À voir en salles la semaine du 26 avril 2023

Immanquable

★★★★☆ L'Amitié

« Je connais de gens de toutes sortes », écrivait Apollinaire dans son poème Marizibill. Alain Cavalier également, comme l’atteste sa pratique du portrait filmé. Engagée depuis une trentaine d’année, cette collection documentaire sur ses rencontres et connaissances compose une galerie aussi vaste qu’éclectique (artisans, bourgeois, intellos, artistes, académiciens…) autant que le journal extime de son auteur. Fort bien nommée L’Amitié, cette nouvelle livraison en trois mouvements successifs permet au doux filmeur de croquer dans leur “milieu naturel“ (crise sanitaire oblige) trois visages supplémentaires n’ayant rien en commun entre eux… si ce n'est le lien particulier que Cavalier entretient avec chacun, lui permettant de capturer des instants privés.

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Qu’il s’agisse de tranches de vies anodines, de conversations dirigées ou non,   l’approche du cinéaste est la même : il se montre aussi familièrement distant et respectueusement sans-gêne, chaleureux et malicieux, sans pompe ni masque. Et l’on peut ainsi pénétrer dans l’antre et les souvenirs de Boris Bergman (parolier de Bashung) ; dans les résidences de Maurice Bernart (producteur de Thérèse par ailleurs époux de l’académicienne Florence Delay) ; dans la cave de Thierry Labelle, qui fut jadis comédien dans Libera me.

Trois profils socialement éloignés qui en disent beaucoup sur eux (face à un ami, on ne triche pas) et sur Cavalier, où cette diablesse de nostalgie n’est jamais présente même si des fantôme du passé se fraient de nombreux chemins : l’amitié se vit au présent et nous convie dans chaque plan.

De et avec Alain Cavalier (Fr., 2h04) avec Boris Bergman, Maurice Bernart, Florence Delay, Thierry Labelle…


À voir

★★★☆☆ Burning Days 

Venu de la ville avec sa rectitude mais aussi ses ambiguïtés intimes, le jeune procureur Emre débarque dans un village du fin fond de la Turquie habitué à son fonctionnement autarcique. Son inflexibilité froisse vite les notables qui ourdissent un piège pour compromettre et éliminer ce “corps étranger“…

Cela aurait pu être un film de Polanski, dans le genre du Locataire ou de Rosemary’s Baby, où une communauté soudée fait mine d’accueillir un nouveau venu, puis tente de le convertir à sa loi alternative avant de le digérer sans aucun état d’âme afin de conserver son statu quo — il ne manque même pas la nécessaire pincée de fantastique puisque des phénomènes géologiques surviennent brutalement et que la fin évoque celle Frankenstein !

Alcool, sexe, meurtres et traditions forment un dangereux cocktail permettant aux élites locales (soucieuses de maintenir sous leur empire le gros de la populace) d’alimenter l’ostracisme à l’égard du procureur suspecté d’être homosexuel, puis un assassin. Petit traité de manipulation des foules, Burning Days vitriole une Turquie testosténonée rurale, rétrograde, engluée dans le féodalisme local, l’entre-soi et la corruption… Bref, tout ce que le régime en place apprécie — ce qui rend l’existence de ce film d’autant plus étonnante. Implacable et malaisant grâce à des images volontiers immersives, dans la chaleur poussiéreuse et les nuits moites.

De Emin Alper (Tur.-Fr.-All..-P.-B.-Grè.-Cro., 2h08) avec Selahattin Paşalı, Ekin Koç, Erol Babaoğlu…


★★★☆☆Le Jeune imam 

Adolescent turbulent, Ali est envoyé au Mali par sa mère, célibataire dépassée. Il en revient dix ans plus tard mûri et assagi par son apprentissage dans une madrassa. Moderne, charismatique et tolérant, il impressionne les jeunes du quartier qui l’investissent nouvel imam. Jusqu’où ira son succès ?

Alors qu’il continue ses rapines au Mali, Ali est sauvé de la prison par le directeur de la madrassa qui ment en sa faveur, créant chez l’adolescent un sentiment de gratitude immédiat pour son bienfaiteur autant qu’un déclic. Chacun reconnaîtra un décalque de la séquence fondatrice de “conversion à l’honnêteté“ de Jean Valjean par Mgr Myriel dans Les Misérables d’Hugo (au fait, Ladj Ly est ici co-scénariste) ; elle ouvre par ailleurs sur l’universalité œcuménique d’un récit se déroulant certes dans la communauté musulmane et tirée d’une histoire vraie, dont la portée transcende les barrières religieuses.

D’abord, parce qu’il y est question de la fascination pour le mirage de la notoriété offerte par les réseaux sociaux et la vanité qu’elle suscite. Ensuite, parce que Le Jeune Imam peut se voir comme un thriller psychologique, où l’on s’interroge jusqu’au bout sur la sincérité d’Ali dans sa démarche au service de ses ouailles. Enfin, parce que Kim Chapiron raconte avant tout ici l’histoire de lentes retrouvailles entre une mère et son fils — la manière dont il conclut son film le prouve. 

