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Claude Lelouch : « Je n'ai pas peur de la mort : j'ai le trac »

Tourner pour vivre / Intarissable et passionné, Claude Lelouch évoque à l’occasion du documentaire que Philippe Azoulay lui a consacré l’expérience d’être filmé, mais revient aussi sur son inextinguible soif de cinéma. Le parcours hors du commun d’un optimiste toujours en quête de vie, d’amour, d’aphorismes, de coq à l’âne et de films. Conversation à l’occasion des Rencontres de Gérardmer.

Qu’avez-vous appris sur vos propres films à travers ce documentaire ?

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Claude Lelouch : On apprend toujours quelque chose. J’ai fait 50 films, 50 fois je suis retourné à l’école. Heureusement qu’on ne sait pas trop de choses sur soi-même. On fait un métier qui relève un peu de la folie et je dois être un peu fou — mais on ne meurt jamais d’une overdose de rêve. C’est pas un métier raisonnable, ni rationnel. Si on m’avait dit un jour que je ferais 50 films, je ne l’aurais jamais cru. Je me suis laissé porter par la vie, par les événements… Je me suis laissé porter par la guerre, l’après-guerre, la Guerre d’Algérie, la Guerre du Vietnam… Toutes ces époques que j’ai traversées. Mais le monde n’a pas tellement changé finalement. Ne comptez pas sur moi pour pleurnicher !

Je travaille avec un immense scénariste, qui s’appelle la vie. Et tous les personnages de mes films, je les ai croisés ; les textes de mes films, mes dialogues, je les ai entendus… J’ai été un peu témoin de mon époque, de mon temps. Donc je fais des films d’humeur, sur le moment qui passe. Je ne me pose pas trop de questions. Je suis un homme du présent. Le présent est la seule chose qui nous appartienne. Et le cinéma filme le présent. C’était donc un média formidable pour moi. 

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Vous savez, je crois qu’on ne saura jamais d’où on vient ni où on va. On est tous arrivé dans un film qui avait commencé avant nous, on sera obligé de partir avant la fin du film. Il faut donc profiter des séquences. J’ai profité des séquences que la vie m’avait offerte. Les hommes et les femmes de mes films, c’est pas des super-héros, ni des super-salauds. C’est des femmes et des hommes qui ont les qualités de leurs défauts : ils peuvent être héros pendant 10 secondes. Mais héros ou salaud, c’est pas un métier. J’ai été le cobaye de mes propres films. Et puis j’ai eu aussi sept enfants avec cinq femmes différentes, ça donne pas mal de scénarios !

Donc j’ai profité de la vie, j’ai joui de la vie, et j’essaie de faire des films optimistes. J’aime pas trop les films qui se terminent bien ou mal ; j’adore ceux où il y a de l’espoir. Je suis un homme positif : on est dans une société où le négatif et les mauvaises nouvelles ont trop d’importance. Quand vous parlez avec un ami et que vous lui dites que vous êtes heureux, vous le faites chier ; si vous lui racontez vos emmerdes, il est fasciné (sourires). Comme je le dis toujours, je ne remercierai jamais assez tous les gens qui m’ont dit non, ça m’a permis de trouver ceux qui m’ont dit oui. C’est avec eux que j’ai pu faire 50 films. Donc je suis positif. J’ai plutôt tendance à dire oui que non parce que le oui m’a toujours récompensé. Mais le oui, c’est du travail derrière, hein !

Le bonheur est-il plus difficile à filmer que le malheur ?

Les gens adorent le bonheur si le héros a morflé tout le film. Regardez le succès de Jean Valjean : on est content qu’il soit heureux à la fin parce qu’il le mérite. On veut bien donner du bonheur aux gens à condition qu’ils aient payé l’addition. Le bonheur est très difficile à filmer, parce que le bonheur, c’est quand les emmerdes se reposent. C’est une parenthèse.

Comment être positif quand « on commence à filmer les dernières fois », comme vous le dites dans ce documentaire ?

Parce que je n’ai pas peur de la mort. J’ai le trac. Il y a une grande différence entre avoir peur et avoir le trac.  Je pense que la mort est la plus belle invention de la vie. Si elle n’existait pas, on serait tous chiants, on deviendrait insupportables. J’ai le trac : à l’âge que j’ai, j'ai commencé à voir la ligne d’arrivée. La vie est une course d’emmerdements au pays des merveilles ; et les merveilles sont tellement formidables qu’elles font digérer toutes les emmerdes. 

J’ai vécu une grande histoire d’amour avec le cinéma — je suis encore en train de la vivre. Ce qui donne un sens à la vie, c’est l’amour. Tout ce que vous faites, tout ce que je fais, c’est pour qu’à un moment donné quelqu’un vous aime. Et comme je n'ai fait dans ma vie que des choses que j’ai vues, je suis en vacances depuis que je fais du cinéma, cela fait soixante ans de vacances. J’ai beaucoup de chance, et j’ai le courage de le dire. 

J’ai connu des hauts, des bas, des succès, des échecs, mais ça fait partie du jeu, d’un jeu qui fait que j’ai plus appris de mes échecs. Toute l’histoire du monde s’est construite sur des catastrophes ; toutes les catastrophes de l’humanité se sont révélées positives : c’est après les guerres qu’on a inventé des choses absolument incroyables. Je suis intimement convaincu que le mal est l’inventeur du bien. Et que tout ce qui nous arrive dans la vie, c’est pour notre bien même si sur le moment, c’est cruel et qu’on n’est pas capable de comprendre la mauvaise nouvelle. Le pire n’est jamais décevant. Et si vous êtes modeste dans la vie, vous avez plus de chances d’être heureux que si vous êtes prétentieux. Parce que pour les prétentieux, le rêve est inaccessible, alors que pour les gens modestes, le rêve est à portée de main. Moi, si je voulais battre un record, ce serait faire celui du film qui ferait le moins d’entrées (sourire). Au Tour de France, le dernier, on en parle plus que celui du milieu !

Donc, moi, j’aime la vie, et j’ai l’impression qu’elle m’aime bien. Or dans une histoire d’amour, il faut être deux. Autour de moi, la plupart des gens qui ne sont pas heureux, ils n’aiment pas la vie, ils crachent dans la soupe. Il m’est arrivé quelque fois de dire du mal de certaines personnes… et bah ça me faisait du mal à moi, plus qu’à eux. Le positif, c’est vachement beau. Alors, ça peut agacer plein de gens…

Croyez-vous à votre bonne étoile ?

Le chiffre 13, par exemple. Quand il est là, les choses se passent bien. Mais si moi je décide de sortir un film le 13, je me plante. La chance adore les surprises. C’est comme un enfant qui me fait une longue liste pour Noël : ça me fait chier. S’il ne me demande rien, j’ai envie de lui faire des cadeaux. Si vous commandez des cadeaux, vous ne les aurez pas. La chance et le hasard ont beaucoup d’humour et ils adorent nous faire des surprises. À chaque fois que je les ai devancés, j’ai été déçu. Quand je sors Un homme et une femme, jamais je ne peux imaginer ce qui va arriver à ce film — personne ne le peut. Surtout que je fais ce film après six échecs. La chance récompense les gens modestes et courageux ; elle massacre les prétentieux. Si vous avez… la chance d’être courageux, honnête et modeste, le monde vous appartient. Mais il ne faut jamais provoquer quelqu’un de plus fort que vous — et la vie est plus forte que vous. Elle vous fait des cadeaux.

