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Nouveau cratère sur Mars

Fils Cara : Perforant

D’un point d’ancrage à un autre, l’artiste stéphanois porte en lui l’errance joyeuse de ceux qui savent accueillir la vie. Des sens en éveil, une gamberge qui va loin quitte à prendre son temps : portrait d’un poète en quête d’infini.  

Il nous a donné rendez-vous tout au bout de la capitale, dans le troquet au-dessus duquel il vit, et où en voisin fidèle, il a ses petites habitudes. Dehors, le tumulte de la mégalopole tranche avec l’indolence stéphanoise, qu’il a quittée il y a quatre ans. Ici, Fils Cara - Marc, à la ville - est entré dans un autre espace-temps. Plus urgent, plus puissant, plus évanescent. Échappant à la gravité de sa ville natale, le jeune homme a trouvé à Paris une forme de légèreté, un champ des possibles, alimentant chaque jour un peu plus la lumière qu’il porte en lui, et qui ne demande qu’à étinceler aux yeux du monde.

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Août 2018. Une pause-clope, devant l’usine où il travaille. Un message sur son Insta. « J’ai aimé ton clip sur Ariane Mnouchkine. Est-ce qu’on peut se rencontrer ? ». Antoine Bisou, fondateur du label parisien Microqlima, vient de chambouler le destin. Ou plutôt, de rétablir le bon ordre des choses : bientôt, Marc, pseudonyme Klé, manard joueur de mots, artiste jusqu’au bout des bagues encore inconnu, deviendra Fils Cara et empruntera pour de bon le chemin menant les Hommes là où ils doivent être.  

« J’ai fait mon premier concert parisien sur une péniche, explique-il avec, au coin des lèvres, le petit sourire que l’on affiche lorsqu’on se remémore un joyeux souvenir. Ça tanguait. C’était assez symbolique. J’étais un peu comme un marin qui s’embarque en mer pour la première fois. A l’issue, Antoine Bisou s’est montré intéressé… Alors, j’ai décidé de rester à Paris, et 9 mois plus tard, je signais. Paris, c’est… Un endroit où j’ai pu faire de la musique ».

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Impressionniste

Si l’histoire se hâte ainsi, elle avait pourtant pris tout son temps depuis son entame, onze ans plus tôt. Marc, alors gamin, venait de découvrir que le rap pouvait être un véritable espace pour dire. Booba, la FF, Les Sages poètes de la rue : les formats – 16 mesures, 64 mesures – le fascinent, parce qu’ils deviennent le moyen de structurer la quantité de choses qu’il veut exprimer.

« C’est en me mettant à écrire, que je parviens à comprendre ce que je pense. Alors durant longtemps, ce que je voulais, c’était en mettre le plus possible. L’écriture était touffue… Impressionniste. Aujourd’hui, j’épluche, je passe tout sous rayon X pour trouver et raconter l’essentiel, par besoin d’être précis. Et dans le même temps… Je fais aussi évoluer ma musique en me rapprochant de la chanson, et en écrivant pour d’autres ».

Alors, Fils Cara : rappeur ? Chanteur ? Musicien ? Un peu tout ça à la fois, tant que « tout ça » reste de la poésie. Fictionnant le réel pour mieux le raconter, romançant ses émotions pour peut-être mieux les comprendre, le jeune homme rend notre imaginaire fantastique, et vient caresser de ses mots nos sensibilités. Pétris de littérature, d’allégories et d’onirisme, ses textes effleurent l’universalité des sentiments, suggérant à nos oreilles, à nos têtes et à nos cœurs la possibilité d’un infini.

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Brûler la mer

Mais l’art de la poésie ne fait pas de Fils Cara un simple contemplatif. Né en 1995, il a grandi dans un monde de rockstars inspiratrices : « Aujourd’hui, il n’y a plus de héros. Dieu était mort depuis longtemps, maintenant, ce sont les rockstars, qui sont mortes. C’est dommage, parce que c’était mon plan de carrière ». Restent donc les poètes auxquels, dit-il, il revient désormais la tâche de « sauver le monde », parce que c’est comme ça que, depuis la Grèce Antique, les gens accèdent au questionnement. Alors, face à l’absurdité d’une planète sur laquelle certains en viennent à « brûler la mer », l’artiste veut réhabiliter l’amour.

Descendant d’une famille immigrée sicilienne installée dans la Vallée du Gier, Marc n’oublie pas d’où il vient. Mais plus que tout, il sait l’amour inconditionnel qu’il a reçu. Son nom de scène, d’ailleurs, est emprunté à sa maman Carmela - diminutif : Cara. Alors, éduqué à la bienveillance et à l’acceptation du sentiment, Fils Cara donne. Pour retracer son parcours, il parle des autres.

Pour se raconter, il parle du collectif. Son frère, Francis, « immense pianiste », qu’il a embarqué dans son aventure musicale. Sa compagne Zoé, l’œil, la photographe, qui fut la première à poser ses valises dans la capitale. Zed Yun Pavarotti, son ami de jeunesse, « monté » en même temps que lui. Raphaël et Théo de Terrenoire, rencontrés dans un train Paris-Sainté, avec lesquels il partage depuis sa vision de la musique, de l’art, de la vie. L’équipe de « tueurs » dont il s’est entouré pour préparer son futur album : son frère, toujours, Lucas Eschenbrenner alias Felower, Simon-Gaspar Côte de La Belle Vie, et Louis-Gabriel Gonzales, l’âme parisienne qui a matché avec la sienne.  Fils Cara, c’est finalement du lien sinon rien, de l’amour comme matière première, qu’il peut dorénavant mettre au service de son art.

Artiste total

Après deux EP, Volume et Fictions sortis en 2020, dont le second a également été enregistré dans une version acoustique ; après un passage remarqué et salué sur l’émission du service public The Artist, diffusée à l’automne dernier ; après une tournée de printemps passée par la Maroquinerie de Paris, Les Chants de Mars à Lyon, Le Cargö de Caen ou le Paroles et Musiques stéphanois, l’artiste présentera donc un album à la rentrée prochaine.

Construit en fragments dans plein d’endroits différents, fruit d’une énergie collective, cet opus a été imaginé « comme une maison dans laquelle on peut vivre ». En idéaliste, Fils Cara rêve de créer un jour, un espace douillet où chaque individu aurait une place. En réaliste (fonctionnaliste ?), il imagine que ce lieu puisse-t-être la musique : « Il y a des chansons en 2D. Et puis, il y a des chansons dans lesquelles tu peux habiter, avec un frigo, de la nourriture… Quel est l’espace que l’on veut prendre, celui qu’on veut offrir ? Là est toute la notion à développer. »

Stéphanois, Fils Cara a le regard qui pointe loin, conscient de la réalité des collines et des crassiers mais forcé de voir au-delà. Modeste quant à sa condition d’être humain, mais clairvoyant sur la puissance potentielle de l’art. « L’écriture, dit-il, a beaucoup en commun avec la topographie. La page, avec le théâtre ». Avec lui, rien, n’existe jamais seul. Une gamberge dense, en arborescence. Une sensibilité perméable, perforée, perforante. Un artiste total, dont le souhait est moins de faire de la musique que de composer une œuvre. Comme une trace à laisser, sans doute. Mais surtout, comme un moyen de créer quelque chose de plus grand que lui.

Fils Cara, Hurricane tour, le 17 mai à la Comète, dans le cadre du festival Paroles et Musiques

 

 

 

 

 

 

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