De Kim Chapiron (Fr., 1h38) avec Abdulah Sissoko, Hady Berthe, Issaka Sawadogo…


★★★☆☆  Noémie dit oui 

Noémie, 15 ans, vit en foyer car sa mère est incapable de s’occuper d’elle. Craignant d’y rester jusqu’à sa majorité, la jeune fille fugue pour Montréal et retrouve Léa, une ex du foyer qui “travaille“ comme escort. Vite adoptée par son gang, Noémie se voit proposer de faire comme Léa : il y a de la demande…

Genèse de la chute d’une mineure dans la prostitution occasionnelle, ce premier long métrage de la Québécoise Geneviève Albert détaille la combinaison de facteurs conduisant Noémie à “dire oui“ : sentiment d’abandon, insécurité affective et matérielle, emprise progressive exercée par un garçon “protecteur“ lui demandant peu à peu de donner puis vendre son corps… mais aussi quantité de clients (à l’occasion du Grand Prix de F1 de Montréal) peu regardants sur l’âge de la travailleuse du sexe et — globalement — irrespectueux. Le fait qu’une réalisatrice porte son regard sur le sujet n’est sans doute étranger à la forme que le film prend, usant au mieux de l’art du hors champ et dépourvu de complaisance ou de voyeurisme vis-à-vis du corps de sa jeune comédienne. Au reste, il y a davantage de nudité frontale masculine que féminine, ainsi qu’un étalage de chairs plus tristes que sexy ; ce changement de paradigme s’avère plutôt bienvenu.

De Geneviève Albert (Can., avec avert. 1h53) avec Kelly Depeault, Denis Larocque, Jeff Lemay… 


★★★☆☆ Quand tu seras grand 

Parce que leur cantine est hors d’usage, des écoliers viennent déjeuner dans l’EHPAD où Yannick travaille comme aide-soignant. Déjà débordé au quotidien, il voit d’un mauvais œil cette intrusion susceptible de perturber le fonctionnement toujours incertain de l’établissement. Il va pourtant changer d’avis…

Après le sujet de la pédocriminalité, le duo Bescond & Métayer prend à bras-le-corps celui, non moins évident, de la fin de vie dans les institutions médicalisées — déjà largement écornées par le scandale sanitaire et humain soulevé par le livre-enquête Les Fossoyeurs. La grande vieillesse, antichambre de la mort, faisant l’objet d’un tabou ou d’une superstition dans la société occidentale, il est important que le cinéma contribue à la “désinvisibiliser”, voire à banaliser sa représentation normale, c’est-à-dire autrement que dans image exclusive d’aïeux idéalisés à la Poupette dans La Boum. Quand tu seras grand parle de perte d’autonomie, de deuil, de démence (c’est pas gai, hein ?) mais aussi de la misère des personnels soignants harassés et du manque de moyens (pas plus riant, hein ?), entrecoupant le tout de quelques jolis moments au contact des enfants. Alors oui, le film s’avère “utile“, nécessaire ; il est digne, sincère et documenté mais hélas, son côté chronique et sa multitude d’histoires le rendent un brin foutraque, pareil à une collection de courts métrages thématiques raboutés pour faire un long. Dommage.

De Andréa Bescond & Eric Métayer (Fr., 1h39) avec Vincent Macaigne, Aïssa Maïga, Evelyne Istria…


À la rigueur

★★☆☆☆  Ma langue au chat

Énième variation sur le thème des Petits Mouchoirs avec bande de pote parisiens quinquagénaires (pour être gentil) se retrouvant dans leur domaine — on ne peut décemment pas parler de maison de campagne quand le jardin, hors terrasse, se mesure en hectare et que chaque chambre d’ami semble sortie d’une revue de déco — en province pour se balancer leurs quatre vérités le temps d’un week-end. Le cat-alyseur (ah ah) est ici un félin qu’un convive écrase malencontreusement à l’heure du laitier, donnant lieu à une farandole de mensonges par omission et dissimulations variées pour ne pas déprimer davantage sa propriétaire — par ailleurs au bord de la faillite. N’oublions pas la présence de la pièce rapportée, en l’occurrence la dernière conquête d’un des membre de la troupe forcément plus jeune de vingt ans que les autres (cf. Champagne ! de Nicolas Vanier), se trouvant être une influenceuse über-égotiste à claquer. Tristesse absolue de voir une distribution farcie de gens hautement recommandables englués dans cette resucée de redite ronronnante. À tout prendre, revoyez plutôt Mes meilleurs copains de Poiré.

 De Cécile Telerman (Fr., 1h43) avec Zabou Breitman, Pascal Elbé, Mélanie Bernier…

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