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L'industrie musicale en marche vers l'égalité ?

Dossier 1/2 / Longtemps traitées avec un certain mépris pour leurs compétences, invisibilisées, réduites à des stéréotypes voire, victimes de sévices, les femmes parviennent peu à peu à occuper une place plus importante au sein de l’industrie musicale.

Octobre 2017, sur le réseau social Twitter. Après la révélation par le New York Times de faits de viols et d’agressions sexuelles commis par le célèbre producteur hollywoodien Harvey Weinstein, la vague #MeToo déferle sur le monde. Libérant dans un premier temps la parole des femmes quant aux pressions sexuelles exercées à leur encontre, l’on considère que le hashtag a plus généralement constitué une sorte de point de départ d’un phénomène de conscientisation des discriminations de genre : malgré ce dont on était alors persuadés, l’égalité entre les hommes et les femmes était encore loin d’être atteinte, et il était urgent d’œuvrer à un rééquilibrage des choses. Cinéma, politique, médias, cuisine, entreprise… En quelques années, #MeToo imposera une auto-critique à de nombreux domaines professionnels. Le tour de l’industrie musicale arrivera dès 2019, obligeant tous ses acteurs et actrices à ouvrir progressivement les yeux, qu’ils soient artistes, techniciens, producteurs, diffuseurs…

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Comme beaucoup d’autres, David Rivaton, manager d’artistes stéphanois et cofondateur du label Pont Futur, impute en effet le début du soulèvement contre les inégalités de genre dans le monde de la musique à #MusicToo : « C’est ce qui a permis que l’on multiplie les constats sur ce qu’était la situation d’alors. D’abord, sur le fait que l’industrie musicale n’était pas épargnée par les prédateurs sexuels. La prise de parole a permis d’en écarter, voire, d’en faire tomber certains, même si tout n’est pas réglé à l’heure actuelle. Et puis, sur le fait que les femmes restaient, dans toutes les sphères du monde de la musique, très minoritaires. On a posé le terme « invisibilisation », et on a démarré la remise en question ».

Les femmes minoritaires

Et ce, statistiques à l’appui. En 2019 par exemple, sur 5416 musiciens programmés sur des festivals de musiques actuelles, seulement 14% étaient des femmes. Pourquoi de tels écarts ? Parce que longtemps -historiquement, même-  la musique est restée un art créé par les hommes, pour les hommes. Dans le cadre d’une résidence de recherche au RIZE de Villeurbanne, Agathe Rochet, étudiante en 2e année de master de sociologie à l’université Jean-Monnet, a travaillé sur la question de l’intégration des femmes dans le processus de création musicale. Tout au long de son enquête, celle-ci a été amenée à identifier les freins qui aujourd’hui conduisent à une invisibilisation des femmes dans l’industrie de la musique, et notamment dans les musiques electro-amplifiées (musiques actuelles) : « Au moment de la création des premiers lieux dédiés aux musiques actuelles, on a beaucoup encouragé de jeunes garçons chez qui la violence était naturalisée, à extérioriser cette agressivité par le biais de la musique… A termes, on a ainsi favorisé une reproduction sociale, et fabriqué l’inégalité, à la fois dans la création musicale professionnelle, et à la fois dans les lieux socio-culturels dédiés à la musique ».

En outre, s’il y a aujourd’hui moins d’artistes féminines dans le processus de création, il y a également moins de femmes en poste dans les structures et lieux dédiés à la musique, qu’il s’agisse des labels, des structures de production, ou de diffusion. Cet « entre-soi » masculin, loin d’être anodin, alimente dès lors un phénomène de domination masculine pas toujours conscientisé, tel un serpent qui se mord la queue.  Nombreuses sont ainsi les femmes qui expliquent avoir dû faire face, au cours de leur parcours artistique, à certains stéréotypes menant tout droit à une usurpation de leur légitimité, et donc de leur confiance en elles : obligation de correspondre à une image de femme fatale, tacles récurrents sur leur prétendue sensibilité, voire, leur incapacité à gérer leurs émotions, blagues sexistes et violences sexuelles… Dont la seule manière de s’affranchir reste de se construire un personnage de badass, reprenant des caractéristiques traditionnellement associées à l’homme, comme le souligne Sophie Perrin-Signoret, chanteuse et musicienne du groupe roannais Les Tit’Nassels : « Même si les choses changent, et que les femmes retrouvent progressivement plus de place dans la chanson, on les connote malheureusement toujours comme des « rebelles » ou « femmes fortes ». Alors que ce sont des femmes quoi ! Des femmes tout court ! »