Je vis avec une femme qui s’appelle Valérie Perrin, qui est train de de connaître un succès planétaire. Et c’est la femme la plus modeste au monde que j’ai rencontrée. Plus elle a de succès, plus elle se fait petite. Elle vous explique dans ses livres que le bonheur est gratuit et que c’est le luxe qui est cher. J’ai dit un jour à Tapie : « toutes tes emmerdes viennent du luxe ». Il m’a dit : « t’as raison ». Je ne procède que par observation : la frime coûte très cher. Un jour, je me suis acheté une Ferrari. Je n’ai eu que des emmerdes : il fallait la régler tout le temps, je ne pouvais pas la garer n’importe où, si je voulais partir en week-end, il fallait emmener le mécano avec moi mais il n’y avait que deux places, et pas de place pour les valises… Si Je regarde ma 2 CV, elle m’a donné tous les plaisirs du monde. Le ton est donné ! 

Comment avez-vous supporté le passage de “filmeur” a filmé ? 

On fait le même métier avec Philippe Azoulay : on est des cinéastes-cameramen. Il y a deux sortes de metteurs en scène : ceux qui sont à côté de la caméra et ceux qui sont derrière. Ceux qui sont à côté font de la mise en scène, ceux qui sont derrière font de la mise en vie. C’est différent, ils ne voient pas la même chose. Quand il a tourné, il était tout seul, pas avec une équipe. S’il y avait eu 25 canards autour de moi, j’aurais dit non. Il était là, presque comme un cinéaste amateur ou un copain qui vient sur le tournage. Il était pas vraiment sous mon nez, il était souvent avec l’équipe, il a sympathisé avec elle… C’était presque un technicien de plus, un ami de plus. C’était pas un journaliste qui pose des questions, il était là pour vivre avec nous et en vivant avec nous, il a vu comment on vivait. Il n’a pas été gênant. La cour de récréation était importante. Je crois beaucoup à la cour de récréation — j’ai plus appris dans la cour que dans les salles de classe. Et j’aime bien que mes films soient des cours de récréation. Parce que c’est là qu’on a le plus d’idées. Le rire est plus créatif que le mec qui fait la gueule. Donc ça s’est bien passé. Et si ça s’était mal passé, au bout d’une semaine j’aurais dit « on arrête ».

Vos enfants ont-ils vu ce documentaire, et si oui qu’en pensent-ils ?

Ils ont vu des versions intermédiaires. Ils pensent que leur père est fou. Ils ont compris que j’avais davantage consacré ma vie au cinéma qu’à eux. C’est que je raconte dans Salaud on t’aime : c’est l’histoire d’un homme qui s’aperçoit qu’il s’est plus occupé de sa passion que de ses enfants. Moi, je me suis occupé de mes enfants ; pour eux, je suis une sorte de SAMU : ils m’appellent quand ça va mal. Alors que j’aurais aimé aller les chercher à l’école, leur faire faire leurs devoirs… Mais j’ai pas eu le temps. Peut-être parce que je crois au cinéma comme d’autres croient en Dieu. Un jour un film sera tellement réussi, tellement parfait, fait par un metteur en scène homme ou femme, avec un tel esprit de synthèse qu’en deux heures, il pourra changer l’histoire du monde.

Y a-t-il des films d’autres cinéastes qui ont eu sur vous cette influence ?

Bien sûr. Toute l’œuvre de Chaplin. Je les ai vus quand j’étais petit, je les ai revus après : ça tient la route. Quand passent les cigognes de Kalatozov — c’est le film qui m’a donné envie de faire de la mise en scène. Blanche-Neige — on est né la même année —, c’est un film majeur sur l’horreur qu’on peut raconter aux enfants. La Grande Illusion est aussi sorti l’année de ma naissance. Et puis je pense que le film qui m’a le plus enchanté, c’est Chantons sous la pluie. Dès que je ne vais pas bien, je le regarde. Amadeus de Miloš Forman, également. Ce sont des films qui, à un moment donné, sont restés. Je pourrais vous citer Les Diaboliques de Clouzot, Sur la route de Madison de Clint Eastwood… Ce sont plus que des films : des moments tellement forts…

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