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Matrix Resurrections : Puissance quatre

Vingt ans et des poussières après que les Wachowski ont anticipé le principe du métavers en extrapolant les babils d’Internet et les écrits de Philip K. Dick, Lana W. remet le couvert en solo pour un nouvel opus tenant à la fois du palimpseste, du reboot en version augmentée, du prolongement et de l’objet théorique semi-parodique. Une sorte de Matrix 4.0…

Comme un air de déjà-vu… Un groupe de rebelles assiste à la tentative d’arrestation par la police et les Hommes en noir d’une amazone qui, naturellement, parviendra à leur échapper. Décor, angles de prises de vue, ambiance colorimétrique, dialogue… À quelques détails près, la séquence est identique à celle ouvrant Matrix (1999). Sauf qu’ici l’agent Smith et Morpheus sont plus jeunes, et que le second est un transfuge de la Matrice. Quant à Néo, il arbore à nouveau l’identité de Thomas Anderson, un créateur de jeux vidéo ayant jadis connu le succès en programmant la trilogie Matrix, sommé par la maison-mère de sa boîte — le studio Warner, authentique producteur de la franchise cinématographique — de fournir un quatrième épisode. Différence notable : il est envahi de pensées parasites et soigne ce qu’il pense être une schizophrénie galopante auprès de son analyste, lequel lui prescrit des pilules bleues…

Turing point

L’une des grandes forces de Matrix, premier du nom, était d’avoir induit une révolution dans le spectacle du film d’action en imposant des effets impressionnants technologiquement (alors quasi inédits dans ce registre de production : seul Gondry avait exploité dans ses clips et ses pubs la technique imaginée en 1995 par Emmanuel Carlier pour ses Temps Morts), à la hauteur d’un script exigent synthétisant le cosmos du cyberpunk et surtout anticipant de plusieurs longueurs l’engloutissement du monde contemporain dans le vortex Internet. À cela il faut ajouter une dimension “méta“ ontologique, intégrant dans sa trame narrative même des bourgeons favorisant l’éclosion de suites, de parallèles ou de transversales. Tel le bug du chat, symbolisant le syndrome de “déjà-vu” : d’idée astucieuse il devient une clef d’entrée pour cette suite en forme de variation.

Car en replaçant l’ouvrage sur le métier, Lana Wachowski crée ici une boucle à l’intérieur de la boucle matricielle originelle (une sorte d’Inception dans Matrix) pour en donner une relecture sérieusement décalée, translatée géométriquement et dans le temps — les effets de la transformation affectant plus Morpheus et Smith que Neo et Trinity, ce qui justifie de substituer Lawrence Fishburn et Hugo Weaving par Yahya Abdul-Mateen II et Jonathan Groff. Hantée par les “vies“ précédentes de Matrix, contaminé par des citations-inserts d’images (ou des figurations de personnages issus des volets antérieurs), Resurrections peut donner de prime abord l’impression de cultiver le fan service ou de rejouer en farce, certes épique, la geste messianique d’un Neo un peu plus vieux, carburant au diesel — et pas loin de ressembler au Dude des frères Coen ! Il se distingue toutefois par une forme de ruban de Moebius, où les personnages ont une conscience “pirandellienne” de leur essence, de leur dépendance à une structure narrative : le représentant de la Matrice n’hésite pas ainsi à annoncer la survenue d’un “bullet time” à Neo !

Au-delà du clin-d’œil auto-référentiel (et sans doute un peu auto-satisfait d’être devenu un mème de pop culture), ce commentaire du texte par le texte lui-même est surtout celui de la machine sur elle-même. Cette machine qui jusqu’alors se nourrissait de l’énergie vitale des Hommes est désormais capable de deeplearning, de rétroaction, de recul. Transcendant les morceaux de bravoure et kung-fu dans les réseaux numériques, Resurrections accède à l’autre obsession dickienne : la question de l’intelligence artificielle, nouveau seuil prométhéen de l’humanité. Est-ce que Mr Smith rêve de moutons électriques ? Il possède en tout cas ici le plus terrible des pouvoir : un libre arbitre, qui promet de fructueuses suites…

★★★☆☆ Matrix Resurrections de Lana Wachowski (É.-U, 2h28) avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Yahya Abdul-Mateen II…

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