Confiance et liberté

Ainsi le doute quant au « qu’attend-on de moi ? » s’installe-t-il chez les artistes féminines, quitte à parfois, avoir des répercussions sur la proposition artistique : « Je me souviens qu’au début, lorsque nous étions encore 5, je ne savais pas trop comment me comporter, explique Julie, chanteuse et musicienne au sein du groupe stéphanois La Belle Vie. En tant que lead d’un groupe composé de garçons, je ne savais pas si je devais être la queen, ou si au contraire, je devais m’écraser. Mon salut est venu de l’écoute des autres membres du groupe, et de celle de notre entourage, qui m’ont encouragée à m’affranchir de ces questionnements, et à être sur scène celle que j’avais envie d’être. »

Peur et mal-être, manque de légitimité, doute constant ressentis par l’immense majorité des femmes gravitant dans le domaine de la musique : une fois identifiées les conséquences de la domination masculine sur l’industrie musicale, il devenait alors évident que le secteur tout entier devait entamer sa transformation, en vue d’un futur plus juste, plus équilibré, plus égalitaire. Quelques années plus tard, force est de constater qu’une dynamique s’est mise en place. Mais force est de constater, aussi, que la problématique ne se règlera pas en deux coups de cuillère à pot, tant les biais sont nombreux, et tant les actions à mener de front sont difficiles à mettre en place.

Mentorat et discrimination positive

Directrice du Fil depuis un peu plus d’un an, Ludivine Ducrot a pris cette question à bras-le-corps, en posant les diagnostics qui s’imposaient, et en renforçant sa vigilance dans les missions poursuivies par la structure : « Je crois qu’il n’est pas anodin, pour une femme, de se mettre en représentation. On sait que les femmes entrent dans des structures de formation liées à la musique, mais on sait également qu’à un moment donné, on les perd. Il est donc très important de mieux les accompagner et de leur donner confiance, en mettant en place des dispositifs de mentorat, et en leur expliquant davantage ce qu’il est possible de faire en termes de développement de carrière. Nous essayons aussi d’être attentifs dans notre processus de recrutement, pour toute la partie technique. On prend garde à faire bosser des techniciennes du son, par exemple. Toutes ces actions sont complémentaires, en les démultipliant, on progresse, chaque année ».

Et, si tout le monde ne s’accorde pas forcément sur l’expression, ni sur le systématisme avec lequel elle peut ou non être appliquée, la plupart des acteurs et actrices de l’industrie musicale font de la discrimination positive une des clés temporaires mais essentielles pour renforcer l’égalité : au minimum, à compétences et talents égaux, programmateurs et producteurs s’accordent pour dire que choisir des artistes féminines plutôt que masculins participe d’une avancée certaine en direction d’un meilleur équilibre. « Une obligation », même, diront certains, « si l’on veut que les choses changent plus vite ».

Cette politique, revendiquée aujourd’hui par des responsables de structures, semble d’ailleurs avoir déjà porté ses fruits par le passé. Musicien dans un groupe de mecs sur la fin des années 70, puis fondateur d’un label, puis directeur du Pax à Saint-Etienne, Etienne Delesse fait partie de ceux qui n’ont pas attendu #MusicToo pour agir : « A vrai dire, je ne me suis jamais posé la question de savoir si je faisais ou non de la discrimination positive. En revanche, oui, j’ai toujours considéré que l’on ne donnait pas suffisamment la possibilité aux femmes de se lancer et d’exister musicalement. Je trouvais qu’il y avait énormément de retard à rattraper, j’ai eu envie de tenter quelque chose ». En 2016, la première programmation du Pax intègre ainsi un « automne féminin », autrement appelé « festival Femmes ». Objectif : organiser une semaine de concerts exclusivement féminins, pour permettre de faire émerger et de promouvoir certaines femmes talentueuses en manque de visibilité, et ainsi leur offrir une chance de sortir de l’ombre.  Juliet’, Mellieha Bay, Jasmine, Louise Combier… Elles sont nombreuses, à y avoir fait leurs armes. 

