café, 2005), Sex and the City (2008) ou Downtown Abbey (2019) ont poursuivi dans la foulée de leur diffusion — et avec leur distribution originale — des aventures conçues pour la récurrence télévisuelle. Mais elles ressemblaient surtout à des épisodes de luxe. Jusqu’à Kaamelott - Premier Volet, exception au sein des exception.

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Remettons le château au centre du royaume

Ovni absolu dans l’univers audiovisuel de part sa conception “centralisée” (son créateur-showrunner étant aussi son réalisateur et interprète principal), la saga Kaamelott tranche également dans son franchissement du Rubicond cinématographique, celui-ci ayant été longuement anticipé lors des deux ultimes saisons télévisuelles — ce que les incessantes rediffusions des quatre premiers livres de la série en format court tendent peut-être à faire oublier. Dès le Livre V en effet, la série connaît une double évolution : dans la forme et dans le fond. En passant à 52’, les épisodes s’affranchissent de facto de l’exigence rythmique du format court et déploient de plus amples arcs narratifs… ce qui permet à la série d’explorer de nouveaux horizons géographiques ou temporels, des tonalités plus dramatiques et surtout réellement épiques. Bref, d’opérer en profondeur une synthèse entre registres comique ET héroïque pour que Kaamelott soit — à l’instar du Virgile travesti de Scarron pour L’Énéide — une transformation satirique du cycle arthurien ne sacrifiant ni la geste chevaleresque, ni l’humour. Pour reprendre le merveilleux mot de Terzieff abolissant toute frontière entre théâtres privé et subventionné, Kaamelott « n’est pas l’un OU l’autre, mais l’un ET l’autre ». Un équilibre alchimique, maintenu coûte que coûte, qui donne son sel ainsi qu’une grande part de sa précieuse originalité à l’œuvre d’Astier.

Un nouvel espoir

Un grand œuvre dont il faut chérir la singularité dans la production français et qu’il faut percevoir dans sa globalité à l’instar de Star Wars (dont Astier ne se cache pas être un fervent admirateur), où cependant chaque segment peut être apprécié séparément. Poussons la comparaison : quand Lucas débute son aventure en 1977 sur grand écran, c’est avec ce qui deviendra l’Épisode IV ; ses spectateurs devront attendre l’aube du XXIe siècle pour découvrir la prélogique. Kaamelott - Premier Volet ne commet pas cet cruauté puisque le corpus antérieur existe déjà : quand le Livre VI s’achève Arthur a quitté le trône affaibli après une tentative de suicide, et confié le pouvoir à un Lancelot jaloux qui aussitôt commandite une chasse aux sorcières contre les anciens chevaliers de la Table Ronde. L’ancien roi de Bretagne a tout juste le temps de s’embarquer pour Rome, lieu de sa formation, où se rétablissant, il entrevoit des souvenirs longtemps refoulés (son premier retrait d’Excalibur du rocher) et forme la promesse muette de redevenir un héros.

Kaamelott - Premier Volet entre in medias res — ou plutôt in medias reges — dans le récit : Arthur Pendragon est poursuivi par un chasseur de primes à la solde de Lancelot, seigneur fou d’un royaume ruiné par son obsession pour son prédécesseur, son amour pour Guenièvre qu’il retient captive, l’incurie des traîtres l’ayant rejoint, l’incapacité de la Résistance menée par les Semi-Croustillants de Perceval et Karadoc et la rapacité des mercenaires saxons lui servant de police. Quand la rumeur de la capture d’Arthur et de son retour au royaume de Logres arrive, la perspective d’une révolution agite le pays…

Prime au mieux dix ans

C’est peu dire que la récompense est à hauteur de l’attente, des ambitions et des promesses faites livre après livre. Kaamelott - Premier Volet est à la fois une montée en gamme visuelle, où chaque décor bénéficie signature chromatique signifiante et de l’espace (au sens champ) dramatique qui jusqu’alors manquait aux livres précédents. Pour des raisons compréhensibles économiques, mais aussi symboliques : que ce soit dans sa forteresse de Kaamelott, sur l’île de Bretagne ou dans Rome, Arthur était souvent “prisonnier“ de son destin, en situation d’insularité. Sa condition de fugitif lui ouvre ici le (très) vaste monde.

Épisode de réunion, ce Premier Volet n’est pas avare de personnages : il convoque la quasi-totalité des figures régulières de la série — c’en est assez prodigieux dans la mesure où même lorsqu’il s’agit d’une apparition, la séquence se trouve justifiée et ne relève pas du clin d’œil — tout en intégrant de nouvelles, légitimées par l’ellipse d’une décennie et l’entrelacs de récits temporels. Car Astier nous fait ici progresser dans sa saga autant dans la connaissance de ce qui se déroule après la série mais également… avant.

En explorant “l’enfance d’un chef”, en l’occurrence celle du jeune Arthurus avant qu’il soit pris en main à Rome, Alexandre Astier s’attache ici à décrire un traumatisme fondateur. Cette quête d’un secret intime et perturbant (ou disons, de Graal personnel et révélateur) constitue d’ailleurs l’un des motifs les plus intéressants de l’œuvre de l’auteur, au centre de David et Madame Hansen (2011) mais également dans Que ma joie demeure ! (2012). Tout comme l’inlassable espoir d’obtenir la “vérité” d’un individu par la parole en dépit de ses silences, de ses oublis, de son amnésie ou de sa maladie, de ses refoulés ou de sa… bêtise crasse. Le dialogue-joute comme métaphore beckettienne de la conquête désespérée d’un objet idéal, où les (savoureuses) impropriétés de Karadoc et Perceval constituent autant d’épreuves supplémentaires… Et elles sont, ici encore gratinées — « à titre aromatique ».

Mené tambour battant, ce premier volet laisse avec ce qu’il faut de satisfactions (le plaisir des retrouvailles, de voir la quête repartir vers la lumière…) mais aussi de frustrations : quid en effet des adversaires d’hier et d’aujourd’hui, de certains personnages disparaissant comme par enchantement quand d’autres (comme Horsa le Saxon, alias Sting ou Guillaume Gallienne, formidable en fourbe Alzagar), promettent de s’installer durablement dans le paysage… Une trilogie a été annoncée ; alors, à quand la suite ?

★★★★☆Kaamelott – Premier Volet de et avec Alexandre Astier (Fr., 2h) avec également Lionnel Astier, Alain Chabat, Sting, Guillaume Gallienne…

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