A la (re)conquête des publics

Dossier : analyse / Au centre des réflexions durant la crise sanitaire, la question de l’accessibilité de la culture pour les publics éloignés se fond aujourd’hui dans un enjeu encore plus large.

C’était dans le courant de l’hiver, il y a bientôt un an. Lucides quant à la situation, sentant que l’été 2021 ne serait pas un été « comme avant », les organisateurs du Foreztival décidaient d’annuler leur événement plutôt que d’en proposer un au rabais… Et de le remplacer par une manifestation culturelle sans précédent, susceptible de fédérer tous types de publics, y compris ceux que l’on appelle parfois les « éloignés ». Cet été, la bande d’acharnés a donc élaboré 64 propositions culturelles, en 49 jours d’affilée, dans plus de 60 communes du territoire de l’agglomération Loire-Forez*… Le tout, en formule gratuite. « La base du projet, c’était de proposer des choses à des gens qui n’ont pas forcément accès facilement et régulièrement à la culture live, souligne Marion Berthet, l’une des organisatrices. A l’arrivée, on a touché plus de 10 000 spectateurs. Ça prouve que quand tu vas à la porte des gens, ils ne demandent qu’à participer. »

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La culture hors de ses murs

Alors que, durant la longue pause qui les a coupés de leur public, de nombreux acteurs culturels ont pu prendre le temps de penser en profondeur la question de la culture pour tous , certains avaient semble-t-il pris un peu d'avance. A Saint-Etienne, Farid Bouabdellah, directeur artistique du festival Arcomik et artisan du « aller vers » emmène en effet régulièrement des artistes hors des scènes habituelles : écoles, MJC, centres sociaux, maisons d’arrêt… Ou comment faire du décloisonnement un mot simple. « Tout le monde est intéressé par la culture. Celui qui va au théâtre deux fois par semaine, ceux qui écoutent de la musique sur une plateforme, ceux qui regardent les films du dimanche soir sur TF1... Malgré ça, certains ne mettent pas les pieds au spectacle, pour des raisons très diverses : ce n’est pas dans leurs habitudes, ils n’ont pas les moyens, c’est loin de chez eux, ils ne peuvent pas se déplacer… C’est donc à nous, d’apporter la culture jusqu’à eux ».

Collaborer pour séduire, accompagner pour rassurer

Et, si le hors-les-murs est sans aucun doute l’une des solutions pour toucher d’autres publics, c’est bien la collaboration qui peut permettre aux initiatives de porter leurs fruits. Structures d’éducation populaire, d’insertion voire de réinsertion, économiques, institutionnelles, sont ainsi devenues autant de partenaires sur lesquels s’appuyer pour diffuser la culture dans les grandes largeurs… « Eux, ont la possibilité de guider les publics jusqu’à nous, ce qu’on ne sait pas forcément faire », glissent les principaux concernés.

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Guider les publics jusqu’au spectacle vivant, les accompagner… Voilà une formule qui résume à elle seule l’idée que le directeur de la Comédie de Saint-Etienne Benoît Lambert se fait de l’accessibilité à la culture
- question qu’il tient d’ailleurs à dédramatiser : « Pour certains, aller au théâtre, c’est compliqué. Notre rôle est donc de les accompagner, pour qu’ils rentrent dans une salle et voient un spectacle. Après ça, ils feront leur choix. Soit, ils ne reviendront pas, parce qu’ils se seront rendu compte que ce n’est pas leur truc. Soit, ils reviendront parce qu’ils ont aimé ça. Soit, ils auront envie de revenir mais devront de nouveau être accompagnés jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment rassurés pour venir seuls. Mais l’art et la culture ne sont pas les seuls domaines qui nécessitent cet accompagnement… Par exemple, moi, je ne suis pas du tout un footeux. Mais comme je viens de m’installer à Saint-Etienne, je veux aller à Geoffroy-Guichard… Sauf que je ne me sens pas d’y aller seul, je n’ai pas les codes, je ne saurais pas où m’installer, quoi faire. Donc, j’ai moi aussi parfois besoin d’être accompagné… »

Ajuster ses propositions

Dans cette démarche rassembleuse, les méthodes employées ne sauraient cependant faire oublier le principal : pour séduire le public, quel qu’il soit, encore faut-il lui proposer des choses auxquelles il aura envie de participer. Ainsi les programmations sont-elles aujourd’hui pensées, millimétrées, calibrées pour que chacun puisse trouver sa place. Au théâtre des Pénitents de Montbrison, le directeur Henri Dalem, qui pratique le hors-les-murs collaboratif depuis déjà longtemps, n’hésite ainsi jamais à bouleverser l’idée que l’on se fait parfois de ce qu’est le spectacle vivant, quitte à briser les codes… Et surtout, à désacraliser les lieux de culture : « Il faut être capable de se diversifier pour ceux qui ne viennent pas parce qu’ils ont l’impression que ce n’est pas fait pour eux. Pour la rentrée des Pénitents par exemple, on a proposé une chasse au trésor. Et on a vu débarquer 160 personnes au théâtre, dont la majorité n’y avait jamais mis les pieds… ça, c’est déjà une première victoire. »

Reste qu’à l’heure où la plupart des acteurs culturels ont depuis plus ou moins longtemps déployé de bonnes doses d’énergie et de créativité pour fabriquer une culture à destination de tous, l’impact de la crise sanitaire pourrait très vite exiger d’eux qu’ils redoublent d’efforts pour capter l’attention des gens... y compris de leurs publics traditionnels. Après 18 mois de restrictions, sans doute la conquête d’hier est-elle en effet sur le point de se transformer aujourd’hui en une reconquête des spectateurs, tenus éloignés des activités culturelles durant si longtemps qu’ils en auraient perdu l’habitude. « Cet épisode va pousser tout le monde à se remettre en question, souligne la nouvelle directrice du Fil Ludivine Ducrot. Bien sûr, il faut se poser la question : "qui ne vient pas ?" et, en cela, l’étude des publics que nous allons mener à l’échelle de la SMAC va nous apporter des réponses. Mais il va sans doute aussi falloir nous demander "qui ne vient plus, pourquoi, et comment remédier à cela ?" En ce sens, tout ce qui a déjà été mis en place en direction de l’accessibilité doit être une source d’inspiration ».

*Réduite du fait des restrictions sanitaires, la manifestation devait initialement se concrétiser par 87 propositions culturelles en 87 jours dans les 87 communes de l'agglo Loire Forez.

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