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RCW 86, rémanent coloré.

Ouvrages de dames

À plein temps & Rien à foutre / Deux portraits de femmes au travail dans deux longs métrages dont les titres se répondent étrangement,  Rien à foutre et À plein temps,  mais dont les approches divergent radicalement. Deux rôles en or offerts à deux comédiennes faisant le job à la perfection.

Le travail… Vous savez, ce qui devrait être au cœur des débats des candidats à la présidentielle, mais se trouve invariablement relégué après les épouvantails démagogiques du moment. Heureusement qu’il y a le cinéma pour rappeler qu’on ne vit pas dans une start-up nation remplie d’incubateurs à cadres en baskets néo-vintage : il y a aussi les petites mains, les sans-grade, les invisibles qui sont souvent… des femmes.

Dans À plein temps, on suit la course à perdre haleine de Julie, mère célibataire vivant en lointaine périphérie confrontée aux grèves SNCF, devant gérer ses enfants, son découvert, son boulot dans un palace parisien, sa quête d’un emploi en phase avec ses compétences professionnelles…

Sans aucun répit, sans trêve ni repos, la cascade des jours et de l’épuisement, des espoirs et des désillusions, des faux-bonds et des renoncements. Vingt-quatre heures ne suffisent pas à Julie pour combattre la pile des épreuves à surmonter quotidiennement pour être une employée efficace, une mère patiente et une postulante conquérante. Éric Gravel colle au plus près son héroïne (ce qui relève de l’exploit tant elle ne tient pas en place), use d’un montage acéré pour accélérer la vitesse ; il dispose surtout du Stradivarius Laure Calamy capable de faire défiler sur son visage quantités de masques sociaux ou d’émotions en un tournemain. Étonnement immersif, À plein temps jette par empathie le spectateur sur des charbons ardents, créant par accumulation une tension et un suspense redoutables : il est en effet totalement impossible de savoir de quel côté les choses peuvent tourner, si tel ou tel personnage est un allié potentiel de Julie ou une planche pourrie. Cette imprévisibilité, ajoutée à l’effet centrifugeuse du filmage, contribue à accentuer la stupéfiante impression de vérité (et non de “jeu“) délivrée par ce film.

La possibilité d’une aile

Dans Rien à foutre, Cassandre travaille comme hôtesse de l’air pour une compagnie low-cost basée dans une île méditerranéenne. Entre vols répétitifs et coups d’un soir arrosés, sa vie tient de la routine d’une spring breakeuse à l’année. Vient le moment d’évoluer et de revenir au bercail… Rarement on aura autant eu l’impression de “voir“ sur écran un livre de Houellebecq : mêmes protagonistes roboïdes, petits soldats interchangeables du capitalisme zombifiés par la consommation de sexe et de stupéfiants divers ; même minutie dans la description des process, du vocabulaire corporate, du management standardisé des multinationales ; même observation clinique du vide existentiel et de l’ennui abyssal que ces métiers survendant du kif, du fun et des sourires de façade procurent à leurs employés. Il faut, au passage, un sacré talent pour documenter le désœuvrement sans lasser son public : le choix des cinéastes de filmer de manière quasi amateure les séquences de soirées restitue parfaitement l’improvisation totale des nuits sans lendemain de Cassandre.

Et puis Rien à foutre bifurque, passée sa moitié, sur un autre film évoquant davantage le cinéma des Dardenne, quand Cassandre rentre chez son père et sa sœur en Belgique. Ce segment permet de comprendre son besoin de changer d’air et de s’inventer une vie à elle. Avec sa moue lasse, Adèle Exarchopoulos est l’interprète idéale de ce faux film mineur qui, contrairement à ce que son titre en apparence provocateur pourrait laisser croire, travaille son sujet en profondeur.

★★★★☆ À plein temps de Éric Gravel (Fr., 1h25) avec Laure Calamy, Anne Suarez, Geneviève Mnich…

★★★★☆ Rien à foutre de Emmanuel Marre & Julie Lecoustre (Fr.-Bel, 1h52) avec Adèle Exarchopoulos, Alexandre Perrier, Mara Taquin… (sortie le 2 mars)

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