Incroyable mais vrai : Trappe (dans les Yvelines ?)

Dupieux / De la normalité, faisons table rase. Mais pour mieux se la coltiner frontalement. Tel pourrait être le mantra du cinéma de Quentin Dupieux, dont Incroyable mais vrai constitue le nouvel avatar. En forme de comédie fantastique, ce memento mori filmique mérite d’être longuement creusé — autant que son intrigue d’être gardée secrète. Frustrant, hein ?

Couple sans histoire, Alain et Marie se portent acquéreur d’une maison après avoir été convaincus par une trappe située dans la cave dotée de pouvoirs insolites, mais dont ils conviennent de conserver l’existence secrète. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui manque à Alain lorsque son patron Gérard et son épouse viennent dîner chez eux en voisins. Surtout que Gérard se laisse de son côté aller à quelques confidences très intimes…

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Les histoires de maisons maudîtes forment quasiment un genre cinématographique en soi, aux ressorts éprouvés, relevant en général de l’épouvante et se classant schématiquement en deux catégories. D’un côté, les thématiques d’esprits courroucés, vengeurs ou farceurs occupant leur éternité à faire la misère à de nouveaux occupants malchanceux (Amityville, Shining, Paranormal Activity… la liste est longue) ; de l’autre, les films de Polanski où elles renvoient symboliquement à l’enfermement, la claustrophobie, l’aliénation, la spoliation, la schizophrénie — bref, des situations où, littéralement, ça ne va pas chez soi (Le Locataire, Le Pianiste, The Ghostwriter, Rosemary’s Baby, Répulsion, Cul-de-Sac etc.). Sans spectres ni cimetière indien outragé, Quentin Dupieux ouvre une sorte de voie médiane, avec certes ce qu’il faut de folie causée par un funeste déménagement, mais surtout autre chose qu’un sentiment de peur ou de menace. Par exemple, de la (saine) frustration.

Si c’est flou, c’est qu’il y a un trou

S’il est frustrant de ne pas savoir de quels prodiges (ou dégâts ?) est capable cette maison à trappe — que l’on suppose dans les Yvelines, eu égard à l’immatriculation d’une voiture stationnée à ses abords — sachez qu’il l’est tout autant de ne pas les révéler ! Mais également que cette frustration procède de l’horlogerie d’écriture de Dupieux : arguties dilatoires et arguments dilatant le dialogue retardent les révélations quand ce n’est pas le montage qui vient couper court à la mise au jour d’une vérité attendue avec impatience.

Créer de l’attente et retarder la "récompense“ tient aujourd’hui de la provocation transgressive dans l’ère de l’immédiateté, où les tentations (et non plus les besoins) sont assouvies avant même d’être pleinement conscientisées. Incroyable mais vrai rend vaguement compte par son titre de cette regrettable matérialisation de désir. Mais il aborde aussi la tyrannie de l’apparence et l’arrogance du visible comme jadis les vanités en peinture. Il est assez sain de voir une satire aussi décapante du transhumanisme égotiste tel que le rêvent les archimilliardaires du Net, entre deux courses à l’orbite (écrivez ça comme vous voulez). Apôtre de sonorités vintage, d’optiques fragilisées (le film est affecté d’un léger flou  volontaire, tourné avec du matériel de pointe mais pas de première jeunesse), Dupieux ne cache pas sa défiance pour une modernité forcenée, aseptisée, sans âme, sans accident ni risque. Pour preuve, il n’a pas hésité a doter Incroyable mais vrai d’une séquence d’une dizaine de minutes sans aucun dialogue — on pourrait parler de “mouvement“ tant la musique porte l’ensemble. Au grand étonnement d’Alain Chabat qui, lui, aurait bien sécurisé les prises avec une version parlée — précaution inutile.

Réfutant toute visée morale à son propos, l’auteur ne peut dénier la dimension “conte“ d’Incroyable mais vrai, où le personnage à l’origine du désordre s’avère être peu ou prou le même que dans La Sorcière du placard aux balais de Pierre Gripari — notaire ou agent immobilier, on ne va pas chipoter —, soit un pervers diabolique refilant une maison pourrie ; un Méphistophélès faisant signer un contrat trop beau pour être honnête et fatalement lesté d’une contrepartie punitive. Bonne nouvelle : le film, lui, n’a aucun vice caché. Signez sans crainte.

★★★★☆ Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux (Fr. 1h14) avec Léa Drucker, Alain Chabat, Benoît Magimel, Anaïs Demoustier…

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