Modèles

Reste que, si l’industrie musicale dans son ensemble parait décidée à suivre les pistes qui s’offrent à elle pour rétablir un équilibre, les financements manquent encore cruellement, et la mise en place de dispositifs dépendent aujourd’hui essentiellement du bon vouloir des structures… Ce qui, en période de crise, laisse à penser que les principales avancées ne viendront peut-être pas de l’institutionnel, mais de l’implication de chacun en faveur de « la cause ». A 24 ans, Simon-Gaspard, deuxième moitié du duo La Belle Vie, insiste sur la responsabilité dont il se sent investi en tant qu’artiste homme, pour promouvoir à son niveau l’égalité entre les genres : « Refuser de travailler avec des personnes qui n’ont pas les mêmes valeurs que soi, parler, échanger, et potentiellement conduire d’autres mecs à entamer une réflexion… Je ne veux surtout pas adopter une posture de sauveur, mais plutôt d’allié. Je crois que, nous les mecs, on doit se mettre des coups de pieds au cul entre nous. Il faut que l’on soit tous conscient de la responsabilité impliquée par nos privilèges. Et puis, un jour, les vieux messieurs seront remplacés par de nouvelles personnes, et les choses iront déjà mieux ». Et, tandis que certains artistes masculins paraissent décidés à « prendre leurs responsabilités », l’industrie musicale compte aujourd’hui nombre d’artistes féminines engagées, promptes à faire leur trou, à véhiculer des messages et à contribuer à secouer le milieu… Des femmes, déjà devenues des modèles, dans le sillon desquelles de nombreuses autres auront tôt ou tard envie de s’engouffrer, favorisant sans doute le 50/50 tant attendu… Et le respect qui leur est dû.


Bienveillance et zones safe

 

Témoignages, enquêtes, voire parfois faits-divers : constat a été fait que le monde de la musique dans sa globalité ne constitue pas toujours un environnement sécurisé pour les femmes. Volet essentiel de l’avancée vers davantage d’égalité, la création de « zones safe », ou « espaces sûrs », permet aujourd’hui aux femmes de se sentir comprises, et ainsi de se rassurer.

Artistes…

L’expression fait parfois peur, quand elle ne déchaîne pas les passions, et pourtant… Au vu de certains résultats, et surtout du réconfort qu’ils peuvent apporter, les espace de non-mixité sont aujourd’hui une piste revendiquée par certaines artistes féminines, qui voient en leur création la possibilité d’échanger, de s’entrainer, de progresser, de s’entraider, dans un environnement sans jugement… Pour, à termes, parvenir à s’affirmer en tant que personne et en tant qu’artiste. « Attention, ce n’est pas une fin en soi, souligne Agathe Rochet, dont les recherches l’ont conduite à mener de nombreux entretiens avec des musiciennes qui ont pu expérimenter ces espaces avec un certain soulagement. Il faut voir ça comme une étape nécessaire à l’émancipation de ces artistes, une manière d’acquérir des compétences dans un cadre sécurisé, et hors des rapports hiérarchiques habituels, pour ensuite, bien sûr, pouvoir se sentir à l’aise en milieu mixte ».

… et public

D’espace safe, il est d’ailleurs également question lorsque l’on pense au public féminin. Fondatrice de l’association stéphanoise Giddy Up, qui lutte en faveur de la visibilité des femmes et des personnes minorisées de genre dans le monde de la musique, Val Gérenton œuvre depuis plusieurs mois en faveur d’un environnement bienveillant susceptible de mieux accueillir les femmes, y compris lorsqu’elles sont spectatrices : « Agir contre les discriminations de genre, ça passe aussi par la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en milieu festif. L’idée est de mettre en place une zone safe dans les lieux de diffusions de la musique, sécurisée par une équipe bienveillante et formée à une prise en charge de premier niveau en cas de violence avérée lors d’une soirée. » Dorénavant présente sur la plupart des gros événements et concerts tardifs du département, l’équipe Giddy Up apporte ainsi une pierre à l’édifice certainement socle de toutes les autres. Car, si les lieux de concerts peuvent évidemment susciter des vocations, encore faut-il pour cela que chacun s’y sentent parfaitement en sécurité.

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