article partenaire
Nouveau cratère sur Mars

Sans filtre - Triangle of Sadness : Non mais à l'eau ?

A l'écran en septembre / En recyclant Le Bûcher des vanités, Titanic et Sa Majesté des Mouches, Ruben Östlund (re)découvre la vacuité des apparences et la tyrannie du capitalisme. Le triomphe de la bonne morale consensuelle emballée dans une esthétique papier glacé, plus inoffensif que subversif, visiblement en adéquation avec le besoin de purification morale de festivaliers endimanchés sur la Croisette.

Jeunes mannequins très actifs sur les réseaux sociaux, Yaya et Carl sont invités à participer à une croisière de luxe en échange d’une “couverture médiatique“ de leurs vacances. Mais à l’insouciance initiale de leur voyage, vont succéder la panique puis l’horreur lorsqu’une tempête frappe leur yacht, faisant échouer les survivants sur une île déserte. Une nouvelle hiérarchie sociale s’instaure entre passagers et équipage…

à lire aussi : Rentrée ciné 2022 : À manger, à boire… et à vomir aussi

La ficelle du concept de Sans filtre est un peu grosse, au point que — le sympathique — Ruben Östlund pourrait placer en épigraphe cet extrait de Molière : « De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur » (Tartuffe, acte III, scène 3). Car de scandale, de peur (ou de prise de risque), il n’est point question ici : qui diable trouverait à redire de taper sur la vanité, l’égoïsme, l’avidité, la laideur, l’intempérance, le mensonge, la luxure, en bref, sur tous les péchés capitaux et véniels apparaissant à l’écran — surtout si ce sont de riches privilégiés occidentaux satisfaits d’eux-mêmes qui s’en rendent coupables ? Avec une plaisante complaisance, des puissants sont dépourvus de leurs atours scintillants et des symboles matériels de leur empire terrestre. Longuement étrillés par les éléments, enlaidis pour correspondre à leur intériorité (coucou Dorian Gray), recouverts d’un flot de merde et de vomi, ravalés à leur animalité.

L’intention est politique ? L’effet seulement comique, et bien anodin là où Daumier risquait sa liberté en croquant avec férocité les puissants de son temps ; là où Pasolini faisait frémir en métaphorisant le fascisme ; là où Ferreri tendait à ses spectateurs le miroir déplaisant de leur embourgeoisement durant les Trente glorieuses. Dans cette croisière en forme de parabole — où « les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » —, Östlund ne dépasse guère le niveau de la punition ou de la pénitence judéo-chrétienne. Le fait que ce soit à nouveau autour d’une table qu’il fasse cristalliser le drame (la naufrage intervient ici après l’avalanche sur la terrasse de Snow Therapy et le happening au banquet de The Square) interroge sur ses rapports avec le cérémoniel de l’alimentation : il y a plus d’ascèse que de plaisir chabrolien au menu du cinéaste.

à lire aussi :  Revoir Paris : Et la vie continue

Spectacle à la gorge

Si son propos manque de cruauté et se dilue, Sans filtre  effectue toutefois une mise à jour — ou paraphrase — des constats de Debord : Östlund fixe ici une « Société du spectacle » superlativée agrégeant ceux qui, depuis une trentaine d’années, en sont les promoteurs successifs : super-modèles, candidats/aventuriers de la télé-réalité, influenceurs de réseaux sociaux…

Autant de coquilles vides et de nouveaux opiums dispensés au peuple ; de marchandises humaines à consommer comme spectacle. Autant de diversions abrutissantes qui prolifèrent alors que la culture recule et que l’École n’est plus ce lieu sacralisé dont on sort, d’où que l’on vienne, assuré d'avoir reçu les mêmes bases. De quoi rire jaune, à défaut d’en pleurer ; on conservera les larmes pour les proches de Charlbi Dean Kriek.

La soudaine disparition de la comédienne fin août a en effet déchaîné des rumeurs malsaines de la part de vautours numériques pour qui chaque événement — peu leur chaut qu’il soit tragique ou qu’ils n’en aient qu’une vision biaisée — peut s’instrumentaliser au profit de leur intérêt. Dans la « Société du spectacle », tout fait ventre. À vomir.

★★☆☆☆De Ruben Östlund (Su.-G.-B.-É.-U.-Fr.-Gr., 2h29) avec Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Woody Harrelson…

à lire aussi

derniers articles publiés sur le Petit Bulletin dans la rubrique Cinéma...

Mardi 26 avril 2022 Fruit du travail de bénédictin d’un homme seul durant sept années,  Junk Head décrit en stop-motion un futur post-apocalyptique où l’humanité aurait atteint l’immortalité mais perdu le sens (et l’essence) de la vie. Un conte de science-fiction avec...
Mardi 26 avril 2022 Orfèvre dans l’art de saisir des ambiances et des climats humains, Mikhaël Hers (Ce sentiment de l’été,  Amanda…) en restitue deux : l’univers de la radio la nuit et l’air du temps des années 1980. Une fois encore, le prodige de son alchimie teintée...
Mardi 26 avril 2022 Dans le cadre de l’opération Mai à Vélo, le cinéma Le Family proposera deux animations spéciales dans le (...)
Mardi 26 avril 2022 Comme chaque mois, le Méliès Saint-François vous convie à sa grande soirée Quiz, dédiée cette fois-ci (...)
Mardi 26 avril 2022 Une bande d’amis partis de rien. Neuf copains qui, plutôt que d’aller pointer à l’usine, décident un beau jour (...)
Vendredi 15 avril 2022 A Saint-Chamond, le cinéma Le Véo organise durant ces vacances de Pâques un festival Harry Potter. Ce samedi 16 avril, à partir de 16h30, aura tout d’abord (...)
Mardi 12 avril 2022 Le duo de cinéaste Thierry Demaizière - Alban Teurlai est de retour avec un nouveau documentaire consacré au lycée Turgot de Paris, seul établissement en France ayant intégré une section hip-hop ouverte à tous les profils. Ils ont suivi les...
Vendredi 8 avril 2022 Après une édition 2022 de retrouvailles avec un public chaleureux et heureux, le festival du film du voyage stéphanois Curieux Voyageurs prolonge le plaisir (...)
Mardi 12 avril 2022 Retour derrière le micro pour Malik Bentalha, voix française de Sonic le hérisson dans le deuxième opus de la franchise Sega-Paramount. L’occasion de poursuivre la conversation avec ce fan absolu des années 1980, débordant d’enthousiasme et de...
Mardi 29 mars 2022 Né sous les auspices de la Cinéfondation cannoise, coproduit par Scorsese,  Murina est reparti de la Croisette avec la Caméra d’Or. Une pêche pas si miraculeuse que cela pour ce premier long métrage croate brûlé par le sel, le soleil et le désir de...
Mercredi 30 mars 2022 À voir ★★★☆☆ En corps  À 26 ans, Élise est au sommet de son talent de danseuse classique. Mais une blessure (...)
Mardi 15 mars 2022 Les Ambassadeurs du Méliès, ce sont des lycéens qui aiment le cinéma, qui voient les dernières sorties en salle, et qui livrent leur coup de cœur. Aujourd'hui, Maëlem et Lucie nous parlent de leur « Pépite » du mois, Medusa, réalisé par...
Lundi 14 mars 2022 La course à perdre haleine d’une mère célibataire jonglant entre découvert chronique, problèmes domestiques, boulot à Paris et espoir d’un meilleur job. Ou comment derrière une vie quotidienne se dissimule le plus impitoyable des thrillers...
Vendredi 11 mars 2022 Signé par la prodige Domee Shi, le nouveau Pixar Alerte Rouge confirme la suprématie du studio satellite de Disney mais hélas ne bénéficie pas d’une sortie en salle : à l’instar de Soul et de Luca, il ne sera visible que sur...
Lundi 14 mars 2022 À voir ★★★☆☆ Notre-Dame brûle 15 avril 2019. Le président de la République s’apprête à livrer son bilan du Grand Débat (...)

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter